Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Comment, pourquoi un lieu devient sacré

Article paru dans Planète N°21 de mars / avril 1965

«Et, de tous les mystères,
le plus écrasant me paraît
être celui de certains lieux.
Chacun a les siens.»

IL Y A UNE GÉOGRAPHIE «RÉALISTE FANTASTIQUE»

Regrettez-vous le temps où Vénus Astarté, fille de l’onde amère, inspirait aux jeunes gens leurs premières prières et aux poètes leurs premiers vers? Où chaque foyer avait son dieu lare, chaque ruisseau sa nymphe ou son génie, chaque lande son korrigan et chaque étang sa fée? C’était hier, c’était ce matin même. Tout ce peuple invisible est encore parmi nous. Là où nos pères inventaient des êtres à leur image, nous nous interrogeons. Les lois de l’électricité statique ont exorcisé Zeus et Tarannos; Mars n’est plus un dieu, mais l’objectif de nos télescopes et de nos fusées; Mercure est un métal et Vénus une hormone.
Mais une foule de dieux sont morts trop tôt, nous abandonnant sans défense au tête-à-tête avec les forces inconnues qu’ils personnifiaient. Qu’est-ce que Chronos? Qu’est-ce que Bellone? Qui est Charon, le funeste nautonier? Qu’est-ce, veux-je dire, que le Temps? Quelle folie, quels ressorts secrets poussent depuis toujours les hommes à s’entre-tuer? Et savons-nous ce qu’est la mort? La lucidité moderne, depuis la Renaissance, refuse de donner un nom propre à ces questions. Certains même, pour mieux en finir, refusent d’admettre qu’elles existent. Et comme, au fond de nous-mêmes, nous sentons bien qu’elles sont toujours là, l’absurdité de la négation conduit nombre de nos contemporains à douter de la raison invoquée pour les nier, et qui n’est autre que la raison elle-même.
Nous préférons, quant à nous, admettre, quand il le faut, la réalité du mystère. Le regarder en face, c’est déjà un peu le connaître. C’est au moins entreprendre d’élever notre raison à son niveau (qui peut être écrasant) dans l’espoir qu’elle le dominera un jour.

POURQUOI J’AI PLEURÉ SUR LE PARVIS DE NOTRE-DAME

Et, de tous les mystères, le plus écrasant me semble être celui de certains lieux. Chacun a les siens. Me pardonnera-t-on d’évoquer ceux qui m’ont le plus frappé?
La première fois que j’ai vu se dresser devant mes yeux la silhouette de Notre-Dame, c’était un soir, à la tombée de la nuit, pendant la guerre. Le parvis était désert. J’avais vingt ans, une tête fort vaine de ses lectures et toute la réserve qu’un benêt convaincu d’avoir fait le tour des choses peut porter aux mouvements inconsidérés du cœur et de l’imagination. Je me dirigeais lentement vers la protubérance entrevue du kilomètre zéro (qui, on le sait, marque le point de départ de toutes les routes de France) et la façade, que je ne lâchais pas des yeux, grossissait lentement sous mon regard, lorsque soudain, sans avertissement, comme une digue se rompt sous la marée et rase tout devant elle d’un mouvement irrésistible, je me sentis soulevé, emporté, submergé dans la vague des choses qui depuis deux mille s’étaient passées là, sur ce sol que je foulais, et qui se pressaient pêle-mêle dans ma têt délivrée de tous ses petits mécanismes protecteurs.
Les rois, les suppliciés, les guerriers normands, Camulogène et Julien, dit l’Apostat, Thomas d’Aquin et Jacques Cœur, Louis IX et François Villon, et la foule infinie et anonyme des pieds gaulois, latins, romans et français, pieds nus des paysans et des serfs, pieds bottés des chevaliers, sandales des moines, sabots des cavalcades pieuses, bourgeoises ou militaires, j’entendais, je voyais tout cela sur ce parvis désert du temps de l’occupation et, si je ne tombai pas à genoux, c’est que jusqu’à ce que cette cohue de morts se fût perdue dans le lointain et que la nuit m’eût rappelé à moi, je fus comme si j’avais oublié jusqu’au souvenir même du petit paysan pédant et barbare que j’étais. Je ne tombai pas à genoux, non, mais je pleurai. Pour la première fois de ma vie, je m’étais un instant abîmé dans quelque chose de plus grand que moi, plus grand que tout homme vivant ou mort, quelque chose qui participait de la vie et de la douleur, de l’amour et de la mort de tous les hommes un instant rappelés en ce lieu par le mystérieux sacrement du lieu lui-même.

JE CROIS EN QUELQUE CHOSE AU-DELÀ DES VIEILLES TERREURS

Ce sentiment d’être effacé et fondu dans plus grand que soi, dans le secret en quelque sorte d’une foule humaine réduite à son âme innombrable et aux cendres de ses ossements dispersés, je l’ai souvent éprouvé depuis. Par exemple, au fond du dolmen des Pierres-Plates, à l’extrémité de la presqu’île de Locmariaquer dans le Morbihan. C’était, là aussi, à la tombée de la nuit. On n’entendait que la rumeur de l’océan et le grignotement dérisoire d’un rat dans les papiers honteux des touristes. Mais en appuyant mon front contre la pierre, je sentis tout d’un coup que, pas plus que la pierre de Notre-Dame, celle-ci ne pouvait être tenue pour une simple pierre. Des hommes avaient vécu là, une seule fois et pour toujours, et quelque chose d’indestructible et de probablement inconnu d’eux-mêmes s’était incarné dans ces blocs tandis que les quatre vents dispersaient la poussière de leurs corps éphémères.
J’admets qu’un fond de crainte obscure et de révérence religieuse plus ou moins consciente puisse passer pour l’inspirateur de tels séismes de l’âme. Il est en effet facile et satisfaisant, sur le papier tout au moins, d’imaginer de semblables explications: ainsi, on pourra dire qu’Aimé Michel a été élevé dans le respect de la souffrance et de la mort. Et comme, de plus, il n’est séduit ni par l’une ni par l’autre, son imagination s’ébranle chaque fois qu’un lieu chargé de souvenirs l’invite, par un détour inconscient mais bien connu de la plus élémentaire psychologie, à concevoir dans sa chair le tourment d’autrui. L’occasion est ici le monument de France sans doute le plus imprégné d’humanité. Multipliez cette émotion aux dimensions de la foule, et Notre-Dame devient un lieu sacré. Si ce n’est Notre-Dame, ce pourrait être tout aussi bien un bois, celui, par exemple, qui domine Domrémy, une source comme Lourdes ou comme celle de la Seine, une pierre, un vallon. Et voilà le lieu promu au divin par la consécration des vieilles terreurs et des vieux mythes.
Oui, ces explications sont faciles. Elles effacent tout mystère et poussent l’esprit à passer outre. Au prix de quelques mots pédants, elles peuvent même s’affubler d’une défroque scientifique et prétendre aux qualités de la science. Mais, auprès de qui? Seuls M. Marcel Boll et ses pareils, qui n’ont jamais découvert et ne découvriront jamais rien, voudraient nous faire croire que l’explication, c’est la science. La science n’a jamais eu qu’un objectif, qui est de prévoir les phénomènes même quand elle n’y comprend rien, ce qui est fréquent. Toute explication qui ne sert qu’à expliquer est un soporifique, et rien d’autre: qui a compris ne se pose plus de questions. Il serait temps d’apprendre aux enfants, et dès l’école primaire, que quiconque se mêle d’expliquer pour expliquer est un ennemi du savoir.

DANS LA CRYPTE DU VIEIL-ARMAND, J’AI SENTI LA PRÉSENCE DE TOUS LES MORTS

Mais revenons plutôt aux lieux sacrés. Et même, admettons l’inutile et invérifiable explication par une crainte diffuse de la mort.
Un autre souvenir me revient à l’esprit qui, à première vue, semblerait conforme à cette hypothèse. C’était il y a quelques années, pendant les vacances d’été. Je visitais pour la première fois les Vosges en compagnie de ma femme. Nous avions roulé toute la matinée sur la route des crêtes, descendant vers le sud, surplombant de mamelon en mamelon la sombre toison des sapins, quand une hauteur manifestement travaillée par la main de l’homme nous apparut soudain entre les arbres: vers la gauche, une sorte d’avancée abrupte sur les profondeurs bleues de la plaine d’Alsace et dont on ne pouvait voir de loin s’il s’agissait d’une forteresse, d’une ruine ou d’un champ de fouilles. Puis, nous la perdîmes de vue, et ce ne fut qu’en l’abordant enfin que sa véritable nature nous apparut.
C’était l’Hartmannswillerkopf, le trop fameux Vieil-Armand de la Première Guerre mondiale. Vieil-Armand, ce nom d’ailleurs me rappelait autre chose qu’un pesant souvenir scolaire. Quoi? Je le compris en visitant le cimetière, lorsque m’apparurent blanches, bien alignées, proprettes comme les dossiers d’un employé modèle, les tombes laissées là par le bataillon de chasseurs alpins dans lequel avait combattu le sergent Jules Michel, mon père. Rien n’est plus monotone que l’affreuse absurdité des cimetières militaires et je crois la ressentir mieux qu’un autre, moi qui ne dois peut-être de ne pas reposer dans l’un d’eux qu’à la paradoxale protection d’une maladie qui m’épargna la conscription.

Chaque fois que je vois la tombe d’un soldat, je ne peux m’empêcher de penser – et pourquoi le ferais-je? – que son pauvre cadavre abandonné ne repose là que parce qu’il fut le corps d’un homme sain, admirable produit de trois milliards d’années de méditation de la nature, et promis à une vie triomphante et féconde; et que s’il avait été moins propre à survivre, il aurait survécu, comme moi, puisque la guerre pratique la sélection à rebours par l’extermination des meilleurs.

Mais ces pensées – et bien d’autres – qui font de la visite d’un cimetière militaire une épreuve angoissante et salutaire, laissèrent place, quand nous descendîmes dans la crypte creusée là en souvenir des morts, à un sentiment bien différent, bien plus difficile à exprimer et d’où, je le jure, la crainte de la mort était totalement bannie. Il n’y avait plus aucune peur en moi quand j’ai lu sur la pierre du monument de droite l’admirable verset d’Ézéchiel, 37, 9: «Esprit de Dieu, souffle des quatre vents sur ces cadavres, et qu’ils vivent.» Je sentis autour de moi la présence de tous ces morts inutiles et la formidable masse psychique de leur courage, de leur oubli de soi, de leur souffrance acceptée et surmontée jusqu’à l’épreuve suprême. Aucune peur, mais plus de tendresse et de pitié que n’en peut contenir le cœur d’un homme et que son langage ne peut le dire, en même temps que je ne sais quelle étrange fierté d’être le fils d’une planète capable d’enfanter de telles vertus. J’oubliais alors que le crime qui avait couché là tant de jeunes hommes français et allemands était aussi quelque chose de terrestre, et que j’avais peut-être plus de part au crime des uns qu’à l’héroïsme des autres. Mais l’homme qui n’a point perdu son enfance s’identifie spontanément au héros, surtout s’il est vaincu, plutôt qu’à son assassin. Je l’avais bien vu la veille au camp d’extermination du Struthof, à l’autre extrémité des Vosges, en observant les réactions de la foule. Et si j’essaie d’aller jusqu’au fond de la fascination qu’exerçait sur ma femme et sur moi ce lieu tout de douleur et de sang, j’y trouve le sentiment d’un surhumain invisible mais présent, et du seul surhumain qu’aucun orgueil n’ose braver, celui de la grandeur morale. Ces hommes qui étaient là, attendant sous la terre la promesse d’Ezéchiel, mon père m’avait cent fois raconté leur supplice de sa voix éraillée par le gaz ypérite. Tous haïssaient la guerre. Leur pitié pour eux-mêmes, ils l’étendaient à ceux d’en face, qui mouraient dans la même boue.

NOUS SOMMES DES DORMEURS DANS L’ATTENTE DE L’ÉVEIL

Un soir de Noël, alors qu’entre deux fusillades les compagnons de mon père chantaient les vieux cantiques provençaux appris dans leur enfance, si proche et qui pourtant devait leur paraître si lointaine, quelque chose, venant de l’autre tranchée, inaccessible à vingt-cinq mètres, tomba parmi eux avec un bruit léger qui n’était pas, familier, de la grenade. En effet, c’était du tabac. Du tabac turc, envoyé peut-être par sa femme de Prusse ou de Bavière à l’anonyme soldat allemand, lui aussi saisi de la même pitié. Oui, le sang versé leur faisait horreur, au point que mon père, revenu du front couvert de citations, ne voulut plus jamais toucher un fusil ni même tordre le coup à un poulet, lui qui naguère avait chassé le chamois avec passion. Ils étaient même antimilitaristes, ces héros, comme Péguy, comme Pergaud, tué, si je me souviens bien, dans la forêt de Woëvre à la tête de ses hommes lors d’une attaque de tranchée à tranchée. Les carnets de route de mon père, retrouvés après sa mort, ne sont qu’une longue protestation contre l’assassinat transformé en devoir, en même temps qu’une prière aux forces incompréhensibles qui, peut-être, mènent les hommes, pour lui donner le courage d’accomplir jusqu’au sacrifice de soi ce devoir détesté. Imbécile et colossal gaspillage de vertus humaines opposées de peuple à peuple pour se détruire, si des têtes furent responsables de cela, qu’elles soient maudites! Mais de tant de vertus immolées en vain, quelque chose subsiste dans la terre où le sang a séché. Jamais plus on ne pourra parcourir les calvaires du Vieil-Armand, du Chemin-des-Dames ou de Verdun sans se découvrir et se taire, dans l’attitude et le recueillement de l’homme écrasé par ce qu’il porte en lui de plus grand que lui et que la vue de certains lieux dévoile à son regard par un déchirement de l’âme. Comment croire que la terre où des hommes acceptèrent une telle agonie puisse retourner comme devant au cycle des saisons, que le chant des oiseaux dans les arbres et les fleurs des sentiers y soient de nouveau que simples fleurs et chants d’oiseaux? Comment croire qu’ils ne cachent pas quelque chose d’énorme et de sacré qui n’échappe à nos yeux que parce que nous sommes des dormeurs attendant leur éveil?

MON PÈLERINAGE AUX SOURCES

Ma femme et moi nous tenions immobiles et silencieux au milieu de la crypte, la main dans la main, attentifs à cette présence qui nous dominait, notre pensée invinciblement tournée par les puissances du lieu vers l’enfant qu’elle portait dans son sein et que déjà elle sentait bouger, vie naissante au foyer de tant de vies détruites. «Rien n’est plus mystérieux que les commencements», disait Teilhard de Chardin. Je ne peux m’ôter de l’esprit, quand parfois je vois un nuage de gravité passer sur les yeux de mon fils, que quelque chose au moins de son âme est né dans la crypte du Vieil-Armand, un certain jour d’août où le soleil rendait éblouissante la blancheur des tombes.
Et il me semble que les sources participent du même caractère sacré que les champs de bataille. Le citadin qui, le matin, tourne un robinet pour remplir sa baignoire d’une eau morte et javellisée, ne peut plus savoir ce qu’est une source, à la fois pleur, blessure et mamelle. Il en est pourtant encore quelques-unes, et tout près de Paris, qui ont gardé leur antique rusticité, comme celle du petit village de Souzy, entre Dourdan et Arpajon. Les enfants, plus sensibles que nous aux grands rites de la nature, ne se lassent pas de regarder les sources et d’y jouer, comme s’ils en éprouvaient la bienveillance (je parle des petits campagnards qui ne prennent pas la source pour une rupture de canalisation). Et, dans tous les pays du monde, l’enfant devenu grand retourne à la source où il a joué pour y retrouver son enfance.
Pourquoi le jaillissement de l’eau souterraine exerce-t-il cette fascination? Si j’essaie, pour le savoir, de sonder en moi l’enfant que je fus, c’est d’abord pour y trouver la question: «D’où vient-elle?» L’eau des sources est à la fois limpide et sombre. Même quand le soleil y joue, on devine sous son éclat la puissance infinie et cachée de l’élan qui crée éternellement les insectes, les forêts, les étoiles, et notre esprit qui s’interroge. Car rien ne peut contenir une source. Elle écarte tous les colmatages et contourne tous les bouchons. Elle est l’image même du temps qu’aucune force ne peut empêcher d’enfanter et de dévorer toutes choses avec une impartiale égalité. Mais a-t-on remarqué que le culte des sources est généralement lié à celui des ancêtres?
Pleur, blessure, mamelle, la source est en effet aussi semence, et doublement: par le symbolisme de son image et par la fécondité qu’elle dispense aux champs, aux prés et aux jardins.»D’où vient-elle?» me demandais-je en regardant couler la source de ma maison natale. Et aussitôt après: «Et moi-même, de quelle source suis-je sorti?» Sans en savoir formuler la pensée ou, pour mieux dire, sans me soucier encore du carcan appelé langage, je rêvais aux temps fabuleux pendant lesquels je n’avais pas été, comme à l’infaillible cheminement de la goutte dans la roche. Avec l’égocentrisme naturel des enfants, je rejetais ces temps mystérieux dans les ténèbres, me réservant, au terme d’une innombrable lignée d’ancêtres souterrains, l’éclosion joyeuse de l’eau. Moi seul, j’étais un enfant: tous les autres étaient morts. L’événement unique et miraculeux de la source, c’était moi. Et j’en fais maintenant seulement la remarque: jamais alors il ne me vint à l’esprit que l’eau, une fois sortie de la terre, s’écoulait irrémédiablement vers toutes sortes de hasards. Peut-être les enfants, nés sur l’embouchure des fleuves et qui voient où se perdent les sources, ont-ils d’autres idées sur l’éternel mouvement de l’eau.

PRÈS DE MA MAISON, JE SENS LE REGARD DE SON PREMIER HABITANT

Et comme l’inconscient collectif des hommes c’est d’abord la nostalgie d’une enfance immortelle, peut-être l’étude des plus anciens mythes de l’eau permettrait-elle de dire si tel peuple vient des montagnes et tel autre de la mer, des sources ou des embouchures. Pour l’homme des montagnes, l’eau, c’est l’univers inépuisable et créateur, le cosmos insondable et limpide. Est-ce un hasard si le génie d’Einstein et de Spinoza sont nés à l’ombre du Sinaï? En est-ce un autre si la remarque désespérée sur les fleuves où l’on ne se baigne qu’une fois est d’Héraclite, citoyen d’Éphèse et homme de la mer?
Mais si jadis les pays de sources ne pouvaient que les diviniser, et à travers elles la Terre mère, une raison bien plus évidente devait spontanément associer dans l’esprit de leurs habitants la pensée de l’eau naissante à celle des ancêtres: c’est que si le travail millénaire du paysan sur sa terre est visible quelque part, si la trace des morts – par ailleurs totalement oubliés – est plus qu’ailleurs quelque part évidente, c’est par la force des choses aux abords de la source. C’est près d’elle qu’est bâtie la maison, que fleurit le jardin.
La source de ma maison, qui devait, il y a quelques milliers d’années, jaillir au milieu d’une forêt de déclivité régulière, sort maintenant au pied d’un formidable mur de pierres par-dessus lequel la terre du champ situé en amont est sur le point de déborder, et cela (au témoignage de mon père, qui le tenait du sien) depuis «toujours». Sous la source, un talus de hauteur sensiblement égale ajoute sa dénivellation à celle du mur de pierres, si bien que le travail des hommes doit avoir modifié d’une huitaine de mètres le niveau du sol depuis le premier occupant du lieu, sur une surface que je ne peux guère évaluer avec précision, mais qui doit dépasser l’hectare. Les bulldozers ont fait mieux depuis; c’est entendu, et il faut respecter les bulldozers par égard pour ceux qui n’eurent que leurs bras pour transformer la nature.
Un lieu où le travail des hommes s’égale presque à celui de la nature, où sa démesure rend si sensible l’amoncellement des siècles et la patience des générations, comme la mer toujours recommencée, comment un tel lieu n’inspirerait-il pas la même vénération que les champs de bataille? Comment ne deviendrait-il pas sacré? On ne compte pas les pèlerinages ayant une source pour but. Le rite d’équinoxe d’automne à la source de Carnac, en Bretagne, est antique. Les archéologues ont découvert une espèce de Lourdes gaulois aux sources de la Seine, avec ses ex-voto innombrables témoignant de la même ferveur qu’à la grotte de Massabielle et des mêmes guérisons miraculeuses.
La façon même de remercier la divinité pour le bienfait reçu n’a pas changé. Quand Plutarque nous parle du sanctuaire dont il était le prêtre, on croirait lire un moderne bulletin paroissial.
Et pourtant, il faut le reconnaître, les ancêtres et la Terre mère n’expliquent pas tout. Peut-être même n’expliquent-ils pas l’essentiel. Il est en effet des lieux que nulle source, nul travail humain, nul souvenir historique n’ont jamais sanctifiés et où, pourtant, même le visiteur non averti sent sourdre en lui le silence, la prière ou l’effroi. La Bretagne est riche de tels lieux où l’œil ne discerne rien de singulier et où, cependant, notre premier pas éveille en nous les échos de cavernes insoupçonnées. Il est vrai qu’en Bretagne ces lieux ont tous leur légende, et l’on peut à la rigueur imaginer que la légende une fois née à l’occasion d’un fait oublié se nourrit elle-même du récit qu’on en fait, en l’amplifiant et en la précisant. Les récits recueillis par Le Braz peuvent suggérer cette interprétation.

LA PRÉSENCE DES ANCÊTRES

Que ceux dont la curiosité s’apaise par cette première explication vraisemblable ne lisent pas plus loin: ils s’agaceraient sans doute de ce qui me reste à dire. Car je connais dans les Alpes quelques-uns des lieux que rien ne signale à l’attention, qu’aucun folklore, aucun récit, aucun souvenir n’illustre en aucune façon et qui, cependant, s’imposent à l’homme et peut-être même aux bêtes, comme si la clé d’un secret formidable s’y trouvait perdue et que l’émoi d’un sixième sens vînt nous en avertir. Tous les alpinistes solitaires savent ce que je veux dire.
Claire-Éliane Engel signale quelques-uns de ces lieux dans une région des Alpes que je ne connais pas: l’Oberland bernois et le massif du Cervin. Cette excellente historienne de l’alpinisme remarque qu’il s’agit le plus souvent de vieilles cabanes «où il se passe quelque chose». Pour une fois, je ne suis pas de son avis. Je crois au contraire que c’est dans ces endroits que les pâtres et les chasseurs de chamois ont jadis construit leurs cabanes précisément parce qu’ils éprouvaient une irrésistible envie de s’y attarder, de s’y asseoir devant un feu et d’y dormir.
- Quelle est ta plus belle montagne? demandai-je un jour à mon copain d’enfance Jules Bréchu, guide à Oisans.
- La plus belle… dit-il d’un ton rêveur, la plus belle, attends… C’est idiot, mais…
Jules Bréchu est né au Mexique, il a vu l’Orizaba, le Popocatepetl. Il fait partie de cette petite élite de l’escalade, de ce club ultra-sélectionné des grimpeurs qui peuvent se vanter d’avoir escaladé la face nord des Grandes Jorasses.
- Oui, c’est idiot, et je ne peux pas te l’expliquer, mais ma plus belle montagne n’est pas une montagne. C’est une cabane. Ou, plutôt, c’est ce qu’on voit de cette cabane. Et encore, non. Ce n’est pas ce qu’on y voit, c’est… Mais à quoi bon t’expliquer? Tu la connais bien, cette cabane.

JE SAIS UN LIEU SACRÉ

Et il me nomma en effet la cabane d’altitude la plus familière, la plus chère à mon cœur, celle où ma pensée se reporte chaque fois que je suis saisi par le mystère de tout ce que ce monde sans borne porte en lui de beauté, de jeunesse et d’amour. J’étais stupéfait, ayant cru jusque-là le secret de ce lieu ouvert à moi seul et aux quelques êtres connus de moi avec qui j’y avais découvert, simple comme un reflet dans l’eau, l’inexprimable émerveillement d’être.
Et je me rappelais le propos d’un autre ami, un professeur parisien qui avait tenu pendant la guerre le maquis de cette région. Notre cabane, il l’avait vue une seule fois, un soir de déroute, alors que les chars allemands descendaient la vallée en incendiant les villages.
- Il y avait là, me dit-il, plusieurs années plus tard, un enchantement, un je ne sais quoi…

Renan explique quelque part pourquoi il ne put jamais se résoudre à publier les lettres de sa sœur: «C’eût été, dit-il, comme de mettre son portrait aux enchères.» Un même sentiment m’inspirera la même discrétion. Je souhaite que ma vieille cabane et le paysage qui l’entoure restent inconnus et anonymes jusqu’à la destruction du dernier sommet alpin.
Nous croyons, parce que c’est le moteur de toute une science depuis l’éveil de la raison, que l’essentiel reste toujours à découvrir. C’est une des règles morales de cette revue, et celle précisément que nous avons le plus de mal à faire entendre à ceux qui, refusant avec une épouvante sacrée d’avancer vers l’avenir autrement qu’à reculons, les yeux fixés sur la route déjà défrichée par d’autres, perdent à vitupérer les nouveaux défricheurs un temps qu’ils feraient mieux de consacrer à rivaliser avec eux. Nous croyons, comme le disait encore Pascal, que l’esprit de l’homme tient dans l’ordre de l’intelligence le même rang que son corps tient dans l’ordre des choses. Mais (et ce sera, croyons-nous, l’apport du siècle finissant au millénaire qui vient), à cette juste vision de la place modeste tenue présentement par l’homme dans l’univers, nous ajoutons l’ambition d’un devenir sans limite qui portera l’homme au-delà de lui-même, vers une connaissance toujours plus haute et une maîtrise de la nature toujours plus grande.

Dirai-je, pour ma part, que ce vaste abîme d’intelligence et d’amour où l’homme est invinciblement emporté par la loi la plus profonde de son être, je crois qu’il existe déjà au cœur même des choses, que nous ne faisons que revivre à notre manière une éternelle aventure, que les aboutissements lointains et inconnus de l’humanité ont déjà été atteints par un nombre infini d’autres humanités, que nous baignons dès maintenant dans un au-delà de l’homme invisible et présent et que, parfois, le temps d’une porte ouverte ou d’un rayon de soleil sur une tombe, un reflet de cet invisible traverse notre vie?
Ô mes bons maîtres, pourquoi faut-il que vous ayez oublié les leçons de ceux dont vous vous réclamez sans les avoir lus? Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles, Renan, dans ses Souvenirs d’enfance, d’ailleurs, ont dit tout cela mieux que moi. Ces hommes ont acquis à la raison le droit de raisonner sur touts choses. Daignez nous pardonner s’il nous semble que leur grande voix couvre un peu la vôtre. Le mystère nous entoure. Et peut-être nous serons-nous libérés de notre dernière chaîne quand nous aurons compris que l’ultime but de la raison est de préparer le dépassement de la raison.■

Aimé Michel