Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Combien y a-t-il de Terres dans l’espace ?

Chronique parue dans France Catholique − N° 1249 – 20 novembre 1970

 

On compte autour de la petite étoile appelée Soleil neuf planètes, dont une, la Terre, a enfanté le bizarre bipède qui écrit ces lignes et celui qui les lit. Notre galaxie (la Voie lactée) compte cent ou deux cents milliards d’étoiles. Il y a dans l’Univers un nombre de galaxies apparemment infini ou si ce mot d’infini effraie, disons qu’autant qu’on sache, il y en a toujours dans toutes les directions du ciel, où qu’on regarde et si loin que l’on prospecte, et que, comme dit Pascal, «l’imagination se lasse plus tôt de concevoir que la nature de fournir».

Il faut que notre esprit reconnaisse quelque chose de funeste dans ce petit résumé de notre situation parmi les choses, puisqu’il se refuse à y penser. Je me rappelle avec perplexité le petit chapeau dont un rédacteur en chef avait naguère fait précéder l’interview d’un savant sur ce problème de la pluralité des mondes: «Il n’est pas urgent, affirmait cet excellent homme, de penser à tout cela.» Eh! non. Ce n’est pas urgent. Mais qu’est-ce au juste qui est urgent?

Était-il urgent, vers 1905, qu’un petit ingénieur du Bureau suisse des brevets s’interrogeât sur l’idée de simultanéité à distance? La simultanéité à distance ne pouvait-elle attendre quand les Russes et les Japonais s’étripaient vers Port-Arthur et que le Midi bougeait? Le plaisant petit ingénieur avec sa simultanéité! Il est vrai qu’il s’appelait Einstein, que notre vie, trois quarts de siècles plus tard, est suspendue aux prolongements lointains de sa méditation et que personne ne sait plus où est Port-Arthur. Revenons donc à l’oiseuse question de la pluralité des mondes.

Un astre et des planètes

Le Soleil est une banale petite étoile de classe G. Il y a plusieurs dizaines de milliards de telles étoiles dans notre seule galaxie. Question: ces étoiles sont-elles, comme la nôtre, accompagnées d’un cortège de planètes? Les astronomes qui ont étudié notre système à nous savent maintenant pourquoi la Terre est ce qu’elle est, à savoir un astre solide en partie recouvert d’eau et entouré d’une atmosphère respirable: il suffit, pour qu’un tel astre apparaisse, que l’on fasse à n’importe quelle petite étoile le cadeau d’une dizaine de planètes. Les lois de la physique et du hasard étant ce qu’elles sont, ces planètes se mettront aussitôt à ressembler à celles de notre Soleil.

Les plus proches et les plus petites seront dépourvues d’atmosphère comme Mercure, la Lune et Mars; les trop chaudes n’auront pas d’eau liquide, et leur oxygène sera combiné au carbone, comme c’est le cas sur Vénus; les plus lointaines seront gazeuses, comme Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, ou gelées comme Pluton. Et ce sera bien le diable s’il ne s’en trouve justement aucune dans la zone intermédiaire où comme sur notre Terre, il fait assez frais pour que l’eau se condense en océans, mais assez chaud pour que l’hydrogène ne soit pas trop abondant. Bref, il y a de fortes chances pour que des Terres aussi hospitalières à la vie que la nôtre existent dans l’environnement des dizaines de milliards d’étoiles semblables à notre Soleil. Pourvu que ces étoiles aient des planètes.

En ont-elles? Il y a seulement trente ans, on n’imaginait guère de pouvoir répondre à cette question: tel est l’abîme qui nous sépare des étoiles les plus proches que repérer d’ici leurs planètes équivaut à peu près à mesurer l’épaisseur d’un cheveu à dix mille kilomètres de distance.

Et pourtant, ce tour de force a été réalisé par les spécialistes de l’astrométrie. Ces astronomes (dont le plus connu est l’Américain Van de Kamp, de l’observatoire Sproul) ont pu, à force de patience dans leurs mesures, montrer que toutes les étoiles les plus proches de nous, sauf peut-être une, oscillent sur le fond du ciel autour de leur position moyenne et sont donc accompagnées de corps invisibles tournant autour d’elles.

On aura une idée du labeur dont il a fallu payer cette démonstration quand on saura que pour la seule étoile de Barnard, il fut pris 2’413 clichés au cours de 8’260 expositions et de 609 nuits d’observation entre 1916 et 1950 et que dix observateurs se succédèrent à ce travail: comme le remarque à ce propos l’astronome Français Couteau, «dans l’astronomie de position, l’observateur attend rarement de son vivant la récompense de son assiduité».

Un très grand nombre de Terres

Quel labeur, donc, mais aussi, quelle démonstration! Citons encore Couteau: désormais, «il ne fait plus aucun doute que des répliques de la Terre existent en très grand nombre, favorables au développement de la vie».

Comment faut-il entendre au juste ce «très grand nombre»? Faudra-t-il, pour le savoir, recommencer avec toutes les innombrables étoiles du ciel le travail inhumain des astronomes de Sproul sur l’étoile de Barnard? C’est impossible: les méthodes astrométriques ne sont utilisables que pour les étoiles les plus proches. Mais on a trouvé autre chose. On a trouvé une relation entre la vitesse de rotation des étoiles sur elles-mêmes et la présence autour d’elles d’un système planétaire: quand une étoile tourne lentement sur elle-même (comme par exemple le Soleil en 25 jours), c’est qu’elle a délégué une partie de son énergie cinétique à un système planétaire. Or, pour connaître la vitesse de rotation d’une étoile, il suffit de prendre deux photographies de son spectre. Il est donc facile d’avoir une idée de la proportion des étoiles à rotation lente: cette proportion s’établit à 98% des petites étoiles, lesquelles, on l’a vu, sont des dizaines de milliards dans notre seule Voie lactée.

Encore une fois, il n’est pas urgent de penser à ces dizaines de milliards ou peut-être à cette infinité de Terres qui peuplent l’espace. Mais laissons la pensée aux penseurs. On peut y rêver, à temps perdu.■

Aimé Michel