Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

Aimé Michel, le regard des horizons ultimes

Postface de Geneviève Béduneau – docteur en théologie à L’Apocalypse molle, Éditions Aldane, 2008

 

Portrait d’Aimé Michel à l’intention des jeunes générations. Les mots tournent dans ma tête comme une corbetière au-dessus des peupliers. Que dire? Que vous dire, à vous qui ne l’avez connu, si même vous avez seulement lu son nom, qu’au travers des critiques souvent acerbes de deux ouvrages qui n’étaient pour lui qu’une marge de sa réflexion, Lueurs sur les soucoupes volantes et Mystérieux objets célestes, les seuls qu’il ait jamais écrit sur les OVNI? En écho résonne ce qu’il m’écrivit à la mort de Jacques Bergier: «Ses livres ne sont que les miettes du Petit Poucet. (…) J’ai fermé 3 ou 4 tiroirs que je n’aurai plus une seule fois l’occasion de rouvrir dans ce monde.» Ces tiroirs, j’entends grincer leurs serrures. Ce que je vous dirai de lui ne les rouvrira pas. Il faudrait pour cela que je rencontre un être dont chaque parole me donne à penser. Chaque parole. Méditez le un instant, car j’ai pesé mes mots. Quel cadeau plus essentiel faire à l’homo sapiens que de lui donner à penser? Ni bavarder, ni ratiociner, penser. Ou contempler. L’un ne va pas sans l’autre.

S’il n’y avait que cela à son actif: il a pensé toute sa vie sans jargon ni langue de bois, avec des mots qu’un enfant de douze ans pouvait comprendre, cela sans jamais perdre ni la rigueur ni la profondeur. L’exercice de Poincaré, en somme. Vous souvenez-vous? Le grand mathématicien, lorsqu’il faisait passer les oraux à Polytechnique, terrifiait les étudiants. Il y avait de quoi. Quand vous aviez couvert le tableau d’équations brillantes, il se calait dans son fauteuil et vous assénait: «C’est bien, monsieur. Maintenant, redites nous cela en langue du pays.» Gare à qui s’en montrait incapable. La bulle sanctionnait d’office, aussi bons qu’aient été les résultats mathématiques. Je n’ai connu que très peu d’êtres capables de cette clarté d’expression.

Notre rencontre en 1976 fut fortuite. Un ami commun désireux d’avoir son avis et le mien sur un problème qui le tracassait nous mit en relation, puis commença une longue correspondance[1] qui abordait tous les thèmes essentiels: la vie, la mort, l’univers, la conscience, la fonction mythique de l’homme, la musique, la physique quantique, l’amour de Dieu, la mentalité paysanne et sa pérennité. Notre accord spontané sur les matières les plus brûlantes fut l’origine d’une belle amitié, mais asymétrique. Sa pensée a nourri la mienne, toujours, même en cas de désaccord. Lui n’avait pas besoin, je crois, de mes tâtonnements théoriques. Il avait atteint des rivages où je ne parviens pas encore: comme le sage taoïste, il aimait à contempler, des heures durant, les veinules d’une branche ou le chemin des fourmis.

Des lettres écrites à la pointe Bic sur n’importe quel bout de papier de remploi, d’un style qui évoque Flaubert dans sa correspondance ou Céline, dru, vert, ironique et précis: tous ses correspondants en ont reçu du même tonneau. La première qui me parvint piquait droit au but: «L’homme est un être inachevé. Dans l’évolution cosmique, il est le chaînon tragique. Car il est le seul être terrestre à avoir la conscience de la mort et le seul être cosmique qui n’ait que cette conscience là. Assez conscient pour avoir découvert et médité la mort (ce que ne peut faire aucun animal); assez peu conscient pour ne rien voir au delà de la porte, ou peupler cet au-delà de rêves.» Il ajoutait la devise stoïcienne: ad augusta per angusta, vers des choses saintes par des chemins étroits. Au fil des lettres se dégageait une vision grandiose et terrible, l’intuition d’une rupture ontologique, d’une mutation qui engendrerait à terme… disons l’homme futur, délivré de la violence animale, extirpé du cycle des prédations. Le surhumain, lui arrivait-il de dire; mais ce successeur potentiel de l’homme présent, qu’il pressentait, qu’il espérait, n’est pas le surhomme de Nietzsche. Il en voyait plutôt les prémisses chez les grands mystiques dont l’ardeur spirituelle transforme le corps (température dépassant la fièvre mortelle pour l’homme ordinaire, besoin de nourriture réduit à l’extrême), le rapport à l’espace (lévitation, bilocation) et le rapport au temps (mémoire du futur), sans que celui qui en est le siège ne recherche ni ne s’intéresse même à sa propre mutation.

Une telle métamorphose demanderait des milliers voire des millions d’années au rythme de l’évolution des espèces pour se généraliser, sauf saut brusque, crise d’accouchement. De plus, elle n’aurait rien d’inéluctable sur la planète Terre. Nous pourrions rater le coche et collectivement nous détruire sans affecter plus que ça l’engendrement cosmique en marche. À cet égard, il rappelait le verset de l’Apocalypse: le tiers des étoiles est sur la queue du Dragon, ce qui signifiait pour lui le fourvoiement évolutif. La fin des dinosaures il y a 70 millions d’années, remarquait-il, n’a rien changé en profondeur. Les mammifères ont repris le flambeau comme ils l’auraient fait sans doute avec quelques millénaires d’écart. Pessimiste sur le présent, Aimé Michel contemplait les lointains en familier des lieux, ce qui ne l’empêchait pas de souligner notre incapacité à comprendre même ce que nous pressentons. Le chaînon tragique l’est par idiotie congénitale, par les limites infranchissables de son intelligence, même la plus sublime. Aimé osait, lui, regarder de face notre imbécillité constitutive. Depuis longtemps il l’avait acceptée, à force d’explorer les zones indécises où notre cerveau se confronte à l’inconnaissable: à cette lisière rôdent des faits absurdes, des perceptions sans objet identifiable ou sans capteur biologique repéré, de l’information en goguette qui nous perturbe, nous travaille, nous demeure indéchiffrable. Reste d’ailleurs à l’homme la ressource de nier le passage des coquecigrues à l’aide d’une trousse d’outils mentaux qui vont du refus épais à l’art du conteur en passant par le rationalisme acerbe, le relativisme, la projection de désirs et de craques. Après tout, le réel est insoutenable. Le futur du réel, un temps au moins, risque de l’être autant. «On ne purgera pas la violence sans d’immenses souffrances», m’écrivait-il en 78, critiquant l’optimisme des Américains fervents du linkage. Il ajoutait: «Il faut voir cela avec des yeux non politiques, mais comme un processus cosmique, universel.» Par delà le chaînon tragique, il pressentait quelque chose d’infiniment incompréhensible, mais infiniment glorieux.

Une autre lettre de 78 éclaire cette vision cosmique et tragique de l’homme. «À mon avis, le malheur de ce temps, dont l’histoire ne sortira peut-être pas sans catastrophe, c’est, plutôt que le rejet du spirituel, l’image trompeuse qu’on s’en fait. Ne pas éprouver le besoin spirituel, c’est être mort. L’éprouver et le chercher dans un sens qui nous en éloigne, c’est, outre la mort, l’enfer. Il y a dans la préhistoire de l’homme des épisodes troublants qui me font douter parfois si l’homme n’est pas déjà depuis longtemps engagé sur la mauvaise voie. Certains fossiles d’Afrique du Sud vieux de 10 000 ans (à peu près) ont un crâne et toute la tête plus évolués que les nôtres. Nous ressemblons plus qu’eux au singe, pour parler gros. Ils ont 500 grammes de matière cérébrale de plus que nous, ils ont une face plus affinée. Ils ressemblent à des êtres du futur, et cependant ils ont disparu il y a 9 ou 10000 ans. Pourquoi? Que signifie ce recul vers la bestialité? Énigme. L’homme s’est peut-être fourvoyé. Ne serait-ce pas ce qu’on appelle péché originel? En tout cas, l’homme contemporain, ou bien ne cherche que son assouvissement, ou bien confond le spirituel et le psychique. Le spirituel n’a pas besoin de « paranormal », et souvent le second cache le premier parce qu’il en est un ersatz trompeur. C’est par exemple la tragédie de l’Inde et du Tibet, et pourtant le Bardo Thödol est clair dans ses avertissements. Chacun en naissant choisit sa destinée. Tout cela je le vois bien. Ce que je ne vois pas, c’est comment en tirer quoi que ce soit d’utile pour le monde tel qu’il va.»

Tous autant que nous sommes, qu’est ce qui nous pousse à connaître? Qu’est ce qui nous fait courir après les faits et leur compréhension? L’instinct d’exploration qui lance un chaton au sommet des rideaux où jamais souris ne fera son nid? Pourquoi ce besoin de sonder, de relier, de tisser de verbe et d’images l’endroit et l’envers du monde? Nous pourrions être des inventeurs et, comme l’oiseau tisserand, améliorer nos stratégies de survie sans nous soucier de théorie, encore moins de métaphysique. La plupart des bricoleurs efficaces ne savent rien des hypothèses discutées par les savants. Pourquoi l’ignorance, en nous, devient-elle angoisse? La thèse à la mode voit dans l’intelligence une astuce de l’évolution pour améliorer les chances de quelques espèces. Outre que cette amélioration se discute, voir les famines, guerres, etc., y compris celles du XXIe siècle, la thèse officielle laisse impensée l’évolution elle-même, le principe de complexité croissante que reconnaissent tous les cosmologistes. Retournez la question dans tous les sens. Elle bute à tout coup sur la cause finale (même rebaptisée téléologie pour masquer son insolence) si ce n’est sur la métaphysique. Donc, soit nous nous refusons le droit de penser, soit nous osons frôler l’inconnu. Aimé Michel a su vivre dans l’air raréfié des confins de la science sans jamais tomber dans la croyance-écran, celle qui alimente tous les ésotérismes de bazar. Il se définissait lui-même, dans ses relations avec les modes intellectuelles du temps, comme «un Gaspard Hauser qui ne parlerait que le sumérien.»

Je feuillette encore cette correspondance. Bien sûr, nous avions abordé de ces incongruités qui ne se disent pas dans les colloques. Échangé quelques expériences de rôdeurs aux lisières. On ne cartographie pas les sables mouvants mais l’ancien a tout de même sa moisson d’astuces[2] à transmettre. Un jour que je le pressais de raconter ses explorations solitaires, il me répondit: «Parler (devoir de). Ah? J’ai vécu des choses inouïes, et tout ce qu’il y a de vraies, qui, admises, changeraient la face des choses. Du Coupe Gorge, par exemple[3].Les raconter? Y mettre tant de cœur que je convaincrais les plus butés? Supposons. Je veux qu’on me dise la différence entre ces histoires vraies et les mêmes, mais inventées. Dites voir. Plus mes histoires vraies mais improuvables seront convaincantes et plus elles donneront de crédit à n’importe quelle autre histoire inventée dans un but de tromperie. Au diable l’improuvable (je dis bien au diable). Objection: la foi est improuvable. Réponse: la foi n’est pas la croyance à l’improuvable. C’est l’improuvable vécu. Pauvres couillons d’apologistes qui, depuis, le XVIe siècle, essaient de prouver la foi comme si c’était une théorie, un système, ou même une histoire. Pauvre con de Bossuet. Pauvre con de Voltaire, qui réfute.» Autant pour ceux qui lui reprochaient de cultiver l’irrationnel…

Cailloux du Petit Poucet… J’ai failli laisser tomber. Que vous apporteront ces quelques lettres que je cite en vrac, si vous avez la certitude que la vérité ne peut être que triste[4], étroite, désenchantée? Si vous ne supportez le monde que bardé de feux rouges et de sens interdits? Mais si vous interrogez le réel avec soif, sachez qu’on peut penser même l’impensable. À preuve, Aimé Michel l’a fait. Sans perdre pied, c’est-à-dire raison. Deux épisodes des textes sacrés de l’Antiquité lui servaient d’apologues pour baliser ce chemin. D’abord Ulysse, tenté par Calypso d’accepter l’immortalité et qui refuse pour rester homme. Puis Moïse qui, devant la fulgurance du buisson ardent, reste prudent et veut d’abord voir à quoi cela ressemble par derrière. Être disponible à ce qui n’est encore que germe, garder la tête froide et vouloir, de tout son être, la condition humaine. Vouloir ce qui arrive, disaient les stoïciens. Lui ajoutait: aimer ce qui vient. Exigence terrible. Car ce qui vient ne peut qu’effrayer l’animal que nous sommes encore partiellement et même l’animal intelligent. Je me souviens d’un texte plus élaboré que ses lettres, dans lequel Aimé Michel énumérait toutes les facultés animales humanisées que la technique avait progressivement remplacées, comme la force musculaire par la machine, la digestion par la cuisson des aliments, la mémoire par l’écriture; la dernière en date, c’était la pensée logique, mathématique, mieux assurée par l’ordinateur. Ainsi, l’homme se libère de l’obligation de penser que 2 et 2 font 4 – pour quelle inconcevable activité cérébrale? Lorsque j’ai lu ce texte, un cri s’est levé en moi, irrépressible, involontaire, le cri d’une jouissance intellectuelle qui ne veut pas mourir.

C’est lorsque jaillit un tel cri que l’on comprend le sens de l’ascèse, cette ascèse qu’il voyait comme le chemin du futur surhumain: ad augusta per angusta. Chemin plus étroit que la faille dans le rocher dont nous parlent les contes. Chemin qui permet à quelques êtres d’anticiper la métamorphose qui, pour l’ensemble de l’humanité, vient plus lentement, médiatisée par la technique.

Évoquer le surhumain tel qu’il l’envisageait entraîne immédiatement une question: sur ce chemin, avons-nous été précédés ailleurs dans l’univers? Nous avons au fil de cette correspondance évoqué trois fois seulement cette question de manière frontale. Avec cette phrase que j’ai retenu par cœur et médité des années durant: «Même avec des millions d’années d’avance sur nous, ils[5] seraient encore à l’infini de l’infini.»

En admettant, ce qui était quasiment une évidence à la fin des années 50, que les soucoupes volantes sont des vaisseaux spatiaux, il fallait en tirer les conséquences: «ils» nous envoient des vaisseaux alors que nous en sommes incapables, «ils» sont donc plus avancés que nous du point de vue scientifique et technologique. Sur cette base qui semblait des plus rationnelle à nombre de beaux esprits (hormis l’Union Rationaliste en France, pour des raisons idéologiques qui n’ont jamais été limpides), Aimé Michel tentait de penser ce que serait un contact réel si «ils» avaient atteint un niveau psychique supérieur au nôtre, si la distance entre «eux» et nous était analogue à celle qui nous sépare d’une vache, d’une marmotte ou de notre chat. Sa conclusion, c’était qu’eux pourraient tout comprendre de ce que nous sommes mais que l’inverse ne pourrait être vrai. Que nous ne verrions en eux que ce qui correspond à notre niveau et rien au delà. Aussi l’affirmation de l’école psychosociologique, à savoir que tout ce que l’on a élaboré à partir des observations d’OVNI sur d’éventuels extraterrestres relève de la mythopoièse, ne l’aurait pas choqué.

Remarquons sur ce terrain controversé que l’évolution de l’ufologie donne raison à Michel, non à ses hypothèses provisoires mais à sa pensée profonde. Quoi que soit le phénomène OVNI, les premiers enquêteurs ont vu en lui ce qui correspondait à notre niveau psychique et même à notre niveau de civilisation des années 50 à 75. Même s’il était prouvé que ce n’est qu’un mythe plaqué sur des mésinterprétations, des aberrations visuelles, des plasmas en haute atmosphère et des foudres en boules au voisinage des séismes, si tout cela était prouvé, ce qui n’est pas le cas, il faudrait encore relire les premiers ouvrages d’Aimé Michel pour la profondeur de ses réflexions, pour ne pas devenir des esprits myopes ou mesquins dont le champ de vision ne dépasserait pas les aléas du quotidien, pour savoir que, citoyens de la planète Terre, nous sommes de ce fait même citoyens du cosmos.

Geneviève Béduneau

Notes:

[1] De 1977 jusqu’à sa mort…

[2] C’est exactement ce que signifie le terme grec de sophia, dont nous avons fait la sagesse après l’avoir entouré d’encens et de rubans roses.

[3] Il s’agit de l’univers, où chacun et tout mange ou est mangé, meurt pour être dévoré par un prédateur ou par des bactéries, dans un jeu de recyclage dont la cruauté à l’égard de toute conscience n’échappera à personne.

[4] Renan: «Il se pourrait que la vérité fût triste.» Absurdité sans nom, si l’on ne se demande pas en même temps pourquoi une telle vérité nous emplirait de tristesse. Qu’est-ce qui, en nous, s’attend à autre chose? Est-ce que l’antilope trouve triste l’existence du lion? Alors qu’à tout coup l’absurdité du monde nous serait insoutenable. Un article d’Aimé Michel, paru dans France-Catholique il y a pas mal d’années pointait le fait que, si la cruauté existe dans l’univers, il en va de même de l’héroïsme, de l’altruisme et de l’amour vrai. On ne peut sans malhonnêteté intellectuelle s’appuyer sur la première et lui supposer une valeur explicative en refusant de prendre en compte les seconds.

[5] Les extra-terrestres potentiels, bien sûr.