Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Arthur Koestler – Y a-t-il un fantôme dans la machine humaine?

Article paru dans Planète N°38 de janvier / février 1968

 

Aimé Michel analyse ici un livre inédit en France.

Un homme, né deux ans après le premier vol des frères Wright, qui a vu l’arrivée des premiers engins humains sur la Lune et sur Vénus, deux guerres mondiales, un nombre incalculable de révolutions (à certaines desquelles il a pris part), qui, ayant changé plusieurs fois de nationalité, se retrouve à trente ans grand écrivain dans une langue qu’il ignorait à dix, qui résume en lui tous les bouleversements, les inquiétudes et les ambitions d’une époque, cet homme-là, s’il s’appelle Arthur Koestler et avec l’audience que ce nom s’est acquise, n’a-t-il pas, plus qu’aucun autre, le devoir de proposer sa réponse aux grandes questions de la morale et de la philosophie?

Cette réponse, il vient de la donner dans un livre qui est un maître livre[1]. Je ne dis pas qu’elle nous satisfait. Elle est conforme aux structures mentales de notre époque, qui ignore délibérément, soit par méthode, soit par névrose, la part de l’homme échappant à l’investigation scientifique. C’est donc une réponse qui, comme la science, pose plus de questions qu’elle n’en résout.

Mais pour prix de cette limitation délibérée, elle a, de la science, toute la concrète solidité. Si l’on n’est pas d’accord avec Koestler, c’est pour des raisons objectives, relevant de l’expérimentation en laboratoire et de la mesure. En d’autres termes, Koestler fait ce que Pauwels appelle de la philosophie à main nue. Les certitudes qu’il assemble et les incertitudes qu’il avoue, c’est à la science et à elle seule qu’il les demande. Disons-le: cette façon de philosopher nous enchante. Elle ne prétend pas à d’incontrôlables certitudes définitives. L’immense érudition scientifique qui lui sert de dossier donne ses références. Koestler connaît remarquablement la paléontologie humaine, la physiologie du cerveau, la psychologie animale, la sociologie, matières solides, permettant la discussion et le contrôle. Cette compétence, qui serait en France rejetée avec morgue par les spécialistes, est accueillie avec sympathie et curiosité par les savants anglo-saxons. L’auteur des Somnambules a participé à des congrès rassemblant les sommités mondiales de la neurologie, et des hommes comme Sherrington et Penfield n’ont pas cru se déshonorer en discutant ses idées ou même en les reprenant à leur compte. Ces éminents spécialistes ont compris que la science elle-même (et pas seulement la philosophie) a besoin de tels esprits qui, passant outre aux nécessaires mais non suffisantes spécialisations, savent imposer à l’attention des chercheurs des rapprochements interdits par le cloisonnement des disciplines et en faire jaillir de nouveaux thèmes de méditation. 

Il renouvelle le vieux problème de l’âme et du corps

 Le thème central du livre, c’est celui que désigne le titre: le fantôme dans la machine, autrement dit l’âme dans le corps. Si le thème est ancien, dit Koestler, la façon dont le pose la science contemporaine le renouvelle complètement. C’est qu’en effet la biologie moléculaire est en train de combler l’abîme qui, croyait-on jadis, sépare la vie de l’inanimé. Ainsi que le soulignait encore au mois de novembre dernier le professeur Monod dans son cours inaugural du Collège de France, l’A.D.N. se révèle de plus en plus comme «le support physique de toutes les propriétés des systèmes vivants». Sa structure «rend compte des fonctions caractéristiques de la vie». Fort bien. Mais comme, d’autre part, la chimie ordinaire rend compte de toutes les propriétés de l’A.D.N. et que la pensée semble être un produit naturel de la vie, ne doit-on pas en déduire, conformément aux prévisions du matérialisme le plus radical, que la pensée est une propriété implicite de la matière brute et que la méditation du savant sur les propriétés de la particule fait partie des propriétés de la particule?

À cette question, Koestler déclare qu’il n’y a aucune raison de ne pas répondre par l’affirmative. C’est bien vers cette évidence que tend toute la démarche scientifique moderne. La «machine» est de plus en plus clairement conçue comme machine, et le «fantôme» est de plus en plus fantomatique. Koestler joue à dessein sur les mots car, en anglais, to yield up the Ghost veut dire «rendre l’âme». Mais cela signifie-t-il que la conscience d’être est une illusion et que l’on a tout fait quand on lui a donné le nom d’«épiphénomène», c’est-à-dire, pratiquement, de phénomène illusoire? Ribot, à la fin du siècle dernier, affirmait ainsi doctoralement que «la douleur est un épiphénomène» propos dont toutes les découvertes ultérieures ont montré la grotesque présomption[2].

«Oui, dit Koestler, il est exact que notre conscience habite une machine et peut-être la machine engendre-t-elle la conscience. Mais la science nous montre aussi que cette conscience agit sur la machine et que, quand la machine échappe à son contrôle, elle n’en est nullement dupe.» L’écrivain rapporte ici une expérience faite pour la première fois par Penfield et maintes fois reprise après lui, celle de l’«homme presse-bouton». On sait que Penfield, le célèbre maître canadien, étudie depuis plusieurs décennies les effets obtenus quand on stimule le cortex par des microcourants envoyés dans le cerveau à l’aide de petites électrodes. Suivant la zone stimulée, selon qu’il s’agit d’un centre sensitif, mémoriel, moteur, etc., le courant provoque dans la conscience du sujet (qui n’est pas endormi) l’apparition d’une sensation, d’un souvenir, d’un sentiment, ou bien entraîne un mouvement du corps.

«Quand, dit Penfield, le neurochirurgien applique une électrode à l’aire motrice du cerveau du patient, provoquant ainsi le mouvement de la main opposée, s’il lui demande pourquoi il bouge la main, la réponse est: «Ce n’est pas moi qui bouge ma main, c’est vous qui me le faites faire.» On doit constater que le patient s’attribue spontanément une existence séparée de celle de son corps. «Une autre fois, poursuit Penfield, je demande au patient de résister à ce mouvement induit de la main. Il prend alors sa main gauche avec sa main droite et lutte avec elle pour en garder le contrôle. À ce moment, donc, une main contrôlée par l’hémisphère droit soumise à l’action de l’électrode lutte avec l’autre main contrôlée par l’hémisphère gauche.» D’où la question: si l’électrode est derrière l’action commandée par l’hémisphère droit, qu’est-ce qui est derrière l’action commandée par l’autre hémisphère? «Est-ce un autre mécanisme, ou bien y a-t-il dans la pensée quelque chose d’essence différente? Dire que c’est la même chose ne suffit pas à le prouver, dit Penfield. Cela ne fait que bloquer le progrès de la recherche.»

Le jeu des forces mécaniques n’explique pas toute l’évolution

L’expérience de Penfield, comme une foule d’autres, montre que l’absurde «épiphénomène» de Ribot et des «behaviouristes» est un phénomène bien réel puisqu’il agit sur les autres phénomènes. Il suffit en effet de le supprimer en supprimant la conscience à l’aide d’un hypnotique pour rendre ces expériences impossibles.

Mais Koestler va plus loin et montre l’absurdité des explications néo-darwiniennes de l’évolution biologique. «Là encore, souligne-t-il, bien que le simple jeu des forces mécaniques soit partout, il n’explique pas l’essentiel.»

Pas plus que pour montrer la réalité du «fantôme», Koestler ne fait ici appel à des arguments de son invention. Les faits qu’il avance lui sont fournis par les savants et par eux seuls. «Vous affirmez, dit-il, en substance, aux néo-darwiniens, que l’apparition des diverses formes vivantes est imputable au seul jeu des mutations et de la sélection. Les êtres vivants engendreraient sans cesse des monstres au hasard des mutations, et les monstres qui se trouveraient adaptés à un milieu ou à un genre de vie subsisteraient, tandis que les autres disparaîtraient.» L’homme ne serait qu’un monstre ayant eu la chance de tirer à la loterie cosmique le gros lot que constitue son encéphale. «Mais, dit Koestler, outre que vous n’expliquez pas les faits les plus énormes de l’évolution dans son ensemble, votre hypothèse, en ce qui concerne l’homme lui-même, se retourne contre vous.»

Parmi les arguments retenus par Koestler, il en est deux qu’il développe avec prédilection. Il y a d’abord ce que les paléontologistes appellent la «convergence»: très souvent, des êtres résultant de séries évolutives n’ayant aucun rapport entre elles se ressemblent au point de paraître identiques. Par exemple, les petits mollusques et crustacés du bassin d’Arcachon et ceux de telle lagune américaine, étudiés jadis par Cuénot: ils n’ont pas de commune origine, et cependant ils sont construits sur le même modèle. Pourquoi?

«Très simple, disent les néo-darwiniens: les deux milieux (bassin d’Arcachon et lagune américaine) ont sélectionné des êtres de mieux en mieux adaptés à leurs conditions, et, comme ces conditions sont identiques, les résultats obtenus par des mécanismes identiques ont abouti à des êtres eux aussi identiques.»

La réponse de Koestler développe un cas de convergence très bien étudié par les zoologistes, celui des mammifères australiens. Tous ces mammifères sont des marsupiaux (c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de placenta et que le petit est mis bas dans un état semi-fœtal). Pourquoi? Parce que, quand l’Australie a été coupée du continent eurasiatique, il y a des dizaines de millions d’années, les mammifères du monde entier en étaient au stade marsupial, qui précède évolutivement le stade placentaire, plus perfectionné. Après la séparation de l’Australie, tous ces mammifères ont continué d’évoluer séparément. Ceux du continent eurasiatique et d’Amérique du Nord ont inventé le placenta et ceux d’Australie non. Pourquoi? Parce que, disent les néo-darwiniens, la «pression de sélection» n’était pas suffisante en Australie pour aboutir à un changement aussi grand. «Mais alors, dit Koestler (citant de nombreux savants, et surtout A.C. Hardy), comment expliquez-vous que le système marsupial ait pu quand même inventer à peu près toutes les formes de mammifères comme ailleurs, que la gerboise placentaire et la gerboise marsupiale soient identiques, comme le sont le loup placentaire et le loup marsupial de Tasmanie, comme aussi le phalanger volant marsupial et l’écureuil volant placentaire, et toute la gamme, ou presque, des mammifères? Tous ces êtres descendent d’un petit animal originel gros comme une souris. Comment cette bestiole a-t-elle pu engendrer de part et d’autre de l’océan Indien des êtres à la fois si différents par leur organisation interne et si semblables par leurs formes? Qu’est-ce donc que cette «pression de sélection» toujours si docile à sortir du placard, ou à y rentrer juste à point pour tirer les théoriciens d’embarras?»

La nature semble se guider sur des archétypes

Cela, certes, avait été dit avant Koestler, et le livre célèbre de Cuénot sur la question va même beaucoup plus loin[3]. Mais Koestler fait ce que nul spécialiste ne peut faire: il confronte des domaines de pensée différents. Dans sa vision du monde, l’aventure des marsupiaux d’Australie peut éclairer celle de l’homme contemporain, ce qui, évidemment, ne saurait venir à l’esprit ni du zoologiste enfermé dans sa zoologie ni de l’écrivain dont la culture se limite au nouveau roman et aux subtilités de l’imparfait du subjonctif.

Suivons son argumentation. Elle est caractéristique de sa méthode et de ce que devrait être, selon lui, une philosophie vraiment moderne.

L’insuffisance du néo-darwinisme pour rendre compte des mammifères australiens et de mille autres faits que la vie étale sous nos yeux tient à la nature même de son dessein: cette théorie veut tout expliquer par le hasard, le déterminisme de l’avant-après (excluant toute finalité) et la statistique. Chaque progrès de la vie, de l’amibe à l’homme, serait dû à l’effet cumulatif d’une infinité de petites mutations survenues au hasard et s’ajoutant l’une à l’autre sous l’effet de la sélection. Mais, fait remarquer Koestler, les innovations essentielles de la vie sont d’une nature telle qu’elles ne peuvent pas s’être produites par accumulation sélective. Par exemple, l’œil (qui «donnait des cauchemars» à Darwin) n’a de valeur sélective que lorsqu’il permet de voir. Tant qu’il ne le permet pas, il ne sert à rien et ne constitue donc pour l’être vivant qui en serait doté, qu’un embarras anti-sélectif. Or, l’œil est d’une complication fantastique, surtout si l’on tient compte des milliards de neurones encéphaliques nécessaires à l’interprétation des informations transmises par la vue. Il faut donc supposer que la mutation qui donna le premier œil utile sut combiner d’un seul coup des milliards d’éléments disparates de telle façon que la vue, jusque-là absente, en résultât. Les lois du hasard, si l’on ne retient qu’elles, excluent absolument cette possibilité. Il y a donc autre chose. Quoi? Koestler s’abstient de développer cette question capitale à laquelle, on le sait, Voltaire répondait par sa théorie de l’horloger, c’est-à-dire d’une action transcendante, divine, sur la nature. Koestler s’en abstient parce qu’il veut se borner à décrire les choses, conformément à la démarche de la science. Il se borne donc à constater que la nature, quelle que soit la façon, inconnue, dont elle s’y prend, sait utiliser de façon globale des milliards d’éléments pour en faire un tout et ainsi changer de niveau et hiérarchiser les phénomènes, comme si des archétypes abstraits guidaient sa marche en avant. Dans le cas des marsupiaux, les archétypes abstraits sont les modèles «loup», «écureuil volant», «gerboise», «belette», etc. qui furent réalisés par des moyens différents dans les deux lignées séparées des marsupiaux et des placentaires. Mais s’il en est ainsi, il existerait donc dans les fondements mêmes du monde matériel, parmi une infinité d’autres ayant abouti aux êtres vivants étudiés par la biologie, un archétype de l’homme. L’homme ne serait pas un enfant du chaos, un absurde produit du hasard, mais bien l’incarnation d’une sorte d’idée cosmique aussi fondamentale que le proton ou le méson K, préexistant en puissance à l’enfantement des étoiles et des galaxies? Exaltante conception! Et là encore, Koestler produit des arguments qui ne doivent rien à la métaphysique.

Le cerveau de l’homme des cavernes était une machine futuriste 

Le cerveau de l’homme sous sa forme actuelle, celle qui supporta la pensée d’un Platon, d’un Goethe, d’un Einstein, date, rappelle-t-il, des débuts de l’homo sapiens, de Cro-Magnon, c’est-à-dire d’au moins trente mille et probablement soixante mille ans, ou plus. Ce cerveau, qui est le corps organisé le plus fantastiquement complexe de l’univers connu, apparut donc il y a quelque cinq cents siècles. On nous dit (les néo-darwiniens) qu’il fut créé par une suite d’imperceptibles mutations explosant au hasard dans toutes les directions possibles, dont la plupart produisirent des crétins, des débiles mentaux et des inadaptés, et quelques-unes, la merveilleuse machine où s’agite notre fantôme. Mais s’il en est ainsi, remarque Koestler, comment expliquer qu’un instrument sélectionné par l’environnement paléolithique et par lui seul (c’est la thèse néo-darwinienne) se soit trouvé si inadapté à ces conditions que tout son effort ait toujours tendu à les abolir, ce qui est à l’origine de la civilisation?

Le cerveau de Cro-Magnon est plus strictement adapté à l’écologie du XXe siècle, aux mathématiques, à la science expérimentale, à la télévision, au transistor, à la conquête de l’espace, qu’à la vie des cavernes: la preuve, c’est qu’il est plus efficace maintenant qu’alors, qu’il agit davantage, que son rendement ne cesse de croître, et qu’il ressent de plus en plus intensément au fond de lui-même l’appel messianique de l’avenir et l’horreur du passé auquel il s’est arraché. L’ambition naturelle de l’homme du XXe siècle est d’être encore plus civilisé qu’il n’est. Dans ce mouvement qu’il se donne et qu’il accélère sans cesse, il reconnaît sa propre libération. Ou, pour mieux dire, c’est le long et permanent effort qu’il soutient depuis toujours pour se libérer qui a aboli les conditions auxquelles on voudrait nous faire croire qu’il était adapté! Cette idée de libération, indissolublement liée au plus profond du cœur de l’homme à l’idée de progrès, n’implique-t-elle pas d’ailleurs que le cerveau ne se sentait pas chez lui dans l’environnement qui l’aurait, nous dit-on, enfanté?

Tout sauvage qui en a l’occasion se jette sur la civilisation comme un animal affamé sur sa pâtée. Et les peuples les plus civilisés eux-mêmes progressent d’autant plus vite vers l’avenir qu’ils sont déjà plus avancés. Tout se passe donc comme si le cerveau que l’espèce homo reçut en cadeau dans les temps paléolithiques, était une fabuleuse machine futuriste adaptée, non pas aux ténèbres intellectuelles de la caverne, mais bien à un avenir encore à découvrir. Et Koestler de rappeler ici une estimation familière aux lecteurs de Planète: l’homme contemporain, dit-il, ne tire de son cerveau qu’un rendement de trois ou quatre pour cent (Koestler se réfère à des neurophysiologistes anglo-saxons; le Pr Fessard, du Collège de France, parle, lui, de six pour cent). Autrement dit, la presque totalité des possibilités mentales de l’homme reste encore à découvrir 50’000 ans après leur apparition. C’est la première fois, à ma connaissance, que l’on oppose cet argument à la théorie de la sélection naturelle. On attend la réponse avec curiosité et sans trop d’illusions: elle ne manquera pas de venir, car le darwinisme est une foi, un «conte de fées», dit Jean Rostand, et sa démarche est celle de l’apologétique.

Le cerveau du crocodile et celui du surhomme cohabitent en nous

Mais Koestler ne s’en tient pas à l’objection. Il pousse plus loin l’analyse. «Ce cerveau aux potentialités encore pour 97% inconnues, c’est, dit-il, le drame de notre espèce, car il est venu s’ajouter, sans en prendre le contrôle, aux cerveaux de nos ancêtres mammifères et reptiles. Le paléocortex reptilien et le méso-cortex mammifère cohabitent dans notre crâne avec le néo-cortex de l’homme du IIIe millénaire. Paléo et méso-cortex sont figés, non évolutifs, comme ils l’étaient il y a dix ou cinquante millions d’années. Et ce sont eux qui contrôlent nos émotions. Voilà pourquoi notre faim, notre soif, notre colère, notre libido sont ceux du singe et du crocodile. L’autonomie physiologique des cortex archaïques se traduit par l’impuissance de la pensée consciente et rationnelle à contrôler notre comportement émotionnel. Elle explique l’échec tragique de la morale, qui n’a pas progressé d’un pouce depuis Bouddha alors que, pendant le même temps, le néo-cortex découvrait la science et déclenchait l’essor technologique. Toutes nos pulsions inconscientes, ajoute Koestler, tirent leur orientation et leur puissance de ce qui en nous est singe et crocodile. Le néo-cortex humain, et même surhumain, ne fait guère que prêter à ces pulsions les moyens de l’intelligence. D’où les guerres, les génocides, l’égoïsme de la lutte pour la vie visible jusque dans nos comportements les plus intellectualisés. La dynamique de l’homme reste reptilienne dans un milieu écologique entièrement fabriqué par le néo-cortex. L’homme contemporain est un crocodile intelligent.»

Le temps est venu pour l’homme de prendre l’évolution en charge

Une analyse si simple et si chargée de sens ne saurait évidemment être acceptée sans discussion. Sa nouveauté, dans un domaine jusqu’ici réservé aux incertitudes de la philosophie, est précisément qu’elle prête pour la première fois à une discussion objective. Est-il exact que les pulsions de l’homme contemporain relèvent physiologiquement du paléocortex? Notre cerveau reptilien rend-il vraiment compte de tout? du suicide de Socrate, du sacrifice de Jeanne d’Arc, de la pensée de Simone Weil, de l’abnégation de Gandhi ou de Schweitzer? Tous ces spécimens d’homo sapiens ont obéi à de puissantes pulsions irréductibles à la seule logique. Le néo-cortex semble donc capable (exceptionnellement, on l’accordera) de déclencher lui aussi des pulsions, de libérer de l’énergie, ou de contrôler les pulsions et l’énergie vitale du paléo-cortex. Comment? Dans quelle mesure? Sous l’effet de quelles circonstances? Voilà ce qu’il faut chercher, et si les idées de Koestler sont reçues avec le respect qu’elles méritent, peut-être verrons-nous la neurophysiologie apporter à nos grands problèmes moraux les moyens d’une solution. C’est ce que croit Koestler. Jusqu’ici, dit-il, l’évolution biologique a obéi à des lois dont nous ne savons rien, sinon qu’elles sont impitoyables. Mais voici que l’investigation biologique nous en livre peu à peu les commandes. Le jour approche où l’on pourra transformer l’homme en laboratoire au niveau génétique, c’est-à-dire de façon héréditaire. II est donc urgent de préparer ce moment, d’y penser, de prendre la mesure des problèmes moraux qu’il nous posera. Le mot urgent, souligne-t-il, n’est pas chargé seulement ici d’un vague sens moral, comme quand les prédicateurs de toutes les religions proclament (depuis toujours et toujours en vain) qu’«il est temps de changer». Cette urgence est matérielle, physique: si nous laissons les choses continuer sur leur lancée sans intervenir, la terre sera transformée en enfer et en chaos avant cent ans par la surpopulation, l’accélération des techniques et l’emballement exponentiel des mécanismes au travail sous nos yeux. Koestler semble ignorer les travaux de François Meyer, André de Cayeux et Henri Prat sur l’accélération de l’histoire, mais son argumentation, fondée sur des études exclusivement anglo-saxonnes, n’en est que plus saisissante par l’identité absolue des conclusions: comme leurs collègues français, les savants de langue anglaise aboutissent à prévoir la fin du monde actuel dans le siècle qui vient si rien ne vient changer le cours des choses[4].

Un bon nombre des exemples chiffrés cités par Koestler (explosion démographique, masse des publications scientifiques, etc.) sont ceux-là même, avec les mêmes figures, les mêmes données numérales et les mêmes équations, que cite de Cayeux. Sans préjudice du reste, le livre de Koestler montre pour le moins que la fin du monde actuel entre peu à peu dans la conscience des savants de notre temps comme le but inéluctable vers lequel nous courons.

Car il est inéluctable, les analyses chiffrées, de plus en plus nombreuses et concordantes, ne laissent aucun doute à ce sujet. Ou bien, en effet, l’évolution actuelle (suite logique, montre de Cayeux, de l’évolution biologique) se poursuit selon les lois qu’elle suit sans dévier depuis trois milliards d’années, et c’est l’effondrement par explosion. Ou bien l’homme intervient dans ce déroulement pour lui imposer la métamorphose de son choix et la terre accomplit sa plus profonde révolution depuis l’apparition de la vie. La communauté humaine telle que nous la voyons en ce moment pour la première fois depuis qu’elle existe est comme un fœtus à la fin du neuvième mois: elle n’a d’autre choix que l’accouchement ou la mort.

 Koestler rejette le recours au mysticisme

Cet accouchement, quel sera-t-il? Là encore, Koestler évite le piège de la spéculation philosophique: c’est à la science de donner sa réponse. Peut-être a-t-il une idée derrière la tête. L’honnêteté, je crois, doit nous retenir de vouloir la deviner. Nourri aux sources les plus orthodoxes du matérialisme dialectique, Koestler ne renie rien des méthodes de sa jeunesse. Il rejette tout accès subjectif à la vérité. L’illumination mystique, on s’en souvient, n’est pour lui qu’une forme de somnambulisme. La même horreur de toute démarche incontrôlée lui fait rejeter le fallacieux raccourci de la drogue. Le jeu de Prométhée n’est pas un cadeau de Jupiter. Comme la Révolution, c’est un larcin.

Cependant on ne peut s’empêcher de rêver un peu devant cette vision d’un univers matériel en marche vers la réalisation d’archétypes préexistants (et qu’il faudrait donc appeler téléotypes). Préexistant où? et de quelle façon? Je sais que de telles questions ne se prêtent à aucune attaque expérimentale et qu’il faut par conséquent les écarter de notre pensée. Mais, mais… Mais si la science doit bannir toute inquiétude, alors qu’elle nous donne le moyen d’effacer, dans la machine, tout vestige du fantôme qui l’habite!

Koestler finira par trouver une certaine idée d’un dieu

Et que restera-t-il de la science, elle-même, si elle y réussit? Mais si l’on parle de ces archétypes, même sous forme interrogative, et s’ils sont nécessaires à une interprétation objective de l’évolution, il ne faut pas nous interdire d’y penser. Mais (surtout) si l’archétype de l’homme achevé et triomphant ayant entièrement conquis sa friche intérieure — quatre-vingt-dix-sept pour cent de lui-même! — est de quelque façon scellé dès maintenant dans les choses comme l’archétype du phalanger volant l’était dans le corps du premier petit mammifère qui, il y a cinquante ou soixante millions d’années, déboucha sur le sol australien, alors comment échapper à l’idée vertigineuse qu’une pensée toute-puissante, organisatrice de toutes choses, est antérieure à la matière, et que cette pensée, ô Pascal, pensait à toi depuis le commencement du monde?

En vérité, je ne vois pas comment Koestler, s’il vit assez longtemps, pourra se dérober au déterminisme de sa machine intérieure, qui le conduit tout droit à l’idée de Dieu. Oh, assurément, pas le Dieu de Thomas d’Aquin, ni de Luther, ni de Voltaire, pas ce Dieu dont les théologiens, selon Valéry, voudraient nous faire croire qu’il est bête.

Il y a soixante ans, le matérialiste Jaurès annonçait que l’idée de Dieu serait le tourment de la fin du siècle. Eh bien, nous y voilà, et c’est un fils spirituel de Jaurès qui, au soir d’une vie de méditation et d’étude, nous conduit jusqu’au seuil du nouveau temple inconnu. Tout se passe, nous suggère-t-il, comme si ce monde répondait à un dessein. Tout s’y fait sans doute par causalité, mais cette causalité sait où elle va. Nous seuls, ne savons pas. Nous ne savons pas pour l’instant, mais toute science se conquiert.

Certains philosophes feront, devant ce grand livre, la petite bouche. Ils montreront que rien de cela n’est neuf, que Giordano Bruno, Diderot, Hegel, Renan et d’autres l’ont dit avant Koestler. Sans doute. Quand Ader quitta le sol pour la première fois à bord de son avion, cela non plus n’était pas neuf: les fées volaient depuis belle lurette.

Voilà trois mille ans que les philosophes volent en songe, comme les fées. Accordons-leur qu’ils avaient raison, ou du moins la moitié d’entre eux, puisque l’autre moitié réfutait (en songe) le vol imaginaire; sachons gré à Koestler d’avoir tout repris à zéro avec la règle à calcul de l’ingénieur. L’avion d’Ader volait moins bien que les fées. Mais ce n’est pas Melusine qui a atteint Vénus. C’est une fusée.■

Aimé Michel

 

Pour en savoir davantage:

 Arthur Koestler: The Ghost in the Machine (Hutchinson, London).

Wilder Penfield: Langage et mécanismes cérébraux (P.U.F.).

Koestler se réfère abondamment aux études de Konrad Lorenz et Tinbergen. Nous consacrerons prochainement un article à ces deux éminents spécialistes de la psychologie animale.

 Notes:

[1] The Ghost in the Machine, par Arthur Koestler, Hutchinson, Londres. À paraître en français chez Calmann-Lévy.

[2] Penser ici à toutes les recherches modernes sur la douleur, à l’agressologie de Laborit, à la médecine psychosomatique, à la psycho-pharmacologie, etc.

[3] L. Cuénot et A. Tetry: l’Évolution biologique (Masson).

[4] François Meyer, professeur à l’université d’Aix-Marseille: Problématique de l’évolution (P.U.F.); André de Cayeux, professeur à la Sorbonne: Trois milliards d’années de vie (Encyclopédie Planète); Henri Prat: Métamorphose explosive de l’Humanité (Encyclopédie Planète).