Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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De quoi vous mêlez-vous, M. Samivel?

Article paru dans Planète N°21 (Le Journal de Planète) de mars / avril 1965

 

J’étais seul l’autre soir à la salle Pleyel, seul parmi les 2’700 inconnus venus, comme moi, vous entendre et voir votre film, l’Or de l’Islande. Je dus me colleter avec l’ouvreuse pour obtenir la place retenue. On refusait du monde à l’entrée. Et c’était, paraît-il, le quatrième ou cinquième soir que vous vous livriez à cette provocation.
Je dis que c’était une provocation, car vous êtes, Monsieur Samivel, un homme scandaleux. Votre film n’est ni un film, ni une conférence, ni rien dont on puisse confier l’analyse à un mandarin hautement spécialisé, chargé de le disséquer selon les règles et de le classer dans un fichier ad hoc. Vous n’intéressez pas les mandarins, et ce n’est que justice. Voici en effet la scène incroyable que j’ai pu observer de mes yeux au milieu de votre «chose» qui n’est ni un film ni une conférence.

LES LARMES QU’ARRACHE LA BEAUTÉ

Vous veniez de montrer, dans une suite d’images admirables, la route suivie, il y a tout juste mille ans, par Érik le Rouge lorsque, lancé à la poursuite du soleil de minuit, il aborda enfin les côtes méridionales du Groenland et y trouva le mince ruban de pierre et de terre ingrate où lui et ses hommes reconnurent leur patrie. Votre caméra s’était un instant attardée sur ce précaire refuge perdu aux frontières du courage humain, comme en notre siècle la Lune promise aux astronautes, lorsque votre voix se tut et que, lentement, comme lorsqu’un regard se tourne, commença d’apparaître sur l’écran le colossal enfer de glaces, de tempête et de mort qui, désormais, et pour toujours, bornerait vers l’intérieur des terres l’horizon d’Érik et de ses compagnons, de leurs femmes et de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Il y eut, dans la salle dominée par ces images terribles, un silence long, lourd, angoissant, puis une musique, d’abord à peine perceptible, se mit à monter et grandir derrière l’écran; une musique que vos 2’700 auditeurs savaient par cœur, que j’avais moi-même maintes fois jouée à l’orgue dans mon enfance, et que tous, cependant, nos souffles, nos pensées et le temps un instant arrêtés, nous entendions pour la première fois: les premières mesures du Tannhäuser, le chœur lent, immense et inspiré des pèlerins communiant ensemble dans l’espérance du Graal. Et, pendant un instant, le Graal lui-même descendit dans nos cœurs. Par la grâce de quelques mots, de quelques images, de quelques notes de musique et d’un grand silence de l’âme, 2’700 pensées jusque-là étrangères ne furent soudain plus qu’une. Elles n’étaient même plus qu’une, par-delà les siècles peut-être illusoires, avec celles qui avaient une fois animé les corps des Vikings et reçu, par leurs yeux depuis si longtemps fermés et perdus, les mêmes images que nos yeux regardaient dans l’obscurité fortuite d’une salle parisienne. Cela dura quelques secondes, mais qui n’ont pas de prix, au bout desquelles je vis que des gens autour de moi pleuraient. Ils pleuraient, mon Dieu, non point comme on pleure sur un enfant mort, mais parce qu’il arrive que la beauté écrase, et que c’était ici le cas.
À l’entracte, je regardai la salle. Et les visages graves et attentifs de ces gens capables d’aller simplement et sans sophistication jusqu’au bout d’eux-mêmes, je les reconnus instantanément: c’étaient les mêmes que ceux que nous voyons à nos conférences Planète.

LA RÉCONCILIATION

L’ai-je dit? Cela se passait un samedi en soirée, jour et heure des gens qui travaillent, qui prennent au sérieux les idées et les choses et savent reconnaître chez les autres la sincérité qui est la leur. Un autre moment du film montrait sur le quai d’un port des hommes bottés de caoutchouc et occupés à manœuvrer de leurs bras, ensanglantés jusqu’aux aisselles, les dangereux outils des dépeceurs de baleines: «Travail pénible, écœurant et fascinant», disait Samivel, qui ajoutait: «Regardez, sur la droite, ce colosse maculé et barbu: ouvrier spécialisé, pensez-vous? Point. C’est un professeur agrégé de philosophie. L’autre, un peu à gauche, est étudiant à l’Université. Pourquoi sont-ils là? Parce que les Islandais ignorent le diplôme créateur d’une caste. Ils ignorent le mandarinat. Leurs intellectuels, qui sont les dépositaires de la culture la plus ancienne et la plus moderne de l’Occident, partagent la vie et les pensées du peuple islandais tout entier, auquel leur culture ne fait que les intégrer davantage. Ils ont, pour tout dire, les mains calleuses.» Et voici, M. Samivel, en quoi vos activités sont une intolérable provocation: c’est qu’à ces mots la salle croula sous les applaudissements. Quoi! Il ne suffirait donc pas d’épiloguer sur la gauche et la droite dans les cafés et revues à la mode pour être un authentique intellectuel? Il ne suffirait pas de répandre dans les journaux parisiens des professions de foi sur la révolution et le syndicalisme, ou de refuser publiquement le prix Nobel (mais après)? Il faudrait encore mettre la main à la pâte, au risque d’attraper des ampoules et de se faire taper sur le ventre par des travailleurs sans éducation politique?
Il me semble bien, hélas! que ce soit là le sens des propos tenus dans le film dont je parle par l’écrivain islandais Laxness: «Ce qui, à travers les siècles, a permis au peuple islandais de traverser les épreuves physiques et morales inouïes dressées devant lui par le climat, les incessantes catastrophes naturelles et la solitude, c’est le fait que sa culture faisait partie intégrante de sa vie quotidienne, qu’il n’y avait pas le peuple d’un côté et la culture de l’autre».■

Aimé Michel