Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Ces dames du manifeste

Chronique parue dans France Catholique − N° 1273 – 7 mai 1971

 

Revenons à ces dames, au nombre de 343, qui ont cru devoir informer le monde qu’elles se sont fait avorter. Luc Baresta a dit l’autre semaine les réflexions que leur manifeste lui inspirait au point de vue moral, philosophique, théologique. M’abstenant de tout jugement, car la science ne peut que laisser à la conscience le mandat de juger, je voudrais rapporter ici quelques faits établis par la biologie et l’éthologie et qui donnent peut-être à réfléchir.

Ces dames, donc, se sont fait avorter et veulent qu’on fasse comme elles. Pourquoi? Pour pouvoir «être à soi à tout moment, ne plus avoir cette crainte ignoble d’être « prise », prise au piège, d’être double et impuissante avec une espèce de tumeur dans le ventre.» Et comment est-on «pris au piège»? par l’accomplissement de l’acte sexuel.

Les oies sauvages…

C’est un fait que l’acte sexuel, chez beaucoup d’animaux, constitue le «piège» qui oblige les espèces à se reproduire. L’animal se livre à son plaisir, qui est très vif, sans savoir ce qui s’ensuivra. Il ne peut donc décider ses rapprochements sexuels en fonction d’un but qu’il ignore. Il en fut d’ailleurs longtemps ainsi de l’homme lui-même. Il en est encore ainsi chez quelques tribus primitives qui, dit-on, n’ont jamais fait le rapprochement entre l’acte sexuel et la fécondation de la femme.

Mais pour une foule d’espèces, il est exact de parler de «piège» à propos de l’acte sexuel. Chez les canards, les oies, les cygnes et de nombreux oiseaux, cet acte ne joue qu’un rôle mineur et passager dans la transmission de la vie. Le «piège», chez eux, ne se situe aucunement au niveau de l’accouplement, mais à celui, le croirait-on? de l’amour, de l’attachement indéfectible à une personne unique. Quand on sépare un couple d’oies, les deux conjoints (qui seront fidèles l’un à l’autre jusqu’à la mort) montrent toutes les marques de l’abattement et du désespoir, refusent longtemps de se nourrir et ne chercheront jamais, ou seulement au bout de longues années, un autre compagnon. L’acte sexuel sans amour ne les intéresse pas, en dépit des hormones que leurs glandes continuent de répandre impitoyablement dans leur sang au moment des amours. Mieux: si, au moment des amours, on met fin à leur séparation, que croit-on qu’il arrive? Les voit-on se précipiter l’un sur l’autre pour libérer la pression de leurs glandes? Pas du tout! Ils passent d’abord plusieurs heures à s’exprimer l’un à l’autre leur joie des retrouvailles et à se promener côte à côte en caquetant. Ce n’est que quand ils auront épuisé cette joie et l’excitation qu’elle suscite en eux qu’enfin ils se rapprocheront. Ces dames de l’Observateur objecteront sans doute que chacun a sa nature et que celle de l’oie n’est pas forcément celle de la femme. Certes! rien de plus vrai. Un petit détail cependant: ce que je viens de décrire ne s’observe que chez les oies sauvages vivant la vie libre et naturelle conforme à leurs instincts. Le comportement sexuel de l’oie domestique condamnée à la promiscuité des élevages montre au contraire qu’elle signerait sans hésiter le manifeste de l’Observateur. Comme les singes dont j’ai parlé dans une précédente chronique, l’oie domestiquée perd toute la complexité de ses comportements amoureux, son attachement à un être unique, son sens de la famille. Ses instincts sociaux s’effondrent. Le seul instinct qui subsiste dans ce domaine et qui même prend une importance obsessionnelle, c’est celui de la copulation. L’oie n’est pas l’homme, c’est entendu. Mais il est difficile d’échapper à des rapprochements.

… et les enfants du bon Dieu

Aucun animal n’est l’homme. Le singe non plus n’est pas l’homme. Cependant sa physiologie et même sa psychologie le rapprochent de nous. La sexualité du chimpanzé, étudiée sur ce point par Yerkes et ses collaborateurs[1], montre une ressemblance troublante avec celle de l’homme: c’est que, cas unique dans le monde animal, il existe parfois chez lui une sexualité sociale finalisée, non plus seulement sur la reproduction, mais sur les liens personnels de la femelle et du mâle. En effet, la copulation peut intervenir chez le chimpanzé en dehors des périodes d’œstrus de la femelle dans ce cas précis, la copulation n’a donc pas pour fonction la reproduction de l’espèce. Quelle fonction alors? Les observations de Yerkes ne laissent aucun doute sur ce sujet: la copulation sans autre but qu’elle-même valorise la femelle aux yeux du mâle et transforme sa condition sociale. L’Allemand Irenaüs Eibl-Eibesfeldt, commentant ces observations, leur accorde une importante signification analogique chez l’homme.

«Chez l’homme, dit-il, la limitation de l’impulsion sexuelle et du désir à des cycles saisonniers spécifiques a été pratiquement éliminée. La femme est physiologiquement adaptée à répondre à peu près n’importe quand aux désirs de l’homme; quoiqu’elle ne puisse concevoir que pendant une fraction de temps. Ceci contribue à maintenir un lien avec l’homme sur la base de la récompense sexuelle, et telle est la probable fonction de cette adaptation physiologique[2]»

Maintenir le lien de la femme avec l’homme hors des périodes fécondes telle est donc la fonction de la sexualité humaine permanente, et non la «libération du ventre». Cette «libération» n’est qu’un moyen. Le lien constant tissé par elle entre l’homme et la femme intègre l’homme dans le monde familial et l’y attache (on sait que chez de nombreuses espèces le mâle abandonne complètement à la femelle toute fonction familiale). C’est grâce à ce lien, et à la famille qui en découle, que l’espèce humaine a pu traverser les hasards de sa préhistoire.

Les hasards du monde technologique sont-ils moins périlleux? Peut-on impunément pour l’avenir de l’espèce humaine transformer la sexualité de moyen en but? L’affirmer semble pour le moins téméraire. Là encore, on nous presse au nom d’idéologies scientifiquement controuvées de faire des choix dont les conséquences demeurent inconnues. Sautez, sautez, puisqu’on vous dit qu’il y a un parachute! Il y est peut-être, Mesdames, mais on préférerait le voir un peu. Les savants, eux, ne l’ont pas trouvé, et vous me permettrez de leur faire, plus qu’à vous, confiance.■

Aimé Michel

Notes:

(1) R. M. Yerkes: Chimpanzees, a Laboratory Colony (Yale University Press). ‒ En collaboration avec J. H. Elder: Œstrus, Receptivity and Mating in Chimpanzees.

(2) Irenäus Eibl-Eibesfeldt: Ethology (Holt, Rinehert and Winston; Londres 1970), p. 443. Eibl-Eibesfeldt est un collaborateur de Lorenz à l’Institut Max-Plank de Seewiesen, près de Munich. Son Ethology introduit largement les découvertes de cette science dans le champ de la psychologie et de la psychiatrie humaines.