Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Achever la création?

Chronique parue dans France Catholique − N° 1517 – 9 janvier 1974

 

Depuis trente ans (eh! oui, tant que cela!) n’être pas «engagé», c’est soit frivolité, soit irresponsabilité, soit égoïsme. Et il n’est d’engagement que dans le quotidien. Il faut être toujours prêt à voler là où se passent les choses pour y prendre parti. Il n’est de réflexion sérieuse et respectable qu’à propos de l’actualité.

J’ai quelquefois essayé de montrer l’irréalité de cet engagement-là: que l’actualité est toujours un effet retardé de causes anciennes, voire très anciennes, généralement aussi lointaines dans l’espace que dans le temps, donc tout à fait indifférentes aux manifs, défilés, pétitions et fracas divers; que ma personne vivante ne modifie réellement quelque chose, encore n’est-ce pas toujours sûr, que dans un futur où je ne serai plus; qu’enfin, être véritablement engagé, c’est laisser une trace, et non pas lancer des pétards. Depuis qu’on a pu toucher du doigt (par l’enquête sociologique et psychologique) la part culturelle de la personnalité, on ne doit jamais penser à Bach, à Dante, à Kepler, à Galilée, à Gauss, aux grands hommes qui ont véritablement fait l’humanité, sans évoquer aussi avec respect les parents ou maîtres inconnus qui, peut-être, cent ans avant eux, ont déclenché le je ne sais quoi de créateur d’où ils sont nés. Ceux-là, ces inconnus, oui, ont laissé une trace. Quant aux grands hommes eux-mêmes, quand parfois, très rarement comme Dante, ils ont été dans l’actualité, ce fut pour n’y jouer aucun rôle! Leur seule actualité reste les siècles où ils ne sont plus.

Il n’y a rien d’actuel dans ce que je vais dire. Pourtant, beaucoup de grands esprits y réfléchissent en silence, y pressentant une signification immense, quoi qu’ils ne voient pas encore laquelle.

L’ordre de la microphysique

Comme on le sait, la microphysique, sur quoi repose tout l’univers matériel, semble être l’empire des chiffres: on l’appelle pour cette raison quantique. C’est que tout y paraît discontinu, comme la suite des nombres. Depuis le début du siècle, chaque progrès a été marqué par une réduction aux chiffres. Les difficultés qu’on rencontre présentement s’expriment toutes en termes de chiffres qu’on ne parvient pas à relier entre eux.

Ce monde des chiffres, peut-être inépuisable, est évidemment d’une extraordinaire rigidité. Même quand on ne peut l’aborder que par le biais du hasard, il a la rigidité sans égale de la statistique. Quand on regarde l’univers à sa plus petite échelle accessible, il est comme réduit à une structure. Et cette structure est rigoureuse, indéfiniment monotone, identique à elle-même. Rien n’en peut donner une image, si ce n’est le cristal, qui est précisément le seul objet reproduisant à notre échelle une structure microphysique.

Pourtant, le monde de la microphysique enfante des phénomènes de moins en moins rigides à mesure que leurs dimensions augmentent. Toute rigidité a disparu au niveau que nous révèlent nos sens. Ce que nous voyons est bel et bien un effet de lois microphysiques invisibles et pourtant nous ne voyons que désordre et chaos (si l’on excepte l’univers vivant). Une rivière est un chaos, une montagne est un chaos, un caillou, s’il n’est pas de pur cristal, est un chaos. Et quand nous imposons à ce chaos un ordre sorti de notre esprit, par exemple, en construisant la Grande Pyramide ou la cathédrale de Reims, nous voyons cet ordre retourner lentement, mais inexorablement, au désordre: les angles s’effritent, le temps, seconde après seconde, impose ce que nous appelons «vétusté», qui est destruction de l’ordre.

Un certain ordre se laisse encore percevoir dans les choses vues de très loin: les astres, systèmes planétaires, galaxies. Mais c’est un ordre mou, lâche. Il n’y a pas deux étoiles, pas deux galaxies rigoureusement identiques (comme sont identiques deux atomes de chlore ou deux molécules de sulfate de fer). Et à la dimension supérieure, l’ordre tend à disparaître tout à fait: les systèmes de galaxies sont informes, les métagalaxies ont l’inconsistance d’un brouillard. Tout semble indiquer qu’aux très grandes dimensions, il n’y a plus aucune structure, c’est le parfait désordre.

En résumé: l’ordre est une particularité de l’infime; il disparaît aux dimensions supérieures.

Je n’ai pas parlé jusque-là de la vie qui, dans ce tableau, n’obéit pas à la règle, ou plutôt y obéit d’une façon singulière, unique. La vie, a-t-on pu dire par manière de paradoxe, est une propriété du carbone. Il est vrai que la substance vivante ne peut se constituer qu’en raison des propriétés providentielles de l’atome de carbone. J’ai écrit plus haut que le cristal est le seul objet reproduisant à notre échelle une structure microphysique: en fait, les êtres vivants sont l’autre famille d’objets qui manifestent à notre échelle les structures de la microphysique. Mais les êtres vivants se distinguent du cristal en ceci qu’ils sont également structurés par rapport au temps (alors que le cristal, stable par nature, est hors du temps). L’être vivant grandit, puis vieillit et inexorablement meurt: cette sujétion au temps fait partie de sa structure, comme l’architecture de ses parties. Nous sommes des sortes de cristaux à quatre dimensions, dont une est le temps.

Pourquoi l’univers est-il de plus en plus structuré à mesure qu’on le considère dans ses plus petites dimensions. Pourquoi l’est-il de moins en moins à mesure qu’on élargit son regard aux dimensions cosmiques?

Entre les chiffres et le chaos

À cette énigme, les physiciens proposent diverses explications, dont aucune ne comble l’angoisse métaphysique qui nous étreint quand nous considérons l’immensité (peut-être sans bornes) du chaos extérieur. Car ces explications ne sont que relations physiques. Ce ne sont pas des explications. On a beau savoir que les diverses interactions quantiques doivent, à grande échelle, produire tel et tel effet (et encore, ne nous leurrons pas trop sur le «doivent»), il reste que cet abîme pythagoricien où nous sommes suspendus entre les chiffres et les chaos glace l’esprit et le cœur.

L’effrayant chaos des espaces infinis représente, sous nos yeux, le domaine de notre liberté future. Comme si le Créateur nous disait «Voyez ce que je vous donne. J’y ai mis très peu du mien. Voilà pourquoi, c’est un chaos. À votre esprit, à votre liberté, à votre conscience, d’y achever ma création ou, s’il vous plaît ainsi, d’infiniment vous y perdre.»■

Aimé Michel