Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

Aux sources de la violence

Atlas – Air France n°92 – février 1974

 

Pour savoir comment naît la violence, un psychologue américain, au nom prédestiné de Sherif, a fait ces dernières années une expérience très frappante. Pendant plusieurs étés, lui, sa femme et ses élèves se transformèrent en moniteurs de camps de vacances. Dans un très vaste espace de prairies, de montagnes et de forêts appelé Robbers Cave, ils installèrent plusieurs dizaines de jeunes garçons de quinze à dix-sept ans. L’esprit sportif, la loyauté, la camaraderie étaient, nous disent les observateurs, d’un «très haut niveau» parmi ces jeunes gens.

Sherif et ses collaborateurs leur donnèrent d’abord l’occasion d’organiser des tournois nécessitant la formation de deux équipes.

Jusque-là, tout allait bien. Les moniteurs purent constater que dans leurs affrontements les équipes gardaient et même exaltaient leur esprit sportif. Dans l’atmosphère de «bon esprit» régnante, le chef spontanément accepté de la majorité était celui qui alliait le mieux le dynamisme à la «justice», celui qui, en fait, savait mieux défendre les jeunes et les faibles contre les violents.

Un terrain propice

Pour que fût rompu cet équilibre entre l’individu et son groupe et que leur acceptation réciproque fût remise en question, Sherif n’eut qu’à créer une situation nouvelle dans laquelle toute victoire d’une équipe était «récompensée. Par exemple, on la célébrait par l’attribution d’un trophée et d’une prime à chaque membre. Tout alors se modifia rapidement:

1° Le premier changement visible fut la rapide disparition de l’esprit sportif et de la confiance générale. Les «coups défendus» devinrent monnaie courante.

2° Jusque-là, les équipes ne se formaient qu’au moment de la compétition. Celle-ci finie, chaque garçon retournait vers ses copains, où qu’ils fussent. Les deux équipes se trouvèrent bientôt retranchées chacune à un bout du camp. Toute relation individuelle disparut d’équipe à équipe.

3° La compétition et les activités hostiles occupèrent de plus en plus de temps dans la vie du camp, le sport lui-même tendant à faire place à la bagarre continue. On organisa des «camps», des raids de saccage sur le camp ennemi, des représailles.

4° Mais les changements les plus remarquables s’observèrent à l’intérieur de chaque groupe, où s’opéra un complet renversement de la hiérarchie. Les «chefs loyaux et justes» perdirent rapidement leur lustre. Les «méchants», ceux qui battaient les petits, qui savaient porter les coups bas et exciter la colère collective, sortirent bientôt de l’isolement où le sentiment général avait jusque-là tendance à les reléguer.

5° Les plus faibles devinrent des souffre-douleur, voire des esclaves.

Le volant vengeur

Revenons à notre plus modeste point de départ: qu’est-ce qui rend l’automobiliste agressif? En réfléchissant aux résultats de Sherif, on constate que le conducteur à son volant cumule toutes les conditions génératrices de violence: il est jeté dans une foule poussée par les mêmes taraudantes motivations que lui: passer, arriver, trouver une place; il ne se sent intégré sur la route et dans la rue dans aucune hiérarchie sécurisante; il se trouve en état de danger physique permanent; il se sent jugé par ses passagers; il a sans cesse l’occasion de compenser l’humiliation subie en l’infligeant à plus faible que lui; mais, inversement, il trouve toujours son maître et, circonstance aggravante, sous le regard de ses proches. C’est en effet bien connu: un paisible père de famille qui double dangereusement un autre père de famille ou qui lui prend sa place de stationnement, cela peut faire deux énergumènes échangeant des horions, voire des coups de feu.

Il est donc clair que l’auto impose et développe les comportements marginaux. On pourrait montrer qu’il en est de même de toutes les créations techniques ou autres (économiques, politiques) qui mettent entre les mains de l’homme le libre usage d’une énergie excessive. Mais ceci est une autre histoire.■

Aimé Michel