Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Bilan d’un quart de siècle

Article paru dans Lumières dans la nuit n°133 de mars 1974

 

Les lecteurs de LDLN nous écrivent souvent: «À quoi sert notre travail? Ces enquêtes qui nous demandent tant d’efforts, à quoi bon les publier? Une fois publiées, que deviennent-elles? On n’en voit rien sortir. Notre revue ne sert-elle donc qu’à publier ce qu’écrivent ses lecteurs?

«Finalement, que nous ont appris toutes ces années de recherches? On n’en sait pas plus qu’il y a quinze ou vingt ans».

Essayons de répondre à ces questions.

A) La diffusion des informations.

La source des informations, c’est l’enquête. Rien n’est plus important qu’une enquête bien faite. Comme je le montrerai plus loin, les connaissances fondamentales acquises depuis vingt ans sont venues de la confrontation de cas bien observés et bien rapportés. On peut schématiser de la façon suivante la diffusion des informations:

1 Observation

2 Enquête

3 Publication LDLN et autres revues

4 Chercheurs du monde entier

5 Résultat des recherches publiés dans les revues et les livres

6 Retour à l’enquêteur.

Ce dispositif forme boucle, puisque du 6 retourne au 2 (et, dans une mesure heureusement minime, compte tenu de notre faible diffusion, au 1). Il y a donc accumulation de connaissances aux niveaux 2 et 4, avec circulation réciproque.

B) Qualité des échanges.

Il est vrai que les enquêteurs déplorent l’insuffisance des échanges: le rendement du niveau 5 est faible. Les résultats généraux ou théoriques publiés sont maigres.

Mais, d’abord, il faut remarquer que les enquêteurs sont de plus en plus compétents et qu’ils tendent à devenir eux-mêmes les vrais chercheurs. Un Tyrode, un Chasseigne en savent tout autant qu’un homme au monde, même s’ils ont délibérément choisi de n’étudier que deux ou trois départements français. C’est là un fait que Hynek a souligné plusieurs fois: pour avoir une idée globale exacte, il suffit de bien connaître ce qui se passe dans un pays, n’importe lequel, pendant une vague, n’importe laquelle. On retrouve toujours le même ensemble de faits. Un cas d’observation rapprochée un peu complexe, rapporté dans tous ses détails, offre souvent un tableau complet de tout ce que l’on sait et de tout ce que l’on ignore. Si les «chercheurs» (destinés selon moi à disparaître s’ils n’enquêtent pas eux-mêmes sur le terrain) n’ont que si peu de choses à offrir, cela tient à la nature même du mystère que nous étudions, qui jusqu’ici semble échapper à toute loi générale de quelque précision.

C) Progrès des connaissances.

Tous les progrès depuis 1947, ou presque, ont consisté dans la découverte d’une complication imprévue, d’une nouvelle énigme.

1 – Pendant les premières années, le problème était simple: il s’agissait d’engins de provenance inconnue, américains, russes ou extraterrestres. On fut bientôt assuré que la Russie ni l’Amérique n’y étaient pour rien. En 1954, tout semblait clair: la soucoupe volante était soit imaginaire, soit extraterrestre. Quelques années plus tard, tous ceux qui s’y intéressaient encore savaient (ou croyaient savoir) qu’elle était extraterrestre.

2 – Cependant les premières expériences spatiales (1957) montraient que les radars et instruments de télémétrie spatiale, contrairement aux radars de l’aviation, ne décelaient rien dans l’espace extérieur. Hynek fut le premier à faire cette remarque incompréhensible: comment la Soucoupe Volante pouvait-elle n’être ni russe, ni américaine, ni extraterrestre?

3 – Vers la même époque, les observations encore améliorées révélaient que la Soucoupe Volante semblait souvent apparaître et disparaître sur place. Les deux faits 2 et 3 mettaient fin à toute spéculation raisonnable sur sa «propulsion», et l’idée même d’«engin» perdait beaucoup de sa signification. Une idée bien plus complexe s’imposait du même coup à nos esprits.

4 – C’est encore le progrès dans la précision des enquêtes qui pendant les années 60 commença d’imposer l’idée que les témoins rapprochés pouvaient subir des effets inexplicables. Quoique fantastiques, ces effets devinrent de plus en plus difficiles à mettre en doute à mesure que les moyens d’investigations se perfectionnaient (hypnose par exemple). Du reste, certains de ces effets, étant physiques (guérisons subites, scarifications) pouvaient être examinés à loisir. La découverte de ces effets fut faite à peu près simultanément en France, aux États-Unis, en Amérique du Sud.

5 – En même temps, les recherches statistiques de Vallée révélaient l’existence d’une frange continue entre le conte de fées et l’observation physique la plus avérée. Autrement dit, certains cas de soucoupe volante se présentent comme des phénomènes purement physiques, mais la juxtaposition de tous les cas montre que l’on passe de ces cas-là au pur conte de fées, sans qu’aucun critère permette de décider où finit la réalité et où commence le conte, ni de dire que l’un est faux et que l’autre est vrai. Vallée en déduisait, par une autre voie que moi, le caractère irrationnel d’au moins certains aspects du phénomène (irrationnels mais réels).

6 – Vers la même époque, l’approfondissement toujours plus poussé des enquêtes montrait que ce caractère «magonien» est aussi présent dans les cas les plus formellement physiques du phénomène. Il semble maintenant (je dis il semble) que dans la majorité des cas d’observation rapprochée avec action sur le témoin, plus on connaît de détails et plus l’aspect «magonien» s’aggrave. C’est là l’opinion au moins de Hynek, de Vallée, de Salisbury, de Bowen, de Creighton, et de nombreux autres enquêteurs de langue anglaise moins connus en France. C’est aussi la mienne, celle de Lagarde, et de plusieurs autres chercheurs français. Les chercheurs espagnols (Ribera, Ballester-Olmos) dont la valeur ne le cède à aucune autre, réservent leur jugement. Il sera intéressant de connaître les résultats de la contre-enquête qu’ils ont entreprise dans ce sens sur les cas de la péninsule, car, comme nous le disait Ribera, l’esprit espagnol, saturé de miracles, répugne à admettre de tels faits.

7 – Les recherches les plus poussées dans ce sens sont probablement (non publiées) de l’Américain Fred Beckman (Université de Chicago). Beckman est un homme de science chevronné, très pluridisciplinaire (psychologie, physiologie du cerveau, électronique), expérimentateur de talent, très averti de tous les pièges de la recherche, notamment en statistique. Depuis plusieurs années, il étudie les coïncidences improbables qui accompagnent les cas d’observations rapprochées. J’écris ceci dans l’espoir de lui forcer amicalement la main, afin qu’il publie au plus tôt ses résultats. La coïncidence improbable est, hélas, le phénomène non scientifique par excellence, si l’on peut dire. Il équivaut en physique à un temps qui s’écoulerait à l’envers, et en théologie, à la Providence ou au Diable! Quoiqu’il en soit, les résultats obtenus par Beckman sont les suivants: les circonstances qui aboutissent à l’observation rapprochée avec action sur le ou les témoins, et même sur les enquêteurs, sont au moins dans certains cas statistiquement équivalentes à un tirage de gros lot truqué de A à Z. Autrement dit, ces circonstances sont miraculeusement arrangées. Autrement dit, encore, tout se passe comme si le déroulement de ces circonstances qui pour nous ne peuvent résulter que d’un hasard formidablement improbable était en réalité connu d’avance par l’objet, ou par ses mystérieux manipulateurs. Il existe d’ailleurs dans la collection LDLN au moins un cas typiquement beckmanien: c’est celui de la boule lumineuse de l’Aveyron, qui «savait» ce qu’allait faire le témoin. Mais les faits relevés par Beckman sont beaucoup plus compliqués, et quand on en prend connaissance, on a l’impression qu’il suffit de penser à les chercher pour qu’ils apparaissent, qu’ils sont en quelque sorte cachés par l’irrationalité qui nous détourne de les voir.

***

Ces remarques appellent, me semble-t-il, une double conclusion:

— D’abord, qu’aucune spéculation n’est plus passionnante que les faits bruts. Depuis 1947, et à mesure qu’on les étudie mieux, ceux-ci ne cessent de devenir plus fantastiques, plus chargés de sens. Toute idée nouvelle est aussitôt dépassée par la réalité.

Une conséquence de ce fait est que lors d’une observation complexe rapprochée, on peut toujours arrêter son investigation à mi-chemin et refuser de voir plus avant sans être démenti par les faits. On peut par exemple ne voir que les effets physiques, car ces effets existent, forment un tout et se laissent docilement examiner à part. Ils n’obligent jamais l’esprit rétif à aller au-delà. Simplement d’autres effets apparaissent si on les cherche. Et il semble que plus on cherche les détails incroyables, plus on les trouve, tout aussi dociles à se laisser découvrir que les effets physiques. Le danger dès lors existe d’être entraîné dans le délire interprétatif et de sombrer dans la paranoïa: je ne citerai que l’exemple de l’Américain John Keel, qui vit maintenant dans la conviction que tous les événements de sa vie sont manigancés et que le monde lui-même est un vaste décor truqué.

En guise de deuxième conclusion, je suggère de prendre acte calmement et avec sang-froid du fait que tout délire interprétatif est irréfutable. Quand j’attrape un clou dans mon pneu et que je rate un rendez-vous, qui donc me prouvera que ce clou n’avait pas été placé là exprès par un diable attaché à me faire rater mes rendez-vous? Mais puisque tous ces faits qui font la trame de toute vie, même la plus banale, ne relèvent d’aucune méthode scientifique d’évaluation, notre voie est claire: nous devons chercher là où notre instrument intellectuel en est capable, là où nos moyens nous permettent à coup sûr d’échapper au délire d’interprétation. Il est précieux qu’un Beckman pousse l’investigation à l’extrême limite des moyens de la science et nous fasse entrevoir les dimensions fantastiques du problème, nous gardant ainsi de l’illusion de l’avoir compris. Notre réflexion est stimulée, notre prudence exercée.

Mais dans ce phénomène démesuré, nous devons d’abord explorer calmement et avec sang-froid ce qui n’excède pas notre mesure. Nous ignorons quelle est dans l’ordre de la nature la place de cette activité intelligente qui se cache derrière le non-contact. Mais nous savons quelle est notre place à nous: celle d’êtres libres et doués de raison. C’est notre liberté et notre raison que nous devons exercer, rejetant tout le reste comme un piège. Nous devons donc affiner nos observations et nos analyses, approfondir nos méthodes, multiplier nos enquêtes, perfectionner les réseaux et les systèmes d’alerte, répandre les appareils de détection déjà fonctionnels, en imaginer d’autres, rendre notre organisation plus efficace, sans trop nous préoccuper de notre petit nombre et de notre faiblesse. Notre petit nombre: que nous soyons peu à accepter de regarder en face ce qui donne le vertige, est-ce étonnant? Et quant à notre faiblesse, elle n’est pas aussi sûre que cela. Si l’homme était si faible, il y a longtemps qu’il ne serait plus là.■

Aimé Michel