Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Comment faire des Prix Nobel

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de décembre 1976

 

Les Prix Nobel scientifiques de cette année méritent à plusieurs titres une attention particulière.

D’abord, il est remarquable qu’ils soient tous allés, sinon à des Américains (puisque l’un des physiciens est d’ascendance chinoise), du moins à des résidents américains. On ne peut soupçonner le jury Nobel d’américanisme: l’intelligentsia Scandinave est traditionnellement à gauche. Le hasard? En partie peut-être, mais il ne saurait rendre compte entièrement de ce succès massif. Alors?

Ceux qui fréquentent les milieux de recherche américains penseront plutôt, je crois, à ce qui singularise la science d’outre Atlantique entre toutes les autres: la mobilité.

C’est la mobilité permanente des Américains qui est à la source de leur inépuisable productivité. Cinquante à soixante millions d’Américains ont déménagé l’an dernier, et ce chiffre est là-bas normal. Il traduit un fait sociologique. Dans le perpétuel remue-ménage de la société américaine il n’y a jamais de position acquise, jamais de lauriers sur quoi l’on s’endormirait en attendant la retraite. Comme me le disait un chercheur du prestigieux S.R.I., le Stanford Research Institute, «ici, c’est le presse-citron. On vous presse en moyenne trois ans, plutôt moins. S’il n’y a rien au bout de trois ans, on vous envoie faire presser ailleurs. Et s’il y a quelque chose, aussi: on vous confiera quelque projet nouveau».

Le système semble inhumain à un européen, qui trouve (et essaie de garder) sa tranquillité d’âme dans une caste professionnelle comportant son système d’avancement. Inhumain certes il l’est dans un sens, mais d’autre part les études sociologiques montrent qu’au bout d’environ trois ans, l’homme qui ne produit pas s’ennuie. Elles montrent aussi que l’homme productif, même s’il ne s’ennuie pas, cherche au bout de quelques années ce qu’il croit être un dérivatif à son labeur professionnel. La société américaine est ainsi faite qu’elle pousse chacun vers ce dérivatif et lui donne envie d’y tenter une nouvelle chance professionnelle. J’ai des exemples surprenants de ces métamorphoses. Un de mes amis a travaillé successivement dans un observatoire à la carte de Mars pour la Nasa, à l’Université de Chicago sur le cancer, puis sur les étoiles doubles, puis au S.R.I. dans un projet de recherche informatique, et maintenant à l’Institute for the Future, non pas à faire de la «futurologie», mais au «teleconferencing», une méthode informatique d’accélération du travail intellectuel dont je parlerai une autre foi, et que certains lecteurs connaissent sans doute.

En même temps, d’ailleurs, qu’une institution change son personnel, elle-même change d’objectif, comme un navire à voile change sa direction au vent. Là aussi, je connais maint exemple inimaginable ici. La société américaine, au sein de laquelle le monde de la recherche constitue par elle-même un microcosme mimétique, est une sorte d’anarchie évolutive en perpétuelle adaptation. C’est en quoi notre américanisation est tout à fait superficielle. En profondeur, nous ressemblons plus, je crois, au pays de l’Est, où c’est aussi l’anarchie, mais planifiée. Entre les deux anarchies, il y a les mêmes différences qu’entre un feed back et un programme.

Deuxième observation à propos des Nobels 1976: on est frappé par la disproportion des progrès qu’ils sanctionnent selon qu’il s’agit des sciences exactes ou de la biologie. D’un côté il y a la découverte d’une nouvelle particule (mais combien y en a-t-il déjà? deux cents?) et l’éclaircissement, d’une certaine liaison chimique, de l’autre un pas énorme vers la maîtrise du code génétique. Les sciences exactes semblent s’essouffler, alors que la biologie s’emballe.

Ce contraste donne une fidèle image de la science actuelle. Les sciences exactes arrivent au bout de leur rouleau théorique tel qu’il a été presqu’entièrement édifié dans les années 30-40, disons avec Dirac. Ce sont les derniers recoins de ce cadre que les expérimentateurs sont en train de fouiller. On a visité la maison, et l’on dresse l’inventaire de ses derniers bouts de ficelle. Les théoriciens annoncent pour bientôt un nouveau bouleversement théorique qui multipliera les dimensions de l’édifice. Ce bouleversement est inévitable. Costa de Beauregard l’appelle le «troisième orage du siècle» (Planck, Einstein, X…). D’où viendra-t-il? La recherche théorique n’exigeant que de la matière grise et échappant à la planification, il se pourrait bien que X… ne soit pas américain. En tout cas, le bouillonnement est actuellement universel en physique théorique.

Pourquoi la biologie, contrairement aux sciences exactes, s’emballe-t-elle: parce qu’elle n’a qu’à peine commencé l’exploitation, dans son domaine propre, des résultats de la physique.

La partie la plus abstraite de la biologie est la biologie moléculaire: c’est-à-dire que, pour le moment, la liaison électronique lui suffit. Seuls quelques isolés (Kervran) parlent déjà d’une «biologie nucléaire» dont on voit peut-être les effets dans la nature, mais dont il est impossible d’imaginer comment elle procède. Dans le cadre actuel de la physique, la biologie n’a qu’à peine commencé son exploitation de la couche superficielle. La connaissance approfondie de cette seule couche suffira encore des dizaines d’années. Il ne semble pas que les mécanismes vivants accessibles à l’observation d’ici la fin du siècle aient besoin d’autre chose que de la liaison électronique, c’est-à-dire de la chimie.

On peut dire que la technologie, qui seule intéresse professionnellement l’ingénieur, se situe entre les sciences exactes et la biologie. Elle exploite déjà le noyau atomique et les liaisons nucléaires. Mais il lui reste immensément à imaginer sans aller plus loin. On l’a bien vu avec l’affaire du Mig 25 détourné sur le Japon par son pilote. Avec quelle brûlante curiosité les Américains et les Japonais ont-ils aussitôt entrepris de le «désosser»! Et ce qu’ils ont trouvé, c’est une technologie «rétro», type occidental 1960. Pourtant les Russes en savent autant que quiconque en sciences de laboratoire. Mais l’expérience technologique, faite de mille petits trucs et d’une infrastructure industrielle adéquate, leur manque.

L’enseignement le plus inattendu de ces Prix Nobel est donc peut-être que désormais la science des professeurs ne suffit plus à son propre progrès.

Les universités de l’Europe de l’Est sont excellentes. On y travaille dans une merveilleuse tranquillité d’esprit. Les «grands patrons» français qui visitent leurs collègues russes envient la docilité de leurs étudiants. Et l’on peut croire que les étudiants russes seraient affolés des conditions de travail de la Sorbonne, ou même de l’École normale supérieure. Ce qui manque à l’Est, c’est l’appui sur une industrie en perpétuelle évolution. Ainsi, curieusement, l’efficacité en science tend de plus en plus à naître d’un milieu de type Arts et Métiers! Cela devrait donner à réfléchir!

Il n’existe plus désormais de science qui appartienne au seul savant, ni bien entendu au duo chercheur-professeur. Seul un milieu technologique solide, divers, actif, donne à la science sa fécondité. C’est là une évolution sans retour, et qui ne fera que s’accentuer.

Aimé Michel