Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Des hommes et des hommes à ne savoir que faire

Article paru dans Écho de la mode N°27 – 6 juillet 1969

 

Des hommes et des hommes à ne savoir que faire

Les savants, si habiles dans l’art des nombres, font parfois d’étranges calculs. Certains sont très compliqués, et seuls peuvent les comprendre ceux qui ont longtemps pâli sur les mathématiques supérieures. Mais les plus étranges sont parfois les plus simples. En voici un que j’emprunte au dernier livre du physicien américain Gerald Feinberg, professeur à la Columbia University, et qui m’a laissé rêveur[1]. Un enfant de sept ans peut le comprendre, puisqu’il n’exige que de savoir multiplier et diviser par dix et par deux.

Feinberg commence par calculer le nombre d’atomes contenus dans un corps humain. C’est très facile, puisqu’on sait très exactement combien pèse un atome. En fait, les atomes ont des poids différents selon qu’il s’agit de carbone, d’azote, etc., mais Feinberg retient un poids moyen. Résultat: il y a dans votre corps environ 10.000.000.000.000.000.000.000.000.000 atomes, soit (comptez bien) un nombre qui s’écrit avec un 1 suivi de 28 zéros.

Ces atomes, je le signale au passage, sont eux-mêmes formés de particules séparées par tellement de vide que, si on les amenait à se toucher, notre corps passerait aisément par le trou d’une aiguille (sans pour cela perdre rien de son poids, bien entendu). Mais ce n’est là qu’un détail.

Suivons plutôt le raisonnement du physicien américain. Par diverses méthodes, remarque-t-il, on peut évaluer la masse approximative de l’univers (c’est-à-dire de tous les astres répandus dans le ciel accessible à l’investigation astronomique). Donc, comme on l’a fait pour le corps humain, on peut calculer le nombre total des atomes de l’univers. On obtient un nombre qu’on m’excusera de ne pas écrire dans son entier, car il n’y faut pas moins de 80 zéros après le 1 initial: un vrai nombre astronomique.

Et c’est ici que Feinberg a sa première idée extravagante: puisqu’on sait combien il faut d’atomes pour faire un corps humain et qu’on connaît le nombre total des atomes de l’univers, on peut calculer combien d’hommes il serait possible de fabriquer en utilisant toute la matière existant d’un bout du ciel à l’autre! Pas de mollesse, comme disait avant l’attaque un général de mes amis: il suffit de diviser le nombre de 80 zéros par le nombre de 28 zéros. Ci, un nombre fait d’un 1 suivi de 52 zéros! Des milliards de milliards…

Mais, objectera-t-on au savant américain, une telle somme est pratiquement impossible! Pour que l’espèce humaine se multiplie jusqu’à donner un nombre pareil, il faudrait un temps infini, des milliards et des milliards de millénaires!

À cela, Feinberg répond froidement: «Voyons», et se met à ses calculs. Actuellement, remarque-t-il, il y a à peu près trois milliards d’humains, et leur nombre double environ tous les trente-cinq ou quarante ans. Il y en aura six milliards vers la fin du siècle, douze milliards en l’an 2050, vingt-quatre milliards dans cent ans, et ainsi de suite. À ce rythme-là, quand donc le fabuleux nombre d’hommes cité plus haut sera-t-il atteint?

La réponse est stupéfiante. Loin d’exiger des milliards de millénaires, l’intégrale transformation de l’univers en êtres humains sera achevée dans cinq mille six cents ans seulement, c’est-à-dire à peine le temps écoulé depuis l’Égypte antique!

Bien entendu, cette croissance humaine d’un nouveau genre est impossible, et Feinberg ne l’ignore pas. Que prouvent alors ses calculs? Simplement que notre actuelle démographie galopante débouche sur des absurdités. D’une manière ou d’une autre, cela doit changer. Comment? Feinberg ne le dit pas. En fait, personne n’en sait rien. Peut-être devrons-nous découvrir enfin la sagesse, ce rêve vainement poursuivi jusqu’ici, et qu’aucun calcul, apparemment, ne peut nous enseigner.■

Aimé Michel

Note:

(1) Gerald Feinberg: The Prometheus Projet (Doubleday, New York, 1968).