Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

La pensée d’Aimé Michel

Extraits du texte de Bertrand Méheust Le Veilleur d’Ar Men, introduction du livre L’apocalypse molle, Éditions Aldane, 2008

 

Comment naît un philosophe

Des professeurs de philosophie rompus aux subtilités de la dialectique, des bêtes à concours, des têtes à la fois bien faites et bien pleines, comme sait (ou savait) en produire l’université française, l’Éducation nationale n’en manque pas. Mais des philosophes, au sens plein et noble du terme, c’est une toute autre affaire. J’en ai pour ma part rencontré très peu, et Aimé Michel fut de ceux-là. Je ne parle pas pour l’instant de l’œuvre, éparpillée, inachevée et suggestive, et pourtant si profonde quand on veut bien s’y pencher. Je parle de l’homme et de l’effet qu’il produisait chez ceux qui l’approchaient. Ceux qui l’ont connu ou qui ont correspondu avec lui (la liste de ses correspondants, de Cocteau à Koestler, serait éloquente) se sont accordés à reconnaître que quelque chose d’étrange et de fascinant émanait de ce petit homme au physique torturé. Penser jusqu’au bout sa destinée était pour lui le devoir le plus impérieux et il se soumettait à cette tâche avec un sérieux qui forçait le respect. À l’université, j’avais appris que l’étonnement est le père de la philosophie. Mais c’était là savoir livresque et la rencontre d’Aimé Michel me fit comprendre pour la première fois ce qu’il fallait mettre sous ces mots. Ce dernier, je crois, vivait avec la stupéfaction nue d’exister, que le souci quotidien émousse et recouvre chez le commun des mortels, philosophes professionnels y compris. Cette singularité personnelle, qui saisissait ceux qui l’approchaient, prenait sans doute en partie sa source dans ce qu’il a appelé sa «douloureuse et prophétique enfance». Foudroyé par la poliomyélite le jour sa première rentrée scolaire, il resta trois ans entièrement paralysé, «avec ses pensées pour seuls jouets.» À l’âge où les autres enfants jouent et apprennent à lire, il put ainsi faire l’expérience concrète de la célèbre distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Par la fenêtre de sa chambre, seule ouverture sur le monde extérieur, il pouvait apercevoir la danse inexorable de la lune, du soleil et des étoiles; et pendant ce temps-là, ses pensées, privées d’un débouché articulé, se développaient en dehors des canaux habituels et entraient dans d’étranges connexions. Il développa ainsi une familiarité avec les processus mentaux, au point, c’est du moins ce qu’il m’a affirmé, de parvenir à penser sans les mots, et de garder par la suite le souvenir de cette étrange expérience. Les enfants sont des «somnambules», ils traversent leur enfance comme un rêve dont ils ne gardent qu’un souvenir confus. La sienne, il l’a traversée «les yeux ouverts», son rêve enfantin a été un rêve lucide, avec lequel il n’a jamais perdu le contact. «Je suis entré, écrit-il, dans l’adolescence, puis dans l’âge mûr, sans jamais sortir de l’enfance»; et de ce fait «une certaine attention vigilante à l’inexprimable, à l’invisible, à l’improbable et au non-humain ne cessera jamais de m’habiter.» C’est ainsi que naît un philosophe.

L’intuition mère d’Aimé Michel

Bergson a écrit qu’un philosophe passe toute sa vie à tourner autour d’une unique intuition, sans parvenir à y entrer. Je vais essayer, avant de l’analyser plus en détail, de dire l’intuition autour de laquelle tournait Aimé Michel, telle du moins que je l’ai sentie. Ce dernier tenait à première vue deux discours contradictoires. D’une part, il pariait pour l’évolution cosmique et affichait un optimisme de couleur teilhardienne. Pour lui, ce que nous appelons depuis les Grecs l’«homme» n’a pas de nature fixe; c’est une vague, un processus, un être à géométrie variable, promis à un grandiose avenir, qu’il faut penser à l’échelle cosmique. Il récusait toute interrogation sur l’être humain qui ne se situe pas à cette échelle. À ses yeux (mais il s’excusait de cette forfanterie) la philosophie contemporaine restait tout simplement à faire. Par peur du vertige, elle était restée provinciale, cantonnée dans des cadres spatio-temporels désuets, et n’avait pas encore intégré les découvertes de l’astrophysique et de la paléontologie. Mais, d’autre part, Aimé Michel affichait un nominalisme teinté de pessimisme et tenait qu’à tout moment de son évolution la pensée humaine ne peut que se penser elle-même, et que pour cette raison son devenir cosmique lui est absolument inconcevable. Et c’est là qu’à ses yeux résidait le côté tragique de l’être humain, seulement capable de concevoir qu’il va s’abîmer dans l’inconcevable. Aussi a-t-il médité toute sa vie sur le mystère du mal cosmique, et particulièrement sur le scandale absolu que représentait à ses yeux la souffrance animale.

L’homme du proche et du lointain

Il fut l’homme du proche et du lointain. Il avait la tête dans les étoiles, mais les pieds bien plantés dans la glèbe ou la neige de Saint-Vincent les Forts. Il était en toute simplicité, sans la préciosité qu’y mettent parfois les intellectuels, enfant du pays. Tous les sujets l’intéressaient, mais il avait une prédilection pour tout ce qui concernait la vie locale. La discussion, toujours informelle, pouvait, le même après-midi, partir du paradoxe EPR; glisser soudain aux patois alpins (un de ses sujets préférés, et, d’après ce que je sais, une de ses dernières préoccupations); s’attarder sur les théories de Jouvet (dont il fut le propagandiste, longtemps avant que le CNRS ne couronne ses travaux); rebondir sur l’étrangeté du roman chinois; évoquer telle grande figure de ses amis; effectuer quelques loopings du côté des soucoupes volantes; repartir sur les lignées familiales de Saint-Vincent les Forts ou sur des souvenirs de Résistance, et se clore à l’heure du souper sur l’effondrement de Rome. Mais il n’était jamais si émouvant que lorsqu’il nous décrivait en détail les sommets avoisinants, qu’il avait conquis de haute lutte dans sa jeunesse, ce qui constituait probablement un de ses grands sujets de fierté, et que la dégradation de sa santé lui interdisait à jamais.

Un projet d’enquête inédit

Sur cette échelle où le million d’années joue le rôle du millénaire dans notre compréhension courante du monde, Aimé Michel développe un projet d’enquête d’une ampleur inédite qui vise à croiser les apports de plusieurs sciences (la cosmologie, la physique, la paléontologie humaine et animale, la biologie, l’éthologie, la psychologie, l’histoire, l’hagiographie). Dans sa lettre du 14-5-80, il résume ainsi son projet: «La soucoupe volante, le psi, toutes ces lanternes, sont en fait des sous-produits et des prétextes faciles. Mon vrai sujet de réflexion, depuis l’âge de 14-15 ans, c’est le devenir, je ne dis pas de l’homme, mais de la pensée, brièvement et localement incarnée sous une forme plus ou moins arbitraire dans la bête verticale et quaternaire de la troisième planète de Sol. J’ai beaucoup plus réfléchi à la paléontologie du Genus homo et aux limites de la raison qu’à n’importe quoi d’autre.» L’idée, on le voit, lui tient à cœur depuis sa jeunesse. De fait, en 1965, il écrivait déjà dans un numéro de Planète: «Toutes mes recherches et toutes mes réflexions, depuis l’âge de quinze ans, ont ce seul objet: que peut être une pensée autre que la mienne? Et que l’on cherche bien. La pensée non humaine, ce peut être la pensée infra humaine, c’est-à-dire animale, ou la pensée surhumaine étudiée par les parapsychologues, ou la pensée extraterrestre. (…) Les bêtes, la parapsychologie, les soucoupes volantes, tous ces niveaux de pensée n’étant probablement (…) que des moments d’une évolution unique et multiforme que nous parcourons en un éternel cheminement.» Là encore le principe de banalité fournit le fil conducteur de la démarche. Alors que règne la linguistique structurale, et que l’on pense en termes de structures intemporelles, il prend pour science «rectrice» la discipline la plus éloignée possible, la plus inactuelle, je veux dire, la paléontologie. La connaissance de la préhistoire humaine est chargée à ses yeux d’une haute valeur épistémologique et même prophétique, elle nous permet, par le détour du Grand passé, non pas de prévoir le Grand futur, par principe hors de nos prises, mais de nous former une idée du processus qui nous y conduit. Il s’agit de repérer les tendances les plus lourdes, celles qui ne sont jamais démenties, afin d’extrapoler la tendance. Ce sont, nous allons le voir, les préadaptations et les extériorisations de fonctions. Projetées à l’échelle cosmique, elles nous ouvrent à l’idée de la banalité de notre condition, et nous conduisent à envisager la multiplicité des noosphères cosmiques. Un nouveau détour par l’éthologie nous permet de nous faire une idée des rapports que nous pourrions entretenir avec des «intelligences surplombantes», si, par hypothèse, de telles intelligences existaient. Ce qui nous fait déboucher sur l’idée d’une démarche proche de la théologie négative. Enfin l’observation de l’homme contemporain permet de repérer dans son fonctionnement mental des potentialités inutilisées qui témoignent de notre inachèvement et annoncent déjà le Plus qu’homme. Il y a là une manière nouvelle de faire se rencontrer les connaissances, de les faire collaborer. Le fait que ce nouage inédit ait été suggéré par la question des ovnis est certes problématique, mais il n’est pas a priori rédhibitoire. On peut parfaitement concevoir qu’un tel projet survive même si les ovnis finissaient par trouver une explication triviale.

Bertrand Méheust

 

am-sur-tronc