Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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De l’énergie à l’information

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de novembre 1978

 

Dans les prévisions des technocrates, je ne me rappelle pas avoir rien lu qui analyse l’évidence que voici.
Il y a 35 ans (à la fin de la dernière guerre), tout manquait à presque tous, et le taux de repeuplement était élevé; maintenant, presque tout le monde, et même peut-on dire tout le monde est pourvu de l’essentiel, une bonne partie de la population est largement pourvue en superfluité, et le taux de repeuplement est dramatiquement bas; d’où la question: en dehors des produits périssables, sur quoi peut-on compter pour faire tourner une industrie de plus en plus performante?

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Cette question ainsi posée semblera peut-être ingénue, et l’on m’assurera qu’elle a été vingt fois traitée par les économistes.
Loin de là! Précisons-la par un exemple: je sais une région qui en 1945 se trouvait l’une des plus pauvres de France. Mais aussi l’une des plus belles. Elle ne demandait qu’à s’équiper en hôtels, stations de sports d’hiver, stations climatiques, résidences secondaires. Dès que la machine industrielle française eut commencé de fonctionner, ce fut le boom, et dans tous les domaines: il faut aussi meubler les hôtels, les résidences, il faut une infrastructure artisanale permanente pour les entretenir, il faut de l’électricité, du gaz, de l’eau, il faut des écoles, puis une grande université; tout cela fait du monde. On monte des centres de recherche, des usines… Trente-cinq ans passent; la construction est en panne, non par manque d’argent, mais parce que tout le monde est logé et que presque tous ceux qui voulaient une résidence secondaire l’ont; l’ameublement est en panne pour la même raison; et ainsi de suite. On dira: mais les jeunes? Eux n’ont encore rien, donc la machine arrêtée va se remettre en marche.

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Justement, c’est là qu’on met le doigt sur la panne: 35 ans, cela fait une génération, le temps que toute la propriété ait changé de mains. L’actuelle génération active vit dans les appartements, résidences secondaires, meubles, etc., de feu leurs parents. Laissez faire le temps: déjà, je vois ici et là la troisième génération toujours dans les mêmes lieux. On change un peu les meubles, à cause de la mode. On change ce qui s’use. Mais finalement, on a beau chercher: le grand boom des années 1950 et 1960 ne peut plus recommencer sur les mêmes bases. Inutile de rêver: certaines choses fondamentales qui furent faites alors sont désormais là pour un temps indéfini et n’ont pas besoin d’être renouvelées.
Je connais des promoteurs, des constructeurs, des architectes. Quel marasme, me disent-ils parfois. Quand pensez-vous que cela va reprendre?
Comment diable cela pourrait-il bien reprendre! La population n’augmente plus. Peut-on d’ailleurs raisonnablement fonder l’économique sur l’hypothèse impossible d’une population toujours croissante? Toujours croissante jusqu’à quand? Il faudra bien s’arrêter un jour, la terre étant ronde.
Il se trouve que, sans l’avoir choisie, nous vivons en Occident l’époque où la population a cessé de se multiplier. M. Michel Debré, qui est très conscient de ce problème, voudrait remettre en marche la croissance démographique. Cela en effet nous arrangerait, nous. Mais nous ne ferions que transmettre le problème à nos enfants sans l’avoir résolu (je veux dire du point de vue économique; M. Debré pense sans doute aussi à des difficultés d’un autre ordre).

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Les économistes nous ont proposé de nombreuses explications de l’actuelle «crise». La plus popularisée s’appelle «crise de l’énergie». Ne se pourrait-il, par hasard, que le problème nous ait caché sa vraie nature derrière une pure coïncidence historique, les deux «crises» du pétrole et du ralentissement industriel survenant en même temps par hasard?
Sans affirmer rien, on ne peut qu’être troublé par le fait que les pays où la «crise» se fait le moins sentir ne sont pas forcément ceux qui disposent de sources d’énergie: aucune source en Allemagne, ni en Hollande, ni surtout au Japon. Il est vrai qu’en Allemagne aussi la démographie est entrée en régression. Mais comment l’industrie allemande garde-t-elle son allant? En exportant: l’Allemagne est, sauf erreur, le pays le plus exportateur du monde. Elle vit sur la croissance démographique et le retard technologique de ses acheteurs.

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Les pays comme l’Allemagne et la France peuvent provisoirement, pendant un temps peut-être aussi long que notre vie, s’enrichir en équipant les pays moins avancés, en exportant de plus en plus. Mais là encore, qui ne voit l’impasse? Tout le monde ne peut pas à la fois avoir une balance excédentaire!

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Reste au moins une issue, celle que nous voyons se dessiner sous la poussée du Japon et de l’Amérique: le changement complet de civilisation, qui rendra caduc presque tout le travail de nos pères et nous obligera à le reprendre non loin de zéro. Quel changement? Celui de la «pensée artificielle», des structures à programme, voire des structures chercheuses. Le rôle de l’énergie ira diminuant, celui de l’information (au sens technique) croissant, en conformité avec la deuxième loi de la thermodynamique. Là l’impasse disparaît, du moins à nos yeux. Ce changement requerra un effort intellectuel croissant. Mais n’est-ce pas une autre définition du progrès?

Aimé Michel