Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Comment les bêtes comprennent ce qu’elles voient

Revue La Vie des Bêtes N°127 de février 1969

 

chat
Photo: Bernard Pimont

Il avait fait un soleil admirable onze jours de suite. Le soir du 15 novembre, le ciel se couvrit. Le lendemain matin, il y avait vingt centimètres de neige. Tout était blanc jusqu’au fond de la vallée. Pendant la nuit du 17 au 18, le thermomètre a marqué six degrés de froid. La nuit suivante, huit. Et cela dura une bonne semaine: un vrai hiver en novembre, avec ruisseaux gelés, chasse-neige, congères, routes damées. Bien entendu, les vieux «n’avaient jamais vu ça».

Et soudain, le 30, ce fut le redoux. La neige fondit, le thermomètre n’atteignit plus jamais zéro, l’herbe des prés réapparut. Et il se passa ceci, qui, foi d’ancien, jamais non plus ne s’était vu: le 8 décembre, les primevères s’ouvrirent au creux des haies, qui trois jours plus tard embaumaient la violette! Un 12 décembre, neuf jours avant la nuit la plus longue.

J’ai vu cela l’automne dernier, dans ma vallée des Alpes. Et j’ai vu aussi comment les fantaisies du temps peuvent tromper tout ce qui vit: en plein décembre un redoux succédant à huit jours de froid hivernal avait fait croire à la nature que le printemps était là. Les coucous et les violettes n’avaient pas été seuls à y croire: une ivresse fiévreuse s’était emparée des bêtes elles-mêmes, oiseaux et chats en particulier. Les hommes, eux, gardaient en tête l’implacable rigueur du calendrier. Ils savaient que tout cela n’était que hors-d’œuvre, aimable duperie, batifolage des taches solaires et des dieux atmosphériques. Et bien entendu la suite leur donna raison. Encore quinze jours et les fleurs écloses à contretemps moururent sous la dent du gel, tandis que les matous surpris et déçus devaient remettre au réfrigérateur leurs manèges galants. Oui, l’homme mis à part, la nature entière avait été induite en erreur. Et l’homme lui-même ne s’y serait-il pas laissé tromper sans sa connaissance des nombres? Nos ancêtres préhistoriques qui ne savaient, dit-on, que un, deux, trois et beaucoup, n’auraient-ils pas cru, eux aussi, au retour du printemps, après ce froid glacial de neuf ou dix jours, neuf ou dix, c’est-à-dire beaucoup comme quatre-vingts ou quatre-vingt-dix? L’être qui ne sait pas compter se trouve devant un gros tas de billes: y en a-t-il cent mille, ou cinq mille? Impossible de le savoir sans compter. Or, toutes les bêtes sont devant les phénomènes naturels cycliques comme nous-mêmes devant le gros tas de billes, avec cette différence qu’il nous est arrivé de compter des billes et que nous pouvons vaguement évaluer la grosseur du tas en le comparant à nos souvenirs, alors que l’idée de nombre est totalement étrangère au monde animal. On sait (je l’ai dit dans un précédent article) que le champion de la numération semble être la perruche, et que son record est le nombre sept, c’est-à-dire un nombre que l’on peut apprécier du regard, sans compter. La perruche sait distinguer six objets de sept objets parce que le groupe six et le groupe sept sont discernables au regard, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de dix et onze, qui ont exactement le même aspect.

Ce n’est donc pas en comptant que les bêtes reconnaissent l’arrivée des saisons, et cela, bien entendu, on le savait. Mais du moins pouvait-on supposer qu’elles disposent d’un moyen de reconnaissance assez sûr pour permettre de distinguer le redoux traîtreusement provisoire de décembre du retour de la vraie belle saison. Que se serait-il passé si ce redoux avait persisté un mois, supposition nullement invraisemblable? Les migrateurs seraient-ils donc revenus, volant au-devant de l’extermination?

Ces questions donnent à penser. Elles nous font prendre conscience d’un fait que nous oublions toujours, à savoir que les bêtes n’ont pas conscience du temps qui s’écoule. Elles vivent dans un éternel présent qui, à la différence de celui que les philosophes attribuent à Dieu et qui survole l’infinie étendue du temps, se borne à une stricte conscience de l’instant. Le charançon du petit pois, quand il est encore asticot, ronge dans le fruit, la galerie qui permettra un jour l’évasion du coléoptère ailé qu’il sera devenu après la métamorphose. Mais ce n’est pas en prévision de cette grande aventure de l’envol que la larve se comporte ainsi. Elle ne prévoit rien du tout. C’est, dirai-je, la Nature? la Grande Pensée Cosmique? la Providence? en tout cas quelque chose de totalement extérieur à sa conscience qui prévoit.

Prenons le cas facilement observable des cycles sexuels qui, chez les animaux, entraîne chaque année la reproduction des mêmes comportements. Ce «quelque chose» qui avertit la bête, qu’est-ce donc? On croit généralement qu’il faut le chercher dans les glandes sexuelles. Eh bien, le plus souvent, il semble que ces glandes ne jouent aucun rôle: «Pour de nombreuses espèces d’insectes, écrit M. Reinberg[1], les ovaires ne sont pas complètement développés au moment de la pariade: l’ablation des testicules du ver à soie ou du criquet mâle ne perturbe pas le déroulement normal du comportement sexuel ultérieur» (c’est toujours cela, comme dirait Rivarol). Et cependant, le mécanisme déclencheur est intérieur, endogène, selon le mot savant. Il l’est chez les plantes comme chez les animaux. Mais ce mécanisme interne peut être perturbé de l’extérieur, et c’est ce qui permet le «forçage», technique grâce à laquelle, dès 1900, le Danois Johannsen parvint avec un peu d’éther à réveiller le lilas en automne et à l’obliger à fleurir quand tombent les feuilles.

Cet éther qui paradoxalement réveille est un déclencheur simple, mais artificiel. Le lilas d’avril n’a pas besoin de ce produit chimique. De quoi alors? Poser cette question pour les animaux, c’est s’interroger sur ce qu’ils perçoivent du monde extérieur. Et là, force nous est de contester, encore que les bêtes sont toujours plus mystérieuses qu’on ne croit. Dans son livre passionnant sur La Santé et les conditions atmosphériques (Hachette), Michel Gauquelin rapporte des expériences montrant que les moutons ne se sentent à l’aise que sur les terrains à champ électrique positif: là, ils courent et gambadent. Le terrain a-t-il un champ négatif, le troupeau se couche et montre de l’inquiétude. Ce fait est bien connu d’ailleurs des bergers qui, il est vrai, ne le rapportent pas au signe de la charge électrique du sol, qu’ils ignorent. Mais j’ai toujours entendu dire, et constaté moi-même, que quand le troupeau refuse de se déplacer et se couche, ayant perdu toute sa vitalité, c’est que l’orage n’est pas loin, même si le ciel est bleu.

Les moutons, et les chèvres aussi, sont donc sensibles au signe de la charge électrique ambiante. Comment le sont-ils? Par quel organe? Est-ce leur système nerveux? Pourquoi le leur, et pas le nôtre?

On serait tenté de répondre: parce que le leur est plus réceptif. Mais outre que c’est une constatation plus qu’une explication, une foule d’expériences montrent que, chez la bête comme chez l’homme, la fantaisie la plus imprévisible importe souvent plus que les faits objectifs dûment observables. En voici un témoignage que le Pr Grzimek, directeur du zoo de Francfort, rapportait récemment dans Science et Vie.

Depuis des années, Grzimek se livre sur les grands animaux africains, en pleine brousse, à ces expériences de «leurres» que les savants réservent généralement, parce que c’est plus facile, aux petits animaux européens, et surtout aux poissons, aux oiseaux et aux insectes. On connaît le principe, poussé jusqu’à d’extraordinaires raffinements sur les oiseaux et les poissons par Niko Tinbergen et sur les insectes par son compatriote hollandais Baerends (notamment).

Par exemple, on présente à un rouge-gorge mâle un autre rouge-gorge empaillé, qui est sur le champ attaqué. Puis on fait varier l’aspect du rouge-gorge empaillé pour chercher ce qui excite la fureur de son congénère. On constate alors qu’un oiseau dont on a peint la gorge en gris ne provoque aucune réaction, tandis qu’une vague boule de laine rouge est agressée avec fureur. Les expériences de même genre faites par Tinbergen sur l’épinoche, le goéland argenté, etc., sont célèbres. Ce savant est même arrivé à accroître, si l’on peut dire, le titrage d’un déclencheur comme on accroît la teneur d’un alcool en le passant à l’alambic, et à provoquer ainsi des leurres plus excitants que le modèle naturel qu’ils imitent!

Cela étant compris, revenons aux expériences de Grzimek. Ce savant au nom imprononçable s’était posé la question de savoir ce que pourrait être la réaction d’un lion, d’un rhinocéros ou d’un éléphant à un leurre. A priori, il était évidemment enclin à penser qu’un leurre serait d’autant plus efficace qu’il correspondrait mieux à ce que peut percevoir l’animal choisi. Les lions, par exemple, ont une bonne vue, comme tous les félins, mais un odorat également très réceptif: ils voient certes leur proie ou leur rival, ou leur partenaire sexuel, mais — surtout ces deux derniers — ils les sentent encore mieux.

Il est gonflé, celui-là…

Grzimek s’était donc fait confectionner à grands frais, mais sans beaucoup d’illusions, des baudruches représentant divers grands animaux de la brousse. Il prévoyait que, selon toute vraisemblance, ces imposteurs en caoutchouc inodore n’obtiendraient qu’un succès très limité. Les scènes qu’il raconte avec beaucoup d’humour montrent qu’il est toujours hasardeux de prévoir un comportement animal.

Voici par exemple un superbe lion mâle en baudruche que l’on vient de gonfler avec (pouah!) les gaz d’échappement de la voiture. Bravement, le savant s’avance vers une tribu de lions, dépose son objet, s’éloigne un peu et prend son appareil photographique, le doigt sur le déclencheur, prêt à saisir l’image significative.

lion

Photo: Myers

Dans la tribu, il y a de tout; des mâles vieux et moins vieux, des lionnes, des lionceaux. Première observation: le nouveau venu les intéresse. Tous le regardent fixement. Mais comment le regardent-ils? Ainsi que le remarque Grzimek, impossible de le savoir directement. On ne peut que faire des conjonctures à partir du comportement. Sont-ils simplement intéressés par l’apparition d’un objet inconnu? Ou bien ont-ils identifié cet objet comme l’un des leurs? Après un moment d’immobilité attentive, voici le premier mouvement. C’est une jeune lionne qui s’approche. Là encore, question: est-ce l’éternelle curiosité féminine? Ou bien le charme du mâle en toc est-il, comme cela se voit, jugé soudain irrésistible? Grzimek, très excité par le spectacle, n’en perd pas une image. Car il sait que les lions, eux, savent, et que leur attitude va révéler le fond de ce qu’ils pensent à ce moment décisif. Il sait que si c’est curiosité pure, les mâles n’auront aucune objection: ils vont laisser leur compagne s’approcher du leurre. Mais si celui-ci est vraiment pris par eux pour un lion, c’est-à-dire pour un rival, le manège de la lionne sera tenu Un moment, l’incertitude pèse sur la brousse brûlée de soleil. La lionne s’approche en tournant, les lions observent. Et soudain, Grzimek exulte: les lions se sont levés en grondant et courent… vers qui? Vers l’énigmatique baudruche brillant inexplicablement au soleil, pour lui régler son compte? Non! vers la lionne, qu’ils écartent à coups de griffes et qu’ils chassent au loin! Ainsi tout s’éclaire. Le manège de la lionne était celui d’une fille perdue: c’est vers le mâle qu’elle allait Le prestige de sa grande taille, obtenu à peu de frais (quelques tours de moteur), avait joué d’irrésistible façon.

La voilà qui maintenant observe de loin, déçue. Les lions, eux, se sont retournés. Il ne suffit pas d’éloigner la pécheresse (en intention). Reste l’intrus. Et dès lors se déroule sous les yeux de Grzimek tout le rituel de rencontre avec un mâle rival.

Ici, une remarque. Les lions, on le sait, vivent en tribus. En d’autres termes, ce sont des animaux sociaux, c’est-à-dire obéissant à un ordre et à une hiérarchie. Ce lion inattendu n’est pas seulement un rival, sexuel, c’est un élément non intégré, un importun, un étranger. S’il veut venir, fort bien, qu’il se batte. On verra après qui est le chef. Et quand deux lions en viennent là, leur manœuvre ressemble beaucoup à celle de deux chats dans la même situation. Ils se couchent face à face et se considèrent longuement dans une parfaite immobilité. Puis l’un d’eux se lève et fait quelques pas en direction de l’autre, qui, s’il est courageux, ne bouge pas et se borne à gronder de façon menaçante, où à la rigueur à se dresser en grondant ou en crachant (dans le cas du chat). Si celui qui est menacé en a assez de l’être, deux choix s’offrent à lui: il peut s’enfuir, et sera poursuivi par l’autre; ou bien il peut se jeter sur son adversaire qui, du coup, se trouve dans la position morale où il avait mis le premier, c’est-à-dire enjoint de choisir entre fuir et se battre. Revenons maintenant à nos deux lions, dont un en baudruche. Celui qui s’approche ne tarde pas à être quelque peu déconcerté, car son ennemi ne joue pas le jeu. D’un côté, il ne s’enfuit pas. Il n’a donc pas peur. Mais il ne se couche pas pour montrer son calme et son mépris, il ne bronche pas, il ne gronde pas à l’approche de son ennemi. Quel drôle de lion! Que veut-il donc?

Nous sommes ici en pleine psychologie animale. Mais il y a mieux, et plus inattendu. Le lion ai-je dit, a une bonne vue. Comment donc se laisse-t-il berner par cette forme lisse qui reflète l’éclat du soleil? Admettons à la rigueur qu’un lion mouillé par un plongeon dans le marigot voisin pour y saisir une proie puisse lui aussi briller de l’eau qui imprègne sa toison: ce n’est pas tout. L’agresseur a aussi un odorat subtil, et dont il sait jouer. Il sait en particulier se mettre sous le vent, et il le fait: sous les yeux de Grzimek, il tourne autour du leurre, et ne peut donc manquer de recevoir à un moment l’odeur ignoble et morte de l’essence et du caoutchouc. Et cependant cette odeur ne le détrompe pas. Il persiste à voir dans ce pantin immobile un ennemi redoutable. Il joue le jeu compliqué du défi jusqu’à la fin, jusqu’à ce que, s’étant approché assez pour allonger son premier coup de griffe, il voie l’objet de sa crainte et de sa fureur se dégonfler devant lui au sens propre, non sans laisser échapper un vent nauséabond. Alors seulement, stupéfait mais rassuré, il s’en ira, d’ailleurs très fier de lui, et laissant avec un mépris royal les femelles toujours aguichées s’approcher et venir faire les intéressantes autour de la décevante dépouille.

Déjà curieuse avec les lions, les expériences de Grzimek sont franchement énigmatiques avec des animaux qui, comme l’éléphant et le rhinocéros, ont une très mauvaise vue et un excellent odorat. Si l’on ne s’explique guère que le lion accorde une telle foi à ce qu’il voit, quand son odorat le dément, on ne comprend plus du tout pourquoi il en est de même avec les grands herbivores presque uniquement guidés par leur odorat. Car non seulement l’éléphant et le rhinocéros — de même d’ailleurs, dit le savant allemand, que le cheval — se fient d’abord à leur vue déficiente, mais ils s’en tiennent à ce qu’ils voient même quand l’imitation est très grossière et très invraisemblable. En d’autres termes, loin de les inciter à se désintéresser de ce qu’ils voient mal pour ne se fier qu’à ce qu’ils sentent bien la médiocrité de leur vue semble solliciter d’autant plus leur attention! Pourquoi?

Le fait qu’il y ait là une règle, et non une observation exceptionnelle, doit correspondre à quelque chose de significatif. Mais quoi? Ni Grzimek ni ceux qui ont étudié ses expériences n’ont encore proposé d’explication.

Pour bien saisir ce qui fait problème, rien n’éclaire mieux que la comparaison avec l’homme. Chez nous, le sens dominant est incontestablement la vue: l’aveugle est plus privé que le sourd. Et quant à l’odorat, il est presque un luxe, puisque nous nous passerions bien de sentir les mauvaises odeurs et que nous n’avons guère l’occasion de jouir des bonnes que devant les fleurs et la fine cuisine que le progrès rend de plus en plus rare (je ne parle pas des parfums que nos compagnons empruntent artificieusement à la nature). L’importance relative des sens et la prédominance de la vue sont du reste fortement attestées par la physiologie de notre cerveau, qui accorde énormément plus de neurones aux localisations optiques.

Notre sens, le sens de l’homme, est donc incontestablement la vue, et le développement extraordinaire de l’ouïe chez les aveugles et les musiciens prouve indirectement cette prédominance. Les sourds, eux, n’ont pas une vision plus développée: il est donc évident que l’ouïe nous sert surtout d’appoint, un appoint que nous éduquons davantage en cas de besoin.

Eh bien, le comportement des grands animaux, en se fondant d’abord sur la vision (qui souvent n’est pas plus aiguisée dans leur physiologie que l’odorat dans la nôtre), montre la même absurdité apparente que si nous gardions le nôtre précisément sur l’odorat ou l’ouïe. En fait, tout se passe comme si, développée ou non, prédominante ou non, la vision était chez les animaux supérieurs le sens le plus «fiable», celui qui assure la connaissance la plus adéquate du monde extérieur. Tout se passe comme si, ces animaux, instruits par une longue expérience, le savaient, et ne se fiaient en définitive qu’à lui. Pourquoi? Répondre à cette question serait reprendre les réflexions des philosophes sur l’origine des idées. Dans sa fameuse Lettre sur les aveugles — qui entre parenthèses, est le chef-d’œuvre le plus méconnu de notre langue — Diderot montre admirablement comment la pensée passe de l’image visuelle à l’idée abstraite, et comment, à la rigueur, le toucher et lui seul peut suppléer à la vision. Nous le sentons bien; nous qui, lorsque nous doutons de ce que nous voyons, comme l’apôtre Thomas, exigeons de toucher du doigt.

C’est par un processus analogue à celui de l’incrédule apôtre que le lion, ayant aperçu le rival en baudruche, commence ses manœuvres d’approche pour arriver à le-toucher, et non à le sentir. Son odorat si développé ne suffit pas à le convaincre[2]. Il ne lui montre pas le monde extérieur, mais simplement la présence et l’absence de la nourriture ou du partenaire sexuel, opération très importante dans l’ordre des besoins non dans celui de la connaissance.

La presque unique exception, celle du chien qui ne se fie qu’à son nez, confirme elle aussi cette analyse. Nul ne contestera que notre compagnon soit l’un des animaux les plus intelligents ni que sa plus grande passion soit l’amour de son maître. Or, il arrive que les grands gros chiens, les plus fidèles, les plus aimants, dévorent purement et simplement leur maître blessé et gisant à terre: c’est qu’il suffit que l’odeur du sang recouvre celle du maître bien aimé pour que l’animal ne le reconnaisse plus. La pauvre bête, rendue infirme par un odorat trop exclusivement développé, le dévorera puis s’étonnera de son absence et le cherchera en gémissant. L’odorat trahit une présence, mais ne peut servir à imaginer la complexité d’un objet tel qu’il apparaît dans ses formes et ses couleurs, c’est-à-dire tel que l’œil, même déficient, permet seul de le reconstruire. Si bien qu’en définitive, si l’homme dispose d’une vision si fine, c’est peut-être tout simplement parce qu’il est le roi de la création ou du moins de cette planète.

À moins que ce soit l’inverse, et que la possession d’un cerveau orienté vers la perception des formes et des couleurs soit tout le secret de sa royauté.

Aimé Michel

Notes:

(1) A. Reinberg et J. Ghata: Les Rythmes biologiques. (P.U.F.)

(2) Littéralement, il n’en croit pas ses yeux… (N.D.L.R.)

 

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Photo: Bel