Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Contre les idoles de l’esprit

Chronique parue dans France Catholique − N° 1425 – 5 avril 1974

 

J’ai noté voilà peu, dans la presse, une annonce publicitaire pour une «Ligue athée» présentée par M. Francis Perrin, de l’Académie des Sciences. M. Francis Perrin est encore plus savant que je ne croyais: il sait que Dieu n’existe pas. Comment le sait-il? Peut-être a-t-il cherché Dieu dans sa science et ne l’a-t-il pas trouvé, comme cet astronaute russe qui n’avait rien remarqué de surnaturel à 140 kilomètres d’altitude? Il faut reconnaître que si tout ce que M. Francis Perrin n’a pas trouvé disparaissait de l’horizon, celui-ci serait très dégagé.

Je viens de penser avec sympathie à M. Francis Perrin et à sa Ligue en lisant d’un trait (parce qu’il est passionnant) le livre classique qu’Alexandre Koyré consacra naguère aux rapports historiques de Dieu et de l’Univers, vus par les philosophes et les savants[1]. Sur le Maître de la nature, que n’ont pas dit ces grands hommes! Comme ils ont toujours parlé avec assurance du Créateur de leur esprit, comme s’il les avait consultés avant de se mettre à l’ouvrage!

► Dieu (dit Palingenius, autrement dit Pier Angelo Manzoli, humaniste du XVIe siècle, dans son Zodiacus Vitae) pouvant être grand, a dû se vouloir tel, donc il n’a pas pu réserver ses forces, donc l’ouvrage du Tout-Puissant est infini. Sans quoi (c’est Pier Angelo qui le dit!) sa puissance et sa science seraient vaines.

Donc… Donc… Donc…

Le Zodiacus Vitae, publié en 1534 à Venise, était aux yeux du temps un livre scientifique destiné, entre autres choses, à établir si oui ou non l’univers est infini. On aura compris qu’à partir de son image de Dieu, Palingenius affirme l’infinité de l’univers.

Pas un instant l’idée ne lui vient que, peut-être, Dieu est un peu trop grand pour être ainsi manipulé: «Dieu a dû» dit-il, «donc Dieu n’a pas pu, donc…».

Le plus étonnant n’est pourtant pas qu’un homme parle ainsi, mais que parmi ceux qui le lisent, aucun ne s’écrie «Holà!» Non. Palingenius va être réfuté, certes, on lui montrera qu’il se trompe, mais non pas que sa démarche est ridiculement présomptueuse.

► Je suis sûr, dira de même un peu plus tard Giordano Bruno, qu’il ne sera jamais possible de trouver une raison même à moitié probable pour laquelle il dût y avoir une limite à cet univers matériel, et par conséquent une raison pourquoi les astres qui sont contenus dans son espace dussent ne pas être en nombre infini.

Bruno estime donc, lui aussi, que l’univers est infini, et ce, «parce qu’il ne sera jamais possible de trouver une raison pour laquelle…». Et parce qu’il «en est sûr», on ne saurait douter de ce qu’il avance. Lui en tout cas ne doute pas que sa raison ait le droit d’ainsi se mettre à la place du Créateur. Cela coule de source que la pensée de Dieu puisse lui être inconcevable ne lui vient pas à l’esprit. Alexandre Koyré résume lumineusement le raisonnement de Bruno en ces termes:

► S’il est possible pour Dieu de créer un monde dans notre espace, il est et il fut tout aussi possible pour lui de le créer ailleurs. Mais l’uniformité de l’espace, pur réceptacle de l’être, prive Dieu de toute raison de le créer là et non ailleurs (c’est moi qui souligne). De ce fait, toute limitation de l’action créative de Dieu est impensable… Le monde infini peut exister; donc il doit exister; donc il existe.

Eh, pauvre homme (ne peut-on s’empêcher de penser en lisant de telles énormités), sans même parler de Dieu, que sais-tu de l’»uniformité de l’espace»? D’où tiens-tu qu’une chose «impensable», impensable à Giordano Bruno, est par là même exclue? Qui t’a dit ce qu’est un monde infini, et s’il peut ou non exister? Tout de même, la science, en avançant, nous a appris à être plus modestes! Tout de même, oui, vive la science!

Mais peut-être le lecteur objectera-t-il qu’après tout Palingenius et Giordano Bruno (et Henry More, et d’autres que j’aurais bien envie de citer) ne furent pas de vrais savants, que les vrais esprits scientifiques montrèrent plus de circonspection. Et il est vrai que Koyré cite d’admirables passages de Képler ou de Galilée montrant combien l’affrontement au réel observable et expérimental peut rabattre l’orgueil le plus impérieux (je pense à Galilée).

► Je sens, écrit par exemple ce dernier (à propos de la question de savoir si l’univers est infini) que mon incapacité de comprendre pourrait plus proprement pencher vers l’incompréhensible infinité… Mais c’est là un de ces problèmes, heureusement inexplicables à la raison humaine (c’est moi qui souligne) et peut-être semblables à ceux de la prédestination, du libre arbitre et de tels autres où seules l’Écriture sainte et la révélation divine peuvent donner une réponse à nos questions…

Mais Galilée se complaisait quelque peu, pour embêter ses adversaires, à souligner la sottise des ratiocinations non appuyées sur l’expérience: il se rappelait toujours leur refus obstiné de jeter ne fût-ce qu’un coup d’œil dans sa lunette pour y voir les lunes de Jupiter, qui détruisaient leur système. Quand d’aussi bonnes raisons d’être modeste étaient absentes, quel retour en force de la présomption ratiocinante, y compris chez les plus grands! Les textes de Descartes, de Newton, de Leibnitz cités par Koyré sont aussi stupéfiants que ceux de Palingenius et de Henry More (qui démontrait en un tournemain que Dieu, c’est l’espace). Descartes (je m’abstiens de le citer sur Dieu, c’est à la longue insupportable):

► De cela seul qu’un corps est étendu en longueur, largeur et profondeur, nous avons raison de conclure que… ( ).

Passons la belle conclusion par profits et pertes, attendu qu’on ne sait pas si les corps sont «étendus en longueur, largeur et profondeur», et qu’on a toutes les raisons de croire, après trois siècles et demi de réflexion supplémentaire, que la réalité est infiniment plus obscure et compliquée (où sont les trois dimensions dans une transition quantique?… ).

Ce Dieu-là n’existe pas

Newton et Leibnitz (résumé de leur polémique par Leibnitz lui-même):

► M. Newton dit que l’espace est l’organe dont Dieu se sert pour sentir les choses… Selon mon sentiment, la même force et vigueur subsiste toujours (dans la matière) et passe seulement de matière en matière suivant les lois de la nature et le bel ordre préétabli[2].

Que pouvaient savoir ces profonds génies, de pareilles questions? Rien (encore que Leibnitz, descendant des hauteurs fumeuses où l’attaque Newton et où se situe aussi son «ordre préétabli», formule ici prophétiquement le principe de Lavoisier). Ils n’en pouvaient rien savoir, parce qu’en science, ce que l’expérience ne permet pas de vérifier, on n’en peut rien savoir, on l’ignore.

Seulement, il fut toujours plus facile de ratiociner dans l’invérifiable que de trouver l’expérience concrète permettant à la nature de répondre à nos questions par oui ou non. Et c’est le Dieu de Palingenius, de More, de Bruno, de Descartes, de Leibnitz et de Newton que M. Francis Perrin n’a pas trouvé, eh bien, cela ne nous étonne pas: nous non plus! Ce Dieu-là, occasionnellement requis à jouer les commodités argumenteuses, n’existe pas, Dieu merci!

Remarquons que ce n’était pas celui de Pascal, ni de Pasteur, ni de tant d’autres savants qui surent quand même assez bien user de leur raison et reconnaître le mystère là où il est. Ce qu’aucune science n’apprend, mais où toutes elles nous poussent.

Aimé Michel

Notes:

(1) Alexandre Koyré: Du monde clos à l’univers infini. Ce livre, constitué d’une série de leçons professées à Princeton, vient d’être édité dans la précieuse collection de poche Idées, chez Gallimard. C’est un chef-d’œuvre de l’histoire des sciences, et surtout de la philosophie des sciences.

(2) Lettre écrite en novembre 1715 par Leibnitz à la princesse de Galles (cette lettre est écrite en français, cf. Koyré, p. 284).