Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Chaos? «Pantouflage»? Course aux astres? La fin de l’histoire vue par un géologue

Chronique parue dans France Catholique − N° 1248 – 13 novembre 1970

 

Il y a dans le monde un certain nombre de géologues. Ces géologues publient leurs travaux dans des revues spécialisées. Chaque année, le poids total de ces revues augmente.

Si l’on compare l’accroissement annuel de la masse (en kilos) de ces publications, on constate qu’il est uniformément accéléré depuis les débuts de la géologie, disons depuis sir Charles Lyell qui naquit à la fin du XVIIIe siècle. La loi d’augmentation de cette masse reste la même d’année en année: elle est exponentielle. Et puisque cette loi reste la même, on est tenté de l’extrapoler dans l’avenir. Le résultat de cette extrapolation est plutôt surprenant: si la masse des publications de géologie devait continuer de s’accroître demain comme elle n’a pas cessé de le faire depuis un siècle et demi, elle atteindrait vers l’an 2100 ou peut-être avant la masse totale de la Terre.

L’actualité humaine: une avalanche

Bien entendu, c’est absurde. Il n’est pas possible que la Terre soit un jour entièrement transformée en une paperasse consacrée à sa propre description. Il y a là quelque chose qui cloche. Mais quoi? Les géologues auraient-ils un grain? S’il en est ainsi, constatons qu’ils ne sont pas les seuls. On obtient un résultat sensiblement identique avec les publications d’astronomie, de physique, d’économie, de politique. Avec les romans policiers, la science fiction, les statistiques, avec à peu près toutes les publications imaginables. Si, d’autre part, l’on compte le nombre de coups de téléphone donnés dans le monde chaque année, on constate aussi un accroissement exponentiel. De même si l’on évalue la production d’électricité, le nombre de kilomètres parcourus en avion, la masse de pâte dentifrice consommée, le nombre des paires de chaussettes sortant des usines, et finalement, toutes les productions et activités humaines y compris la production en hommes elle-même, la démographie.

Certaines productions ou activités, parfois, déclinent ou disparaissent par exemple, la fabrication de chars à bœufs ou de machines à vapeur. Mais on constate alors que les productions ou activités qui prennent le relais de celles qui disparaissent prennent en même temps le relais de leur multiplication explosive, l’auto succédant par dizaines de millions aux milliers de cabs et de tilburys. Bref, et pour dire cela d’une phrase, l’activité historique de l’homme subit une évolution universellement exponentielle. Elle est uniformément accélérée. Son accroissement est une explosion, ou si l’on préfère, une avalanche.

Donnons encore quelques exemples particulièrement saisissants montrant l’universalité de cette loi.

André Leroi-Gourhan mesure la longueur de tranchant obtenue par éclatement d’un kilo de silex selon les méthodes employées par nos ancêtres tout au long de la préhistoire. Cette longueur croît de façon exponentielle.

André de Cayeux porte sur un graphique la durée des industries préhistoriques successives: elles durent de moins en moins longtemps, ce qui montre qu’elles évoluent de plus en plus vite. Le graphique montre une accélération exponentielle, et cela, je le rappelle, tout au long de la préhistoire.

Mumford compte le nombre des inventions survenues siècle par siècle entre les ans 1000 et 1900. Ce nombre croît de façon exponentielle.

François Meyer mesure les puissances motrices libérées par l’homme depuis la fin de la préhistoire jusqu’à la fusée: ces puissances croissent de façon exponentielle. Il en est de même des vitesses atteintes par l’homme depuis le début de la révolution industrielle, des masses transportées, des distances parcourues. La forme exponentielle se retrouve constamment, et avec elle l’absurdité de son extrapolation dans l’avenir: si le proche avenir devait prolonger le passé, on aboutirait à des impossibilités physiques avant un siècle et demi.

Quelque chose va s’arrêter

Nous commençons à sentir la pression de cette réalité dans certains domaines, la démographie, la pollution, l’encombrement, les accidents de la circulation, la faim. Nous nous sommes tellement habitués au passé qui nous a faits que nous refusons de regarder en face un avenir qui ne peut lui ressembler. Car c’est là la formidable signification de la loi quantitative découverte séparément par le géologue de Cayeux en 1951 et par le philosophe Meyer en 1953: un processus évolutif qui dure au moins depuis le début de la préhistoire et probablement depuis le début de la vie terrestre, doit nécessairement, d’une façon ou d’une autre, se mettre en panne au cours du prochain siècle. Il faut souligner le mot nécessairement. Ou bien, en effet, ce processus sera maîtrisé par l’homme qui, ainsi, mettra fin par son intervention délibérée, au mouvement d’un mécanisme qui n’a jamais cessé de fonctionner depuis le passé le plus lointain, ou bien les impossibilités physiques auxquelles est en train d’aboutir le mouvement du mécanisme enfanteront le chaos, et l’arrêt se fera de lui-même. De toute façon, quelque chose d’au moins aussi ancien que l’homme va s’arrêter au cours des trois ou quatre générations qui viennent. C’est la fin de l’histoire.

Dans son dernier livre d’une admirable clarté pédagogique (la Science de la Terre), de Cayeux essaie d’envisager les diverses façons dont pourrait survenir cette fin de l’histoire.

La première serait l’explosion dans l’inconcevable, c’est-à-dire une réelle fin des temps, chaos naissant des mains de l’homme pour le dévorer ou le transfigurer. Il faut bien constater avec Robert McNamara que les indices déjà perceptibles de cette explosion donnent peu d’aliment à l’hypothèse de la transfiguration. Il serait sage, en tout cas, de ne pas trop compter sur l’aveugle force des choses pour nous y conduire.

La deuxième hypothèse se réfère à Malthus: de Cayeux l’appelle le «pantouflage». Ayant épuisé tout son potentiel évolutif, l’humanité maîtriserait les lois de sa métamorphose millénaire pour y mettre un terme. C’est un deuxième cauchemar, celui de l’enfer climatisé: que resterait-il d’humain dans un homme en pantoufles ayant abjuré tous ses rêves?

La troisième hypothèse serait celle de la maîtrise, non plus pour les pantoufles mais pour le progrès indéfini, «les hommes, au besoin, s’échappant vers d’autres astres».

On remarquera que de Cayeux s’abstient de décrire deux autres possibilités auxquelles nous savons qu’il pense néanmoins. Il ne parle ni d’un suicide collectif dont cependant les hommes sont désormais techniquement capables, ni d’eschatologie religieuse: son livre est celui d’un géologue. Ceci étant une chronique scientifique, nous nous abstiendrons de même, non sans constater que la science peut donner à réfléchir.■

Aimé Michel