Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Au delà de la navette

Arts et Métiers – Juin 1981

par Aimé Michel

 

Le lancement de la navette nous donne l’occasion rare d’observer l’un de ces événements où des mobiles limités, voire presque médiocres, marquent en fait, au-delà d’eux-mêmes, un début qui passe l’imagination.

Les Américains ont expliqué ces buts limités, nous les avons entendu à la télévision, lus dans les journaux et les revues scientifiques. Il s’agit, après vingt-trois ans d’exploration d’occuper l’espace pour l’exploiter.

La navette multipliera les usages déjà expérimentés par les satellites. En faisant chuter les prix, elle ouvrira des possibilités techniques et commerciales nouvelles. L’armée de son côté s’efforcera de changer les situations de force à son profit. Diverses sciences pourront se livrer à des expériences jusque-là trop coûteuses, voire impossibles.

Voilà ce qui a rassemblé les crédits et les techniciens, ce qui a permis la navette. Les plans n’ont pas explicitement visé plus loin.

Mais ce début, inéluctablement, déclenche un processus nouveau, celui de l’occupation permanente de l’espace, occupation croissante, progressive, dont les limites, si elles existent, ne se laissent pas percevoir.

Les trente tonnes emportées à chaque vol vont d’abord se borner à faciliter les divers usages, familiers, du satellite. La suite logique est la construction de bases de plus en plus vastes, leur extension (que rien ne limite), l’effet boule de neige de nouvelles possibilités suscitant les idées nouvelles.

Est-il exagéré de comparer ce moment à peine remarqué d’une actualité trop abondante à des événements tels que la découverte de l’Amérique ou le périple de Vasco de Gama?

À mon avis la comparaison est modeste. La dernière fois qu’un milieu nouveau fut coupé (il s’agit bien de cela, n’est-ce pas?) remonte à 150 millions d’années environ, quand quelques reptiles se mirent à voler, au début de l’ère secondaire. Ou même, puisque les premiers êtres aériens furent les insectes, à 270 millions d’années? Depuis ces temps reculés jusqu’à ce jour, le monde a bien changé, mais aucun milieu nouveau n’a été conquis, puisque seul restait désert l’espace extérieur. Voilà donc, sous nos yeux, la fin d’une époque que l’on peut dire assez ancienne! Regardons bien. Apparemment, rien de comparable ne se passera de notre vivant! Cela m’étonnerait un peu!

Il n’est pas indispensable de porter nos yeux si loin pour pressentir les nouveautés introduites à plus ou moins brève échéance par la navette.

D’abord, il y a l’accessibilité aux conditions idéales de toute expérience de physique et des technologies qui en découlent: le vide, l’apesanteur et la stabilité. Rien que cela excède notre imagination: pensons aux trésors d’ingéniosité requis pour assurer ces conditions à la surface d’un sol toujours mouvant, sous la pression de l’atmosphère, au contact de matériaux toujours conducteurs de chaleur ou d’électricité, et sensibles au choc.

Il y a ensuite l’énergie inépuisable du soleil, hors de toute interférence météorologique et saisonnière. Plusieurs projets sont étudiés, comme on sait, pour le transfert de cette énergie au sol. Les «fenêtres» atmosphériques sont à peu près connues. Elles le seront presque parfaitement quand le laboratoire astronomique (européen) Spacelab aura scruté tout ce qui circule dans le ciel, particules ou fréquences. En apesanteur, on peut construire des structures ayant des dimensions de kilomètres carrés et ne subissant aucune contrainte mécanique. On sait aussi que les «points de Lagrange», qui sont des sortes de puits gravitationnels très peu profonds mais géométriquement stables par rapport à la Terre et à la Lune, sont étudiés par le physicien O’Neil et ses collaborateurs. Toute masse stoppée aux points de Lagrange y demeure indéfiniment. On croit d’ailleurs que ces points peuvent être déjà parsemés de météorites captées, éventuellement propres à fournir des matériaux utilisables, comme nos mines. N’oublions pas enfin que dans le vide spatial un front d’ondes parallèles comme on sait les produire maintenant garde une énergie rayonnante rigoureusement constante quelle que soit la distance. Une centrale solaire peut donc s’installer n’importe où sans déperdition de «transport».

Dans l’avenir immédiat, ce sont toutefois les télécommunications qui vont connaître, grâce à la navette, les plus importantes nouveautés. La multiplication des stations et de leur puissance est créatrice de richesses. En abaissant le coût de la communication à grande distance, elle banalise ce qui est encore un luxe et ouvre des possibilités de travail encore difficiles à prévoir. Essayons seulement d’imaginer ce qui résulterait de la télécommunication à très bon marché, non seulement entre personnes, mais surtout entre banques de données et logiciels. C’est comme la mise en place d’un système nerveux central coordonnant les activités de la planète.

En pariant toujours sur le succès de l’opération d’ailleurs à la longue inéluctable, il faut aussi prévoir ses effets politiques. L’Amérique est prête à inonder toute la planète de sa culture par télé-diffusion directe. S’en abstiendra-t-elle? L’expérience historique montre que tout ce qui est possible finit toujours par se produire. Il n’est d’ailleurs pas exclu — formons-en au moins le vœu — que d’autres cultures se révèlent aussi «vendables» et «demandées» que l’américaine, et que les peuples éloignés, se voyant quotidiennement, se comprendront mieux. On répète peut-être trop que la télévision a exacerbé la publicité. Elle a aussi rendu impossibles bien des impostures. II me semble, est-ce une illusion? que la plupart des politiciens de mon enfance n’auraient pas pu tromper leur monde, exposés tous les jours comme les nôtres. C’est tout de même un fait qu’il n’existe plus en 1981 une seule figure comme Hitler ou Mussolini dans les pays avancés. Est-ce un hasard? Je pense quant à moi, étant d’un naturel optimiste, que la télécommunication banalisée et généralisée dans tous les domaines, premier grand résultat probable de la navette, n’est pas seulement une merveille technique. C’est un de ces progrès de l’humanité qui, en dépit des mésaventures et retours en arrière, ont quand même amélioré notre destinée. Je crois davantage à la pression des progrès techniques qu’à celle des bons sentiments.

Si le monde entier pouvait observer ce qui se passe maintenant aux frontières de la Pologne, nous serions plus rassurés. Le temps vient, justement, où non seulement les services de renseignements, mais la télévision aura les moyens de tout mettre sous les yeux du public. À mon avis, c’est bien. Staline n’eût pu ordonner ses déportations massives sous l’œil de la caméra filmant du ciel ce forfait.

Petits progrès initiaux, vastes changements culturels, tels sont les deux premiers effets prévisibles de la navette. Viendront ensuite, et avant peu, les effets imprévus. Je les crois vastes et de bon augure.■

Aimé Michel