Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Le monde en marche – La société à l’épreuve

Décadence?

Atlas – Air France n°77 – novembre 1972

 

Depuis qu’il y a des hommes, et qui vieillissent, ils s’en vont répétant que, de leur temps, c’était mieux.

«Une chose, surtout, nous inquiète, lit-on dans une lettre qui nous est parvenue du Moyen Âge, et que cite Robert Philippe[1], l’honnêteté du royaume qui… se manifestait dans la manière de se vêtir et de se comporter, autant par les armes que par les chevauchées, est aujourd’hui bien oubliée…

La question des regrets édifiants

On ne voit plus guère de gens qui aient souci désormais des traditions d’honnêteté de la patrie. On cherche à imiter les modes et les perversions de l’étranger, auquel on veut se montrer égal en tout point. Ceux-là mêmes qu’on sait être des ennemis, non seulement on ne les corrige pas, mais, ce qui est plus lamentable encore, ils sont reçus chez le roi et comblés de cadeaux par son entourage. On n’a pas honte d’imiter ces étrangers qu’on voit si honorés, et l’on tâche de les surpasser en inventant des nouveautés plus perverses encore, sachant que celui qui se montre le plus prompt à de telles inepties sera le plus considéré.»

Cette lettre d’un bourgeois lorrain à un autre bourgeois regrette un temps passé profané par les influences pernicieuses de l’«étranger», lequel était aussi l’«ennemi». Or l’ennemi, en l’occurrence, c’était le Français qui parlait la même langue et qui, vu de notre lointain XXe siècle, ne se distingue pratiquement en rien du Lorrain de l’époque!

Mais qu’en était-il du temps merveilleux regretté, par notre bourgeois? Robert Philippe cite un autre document datant précisément de cet âge d’or, où les chevaliers, à en croire le bon bourgeois lorrain, ne se souciaient que «d’honnêteté», c’est-à-dire d’honneur. Document édifiant!

«Le monde était tel autrefois, affirme le chroniqueur, que les hommes trouvaient leur joie dans la vertu et tournaient leurs efforts vers le bien. Toutes les entreprises aspiraient à l’honnêteté. Maintenant, le monde a changé, il ne songe qu’aux richesses, et personne ne connaît plus la joie du cœur. Les riches préfèrent la fortune au contentement de l’âme…

Autrefois, l’honneur des dames était un bien précieux. La richesse est aujourd’hui plus précieuse encore… Autrefois, on trouvait des chevaliers auprès des belles dames; on les voit maintenant dans les tavernes… Le mensonge est une plaisanterie, la duperie passe pour qualité courtoise… Ceux qui vivent comme vous à la vieille mode sont mis au ban, croyez-moi. Quant au châtiment, on en rit.»

Les vieux textes sont-ils plutôt crédibles lorsqu’ils nous parlent de leur présent, ou bien de leur passé? La réponse est d’autant plus évidente que l’homme du XIIIe siècle, par exemple, savait peu de choses du siècle précédent: l’histoire, en effet, n’existait pas encore. Les érudits de l’époque ne connaissaient des générations antérieures que ce que leur en apprenaient les textes, c’est-à-dire des documents officiels consignant les actes de l’État, de l’Église et des grandes familles. C’est seulement l’histoire moderne, et plus particulièrement l’archéologie, et ce que Robert Philippe appelle la micro-histoire, qui nous renseignent sur la vie réelle des hommes du passé (leurs mœurs, leur façon de s’habiller, de parler, de manger), sur leurs habitations, leurs outils, leurs meubles, leurs jeux, leurs fêtes.

Stabilité des mœurs sexuelles

Et c’est seulement en lisant des œuvres typiquement modernes comme la collection fameuse sur la Vie quotidienne ou l’œuvre de Robert Philippe (couvrant pour l’instant, en treize volumes, de 1100 à 1939) que l’on découvre l’extraordinaire stabilité de l’homme à travers les bouleversements de l’histoire, y compris dans les pays les plus éloignés les uns des autres.

Une enquête conjuguée menée récemment en France et aux États-Unis par Psychologie et Psychology today [2] vient encore de démontrer cette stabilité dans le domaine le plus inattendu, celui des mœurs sexuelles.

Quand les documents du passé font état d’un relâchement des mœurs, il est donc très vraisemblable que les auteurs de ces documents sont victimes d’une illusion, et que si quelque chose change peut-être, ce sont les apparences plutôt que la réalité.

Ces apparences peuvent le plus souvent s’expliquer elles-mêmes par les activités de quelques marginaux plus ou moins visibles selon les hasards de l’histoire, comme le montrent aussi les enquêtes internationales de criminologie.

Si, par exemple, l’on parle beaucoup présentement des activités de la maffia aux États-Unis, est-ce à dire que les syndicats du crime ont la partie plus belle outre-Atlantique? Ne serait-ce pas plutôt qu’un journalisme plus entreprenant en parle davantage dans les grandes villes américaines? Des documents publiés au cours de ces dernières années ont appris aux Anglais stupéfaits que leurs arrière-grands-parents de l’époque victorienne, réputés jusqu’ici de de mœurs austères et puritaines, étaient en réalité d’aussi joyeux drilles que les contemporains des Beatles…

Temps agités et temps classiques

La différence ne serait que littéraire: la mode était alors de parler d’autre chose. Quand donc les moralistes d’outre-Manche se plaignent de la décadence des mœurs, il faut entendre plutôt, semble-t-il, que la mode est maintenant de parler de ce qui se fait.

Resterait, s’il en est bien ainsi, à savoir pourquoi certaines époques étalent leurs crimes et leurs vices et pourquoi d’autres préfèrent les cacher.

L’histoire montre que la «décadence» des mœurs est généralement le fait des périodes agitées, à rapide évolution, alors que les âges d’«austérité» correspondent plutôt aux moments où une société développe et exploite ses virtualités sans changer de structures.

Les exemples sont innombrables. Le XVIIe siècle français commence dans le désordre et les mœurs légères et finit dans l’austérité. Henri IV et ses contemporains ont joyeuse réputation. C’est l’époque de Brantôme, de Mathurin Régnier, de la Satire Ménippée. C’est aussi celle où la fin des Guerres de religion marque un enrichissement rapide et souvent tumultueux.

Puis vient Richelieu. La société française s’installe dans l’ordre classique. Elle continue de s’enrichir, mais la fortune ne change plus de mains. Les bas de laine grossissent, mais ne se laissent guère transvaser. C’est Corneille, Pascal, Descartes, tous écrivains austères, puis le règne du Roi-Soleil. Cela durera jusqu’à la Régence, de libertine mémoire, où l’on voit les nobles se ruiner dans les folles spéculations de Law et faire leurs délices des Lettres persanes.

Tout cela est bien connu. Mais comment l’expliquer? Pourquoi les époques agitées aimeraient-elles plus que les autres étaler leur inconduite, au lieu de la cacher comme les époques classiques ou victoriennes?

Pour répondre à cette question, peut-être faudrait-il examiner qui tient le haut du pavé dans l’un et l’autre cas.

Le puissant fait la mode

Remarquons tout d’abord que ce sont toujours les puissants qui font la mode, quelle que soit d’ailleurs la nature de leur puissance. Comme le remarquait tout à l’heure le bon bourgeois lorrain, la décadence de ce temps vient de ce que des étrangers sans foi ni loi sont reçus chez le roi et que chacun dès lors ne rêve que de les imiter. Si le roi perdait sa gloire au profit d’un prince, c’est le prince qu’on imiterait, c’est lui qui donnerait le ton: rappelons-nous la fureur de Louis XIV embastillant Fouquet après la trop fastueuse fête de Vaux. Fouquet n’avait pas compris qu’exhiber des poètes, prétendre inspirer la mode, c’était usurper la puissance royale. Il fut donc abattu par le roi.

Le puissant fait la mode. Mais qui détient la puissance? Nous touchons ici au fond du problème: dans une société en mouvement, où chacun doit compter sur sa valeur et sur elle seule, où nulle situation acquise ne dure si elle ne s’appuie sur le mérite, l’âge mûr et surtout la vieillesse sont constamment contestés par les nouveaux venus. La lutte pour la vie opère ici une impitoyable sélection en faveur de la jeunesse, comme on le voit avec «les généraux imberbes» de l’an II, floraison de la grande secousse révolutionnaire.

Toute société statique est, en revanche, et par la force des choses, entre les mains des anciennes générations, puisque rien ne vient contester leur suprématie et que, dans une telle société, la puissance est essentiellement acquise par héritage.

Dès lors, la question que nous posions plus haut revient à se demander pourquoi les sociétés dominées par des hommes mûrs et des vieillards sont plus moralisantes, ou si l’on préfère plus hypocrites, que les sociétés dominées par la jeunesse. Ne tombons pas dans le piège de supposer que les classes âgées d’une population quelconque seraient plus respectueuses de la moralité que la jeunesse!

Il n’en est rien, au contraire, et les statistiques les plus sûres sont là pour le démontrer; voir, par exemple, l’excellent ouvrage sur la délinquance publié récemment par deux criminologistes de l’Université de Cambridge[3].

Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’une société conservatrice a besoin de moralité, ou tout au moins d’une certaine moralité, car elle ne peut subsister que si ses citoyens respectent les règles qui la régissent. La puissance d’une société statique est celle de son code moral. Elle n’en a pas d’autre.

Mais si la jeunesse n’est pas plus immorale que le troisième âge, pourquoi les sociétés dominées par les jeunes seraient-elles immorales, ou plutôt immoralistes?

La morale et ses usurpateurs

Parce qu’une société qui accepte les règles morales ne change plus de mains que par la mort ou par le très improbable transfert volontaire: elle échappe à la jeunesse à mesure que le temps passe. L’immoralisme est donc pour la jeunesse un réflexe de stratégie sociale et politique, quand l’âge mûr utilise la morale sans la pratiquer.

Dans tout cela, on le voit, il est peu question de la morale pour elle-même. On peut regretter que la plus haute fonction spirituelle ne puisse s’épanouir qu’en devenant une arme politique. La tâche sociale la plus urgente consisterait peut-être à définir un code moral utile aux seuls progrès de l’âme et que la jeunesse pourrait aimer sans éprouver le sentiment désagréable d’être dupée par des aînés cyniques.

Si, comme l’écrivait Kant, la loi morale est aussi intangible dans nos cœurs que le ciel étoilé sur nos têtes, peut-être faudrait-il établir une super-morale garantissant la morale contre ses usurpateurs.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Histoire de la France (1100-1300) (C.A.L., Paris, 1972).

(2) Psychologie, juillet 1972, n°30, p. 43.

(3) R. Hood et R. Sparks: la Délinquance (Hachette, 1970).