Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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America, America

Chronique parue dans France Catholique − N° 1573 – 4 février 1977

 

Les Français un peu attentifs ont remarqué le nom imprononçable du conseiller de M. Carter pour les questions de sécurité nationale, M. Zbigniew Brzezinski. Ne nous affolons pas. Faisons comme les Américains, qui prononcent Brézinski, et vive la Pologne!

M. Brzezinski étant un universitaire et un spécialiste des sciences humaines, je me suis un peu informé. Le conseiller de l’homme le plus puissant du monde pour les questions de sécurité, c’est important. C’est lui qui sera le premier consulté et le plus écouté quand M. Carter établira sa ligne de conduite avec l’URSS, de plus en plus dangereuse à mesure que s’accroissent le marasme intérieur de celle-ci, son sous-développement, sa solitude et sa puissance militaire. Que pense de cette menace un savant né en Pologne, connaissant comme sa poche le monde est-européen et les processus d’évolution techniques et socio-politiques?

Eh bien!, à lire ce que j’ai pu me procurer de lui, cet homme me paraît avoir une vision profonde, savante, non conformiste de la situation. Ce qu’il a écrit montre qu’il ne se laisse pas abuser par les idées qui traînent, qu’il va chercher ses certitudes et ses problèmes là où ils sont, et non dans l’incertaine lecture des journaux.

***

Précisons d’abord ce qu’il ne dit pas: quoique naturalisé américain, M. Brzezinski ne cesse évidemment guère de penser à sa patrie natale, dont il a gardé l’accent. Même en Amérique, il a reçu son éducation dans des écoles catholiques. Sa spécialisation universitaire (la connaissance des pays de l’Est) confirme la solidité de son souvenir. Il pense d’abord à l’Amérique, certes, mais son regard ne quitte guère cette douloureuse frange de deux mondes où se jouera sans doute le coup de dés du siècle.

La profondeur de sa vision se voit à ce qu’il ne laisse percer aucune amertume à l’égard de l’URSS. Il faut, dit-il, se défaire de tout cynisme dans cette question primordiale. Qu’est-ce à dire? Sans doute que, pour M. Brzezinski comme pour tous ceux qui soumettent l’URSS à un examen objectif[1], il est évident que ses dirigeants actuels sont aux abois, qu’ils ne savent pas quoi faire de l’héritage empoisonné laissé par leurs aînés, et que quiconque trouvera le moyen de les tirer de ce mortel bourbier sauvera du même coup la paix du monde.

La différence de M. Brzezinski avec M. Kissinger est fondamentale. Ce «cynisme à l’égard de l’URSS» qu’il dénonce était celui de «Dear Henry». M. Kissinger a toujours considéré l’URSS comme son adversaire au poker. Il s’agissait de rendre ce poker avantageux pour l’Amérique. M. Brzezinski sait qu’à ce jeu-là il serait tout aussi fatal pour le monde de gagner que de perdre. Acculer l’URSS, c’est ne lui laisser d’autre choix que le coup de folie.

Les objectifs offerts par M. Brzezinski à l’Amérique sont complexes, mais guidés par quelques idées générales vraiment nouvelles en politique étrangère américaine. Ils sont d’autant plus intéressants qu’au moment où les définissait leur auteur, celui-ci n’était politiquement rien.

C’était le penseur politique qui parlait, non le conseiller de M. Carter[2].

M. Brzezinski a tout d’abord la claire conscience du décalage qui existe entre la conception américaine courante du monde extérieur, la conception que le monde extérieur se fait de l’Amérique, et les réalités de l’influence américaine dans le monde. «L’Amérique, écrit-il, reste (dans le monde) la société globalement créative et innovatrice. Elle influence les styles de vie, les mœurs et les aspirations des autres sociétés à un degré qu’aucune autre société ne peut lui disputer… et même, souligne-t-il, en ce qui concerne la Nouvelle Gauche… Les habitudes sociales de l’Amérique deviennent rapidement la norme mondiale.»

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Qui nierait ces évidences? Avec ou sans notre assentiment, les jeans, la musique pop, la ségrégation des âges, tous les goûts et travers de la société post-industrielle américaine envahissent notre vie. C’est là ce que l’on voit. Plus profondément, dans leurs mécanismes cachés, toutes les sociétés s’américanisent, et quand elles ne le peuvent pas, s’enlisent.

De quels mécanismes s’agit-il? De ceux de la sophistication technique: «À mesure, écrit M. Brzezinski, que l’Amérique plonge plus avant dans le monde non balisé (uncharted) de l’âge technétronique dominé par l’électronique et la technologie, même les défaillances (américaines) ont tendance à se répandre au loin

Brzezinski cite parmi ces «défaillances» la drogue et la permissivité, sans exclure d’autres auxquelles on peut penser.

On remarquera au passage l’idée inattendue pour nous de distinguer la technologie et l’électronique, ainsi que l’apparition de ce mot nouveau, technétronique, barbarisme grec, mais dont la nécessité est apparue sous la plume du sociologue, tant la civilisation en train de naître de l’électronique diffère de la civilisation technique d’avant les années 60.

Il y a un paradoxe difficile à comprendre dans les relations de l’Amérique avec le monde extérieur. Les Américains ne comprennent pas que ce monde les imite et en même temps les déteste. Pourquoi cette hostilité chez des disciples si assidus et que l’on n’a pas cherchés? Inversement, pourquoi l’étranger s’américanise-t-il passionnément en professant l’antiaméricanisme?

M. Brzezinski voit la source de ce paradoxe, comme M. Carter, dans la non-conformité de l’Amérique-Nation à la réalité de l’Amérique-Peuple. Quand M. Carter, au cours de sa campagne, promettait de créer un gouvernement «ayant la décence et l’honnêteté du peuple américain», cela sonnait à nos oreilles comme propos démagogique. Mais M. Carter a choisi M. Brzezinski comme conseiller, et en lisant le sociologue Brzezinski, tout à coup l’on comprend: le programme de M. Carter, c’est de créer un gouvernement conforme à cette culture américaine qui se répand irrésistiblement par son seul attrait (de quelque façon, soit dit en passant, que vous ou moi jugions cet attrait).

Les maîtres à penser de Kissinger étaient Metternich, Bismarck, Machiavel, de Tocqueville ‒ les maîtres, de la vieille Europe. Ceux de Carter n’existent pas: il se propose de ressembler à son peuple, assuré, s’il y parvient, de faire de l’Amérique la nouvelle Athènes. Assuré par quoi? par le succès irrésistible et universel de l’américanisme, que chacun peut observer chez lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Reste toujours le problème majeur: l’URSS, à l’égard de qui l’on se propose de «dépouiller tout cynisme». D’un côté, l’objectif est clair: il faut que le contraste entre la prospérité, les richesses de l’Occident, et le misérabilisme croissant de l’URSS, cesse d’être perçu par les dirigeants communistes comme une menace chaque jour aggravée; il faut ouvrir une voie leur permettant de se féliciter de la prospérité occidentale, peut-être d’en profiter; il faut que cette prospérité cesse d’être une agression permanente contre les dogmes de la seule vraie doctrine, ou au moins contre la légitimité de leur pouvoir. Oui, cet objectif est clair, et sa réalisation assurerait enfin au monde la paix nécessaire au sauvetage du tiers monde.

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Seulement, voilà: comment le réaliser?

Sur ce point, la discrétion de M. Brzezinski est extrême. Elle se fait même remarquer par son absence: «Pensez-y toujours, n’en parlez jamais.» À ce silence on sent la brûlante obsession du Polonais. Si M. Brzezinski avait sur ce sujet des idées banales, il n’aurait aucune raison de n’en pas parler. Il les aurait rendues publiques, on les lirait en pensant que «plus ça change et plus c’est la même chose», en se préparant à la continuation du jeu de poker. Son silence trahit que M. Brzezinski a des idées, et qu’elles ne sont pas banales. Voilà ce que l’on peut dire.

Retenons aussi que M. Brzezinski voit le monde engagé dans un processus général de (excusez-moi) «technonotronisation», c’est-à-dire de machination des activités banales de la pensée. Comment en douter? Voilà la vraie révolution du présent, qui fera apparaître des réalités politiques actuellement inconcevables, ou en train de mûrir dans quelques cerveaux. Que feront, que deviendront les esprits déchargés du banal? Quelle société enfanteront-ils? Nous en avons examiné quelques exemples actuels dans notre précédente chronique (FcE du 28 janvier). On a vu que, comme d’habitude, la réalité dépasse la fiction.

Aimé Michel

Notes:

(1) Voir ma précédente chronique: «C’est la chute finale?» (FcE n°1571, 21 janvier).

(2) Voir son étude dans Foreign Policy Magazine, n°23, été 1976. Et aussi: International Herald Tribune, 3 janvier 1977.