Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Baguettes, pendules et sourciers

Chronique parue dans France Catholique − N° 1343 – 8 septembre 1972

 

Un lecteur (M. l’abbé D., de Lille), me demande ce que je pense des sourciers et de la radiesthésie. Voilà, monsieur l’Abbé, une question embarrassante. Car, d’une part, il est certain que la radiesthésie n’est pas une science. Et donc que, quand elle se déguise en science, c’est une fausse science.

Qu’est-ce, en effet, qu’une science? C’est une démarche qui permet d’aller du connu à l’inconnu par le calcul. Elle comporte un ensemble de faits, ou plutôt de mesures, reliés entre eux par une théorie permettant de passer d’une mesure à l’autre par le calcul, et surtout de prévoir, toujours par des calculs, des faits nouveaux non encore observés, susceptibles d’un contrôle expérimental.

Certaines sciences ont beaucoup de faits et peu de théorie: par exemple, la botanique. D’autres ont beaucoup de faits et beaucoup de théorie: par exemple la physique. Une seule science n’a que de la théorie et pas de faits: les mathématiques. Mais est-ce une science? Des études psychologiques, dont j’ai eu l’occasion de parler déjà, montrent que le mathématicien se classe, par ses démarches intérieures, non parmi les savants, mais parmi les poètes.

 

La radiesthésie n’offre rien à mesurer et ne peut donc exciper d’aucune théorie. Ce que certains radiesthésistes exposent souvent sous le nom de «théorie» n’est qu’un absurde verbiage fait de mots abusivement empruntés au langage scientifique: rayons, champ, ondes, etc. On ne peut rien mesurer de tout cela, et la «théorie» ne permet jamais de prévoir un fait encore inconnu.

La grotte de Cougnac

Mais d’autre part… D’autre part, je lis, par exemple, ceci dans la monumentale Préhistoire de l’art occidental[1], de M. Leroi-Gourhan, professeur au Collège de France: «Cette grotte (la grotte de Cougnac, à Peyrignac, dans le Lot), fut découverte en 1949 dans des conditions singulières: un radiesthésiste, M. Lagarde, ayant pointé sur la carte l’emplacement d’une cavité importante, M. Jean Mazet entreprit, avec une équipe locale, des travaux qui aboutirent à la découverte. Les échecs de la radiesthésie dans la recherche des cavités et dans toute prospection archéologique sont si nombreux qu’on ne sait que penser des sources réelles de la découverte dans une région où les cavités ne manquent pas, mais l’inspiration de M. Lagarde a valu la connaissance d’une des cavités les plus intéressantes du Sud-Ouest.»

Il se trouve que je connais bien M. Fernand Lagarde. Il n’est pas radiesthésiste, et doublement, si je peux dire: d’abord, il ne pratique pas professionnellement la radiesthésie. Il est ingénieur, maintenant à la retraite. Et il est le premier à tourner en dérision les prétentions scientifiques de trop de pendulistes et manieurs de baguette.

Mais je l’ai vu opérer: incontestablement, il a un don, ce qui est tout à fait différent. Et quant à la découverte de Cougnac, elle s’est déroulée dans des conditions que M. Leroi-Gourhan a bien raison de trouver singulières. M. Mazet était un ami de M. Lagarde, lequel à l’époque, si je me souviens bien, habitait Toulouse. En promenant à distance son pendule sur la carte du Lot, il «sentit» une grotte très importante dont l’entrée devait se trouver en un point qu’il désigna à M. Mazet. M. Mazet alla voir et au premier regard fut convaincu qu’un tel endroit ne pouvait en aucune façon cacher une grotte.

Mais il avait eu l’occasion d’éprouver les dons de son ami. Non loin de l’endroit désigné était un site à grotte. Il le passa donc au peigne fin, ne trouva rien et fit part à Lagarde de sa déception.

– Avez-vous cherché à l’endroit exact que je vous ai indiqué?

– Inutile, il ne peut y avoir là aucune entrée de grotte.

– Et pourtant, il y en a une. Pourquoi n’avez-vous pas suivi mes indications? Allez voir, cela ne coûte que le déplacement.

M. Mazet y retourna et trouva l’entrée, bien cachée, de Cougnac.

Tous les utilisateurs de radiesthésie doués ont de telles histoires à raconter. Même dans la plaquette publiée par l’Union rationaliste pour réfuter la radiesthésie, je lis, pages 40 et 96, que sur 1’835 forages indiqués par des sourciers à l’administration de l’Eau et de l’Irrigation de la Nouvelle Galles du Sud (Australie), 1’479 furent couronnés de succès, tandis que sur 1’801 forages indiqués par les services géologiques, 1’607 furent couronnés de succès[2]. Les géologues sont donc un peu plus efficaces.

Mais si l’on met en balance le coût des moyens mis en œuvre par eux, cette statistique semble plutôt prouver qu’il est moins cher d’utiliser les sourciers! Dieu me garde de conseiller le sourcier plutôt que le géologue! Les autres statistiques publiées dans ce petit livre sont en revanche accablantes pour les sourciers.

II reste que certains sourciers semblent avoir un don, qui n’est du reste jamais à l’abri de l’échec. Comment l’expliquer? La seule tentative sérieuse d’explication actuellement existante est celle que proposa, en 1962, le professeur Yves Rocard, directeur du laboratoire de physique de l’École Normale Supérieure, dans un petit livre très convaincant[3]. En expérimentant de bons sourciers, Rocard a pu montrer qu’ils étaient capables de déceler de très faibles variations de champs magnétiques eux aussi très faibles, à condition que la variation soit rapide. Ils fonctionnent en somme comme des magnétomètres physiologiques à gradient. Or, la circulation diffuse de l’eau dans le sol se traduit du point de vue magnétique par une anomalie locale du champ magnétique terrestre. Et donc le sourcier se promène sur cette anomalie, il ressent une variation rapide du champ magnétique.

Anomalie du champ magnétique

Et, en effet, c’est bien ainsi que les sourciers opèrent in situ: en se promenant. Il n’y a, d’ailleurs, là rien de très surprenant. La détection des champs magnétiques existe chez certains animaux, comme l’escargot. C’est peut-être en se repérant au champ magnétique terrestre que les oiseaux migrateurs trouvent leur chemin (mais ce n’est pas sûr).

Il va de soi que rien de tout cela n’explique la détection sur carte, à distance – si toutefois on la suppose prouvée, ce que beaucoup contestent. Quant à moi, puisqu’on me demande mon opinion, je dirai que rien ne m’étonne, car tout est étonnant. Le mystère est partout, en nous-mêmes et en chaque point, en chaque instant de l’univers. Mais parce que tout est mystérieux, tout doit être bien prouvé par l’expérience. Reconnaissons qu’on n’a encore guère étudié expérimentalement le don des sourciers.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Mazenod éditeur, Paris, page 255.

(2) La Radiesthésie (ouvrage collectif). Éditions de l’Union rationaliste, Paris, 1956.

(3) Yves Rocard: le Signal du sourcier (Dunod, Paris, 1962).