Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Des thériodontes et des hommes

Chronique parue dans France Catholique N° 1407 – 30 novembre 1973

 

L’évolution, c’est comme les plaies d’Égypte, qui suscitent la foi d’Israël et endurcissent le cœur du Pharaon. Pour Teilhard de Chardin, elle chantait la gloire de Dieu et annonçait un mystérieux point oméga. Pour les néo-darwiniens, elle montre que le monde est un désert glacé.

De temps à autre, un vrai savant conscient des limitations de la science mais aussi de ses certitudes l’examine telle que les faits nous la présentent. Alors on se trouve ramené à la réalité. Et la réalité nous dispense toujours le même enseignement philosophique: le monde est plus compliqué que l’entendement humain, et toute explication qui se dit globale est par nature une escroquerie.

Rappelons d’abord quelques lapalissades. «Expliquer» l’évolution, c’est expliquer tout ce qui vit. Pas seulement les petites pois de Mendel, la mouche du vinaigre chère aux généticiens, ou la lignée des équidés, tarte à la crème des manuels. Mais bien tout ce qui vit sur cette terre, de l’algue bleue à la salade et à l’ophrys, de la bactérie à l’homme et aux papillons, et aux céphalopodes, et à l’araignée.

Des coléoptères par milliers

Il y a d’abord deux règnes, le végétal et l’animal. Et dans ces deux règnes, des millions d’espèces différentes. Chaque règne comprend plusieurs embranchements, qui comprennent chacun plusieurs classes, qui comprennent chacune plusieurs sous-classes, qui comprennent chacune plusieurs ordres. Au niveau de l’ordre, on a souvent encore des centaines de milliers d’espèces.

250’000 espèces différentes de coléoptères qui toutes ont, non seulement leur anatomie et leur physiologie particulières, mais aussi leurs comportements innés, lesquels sont comme tout autre trait de l’espèce un produit de l’évolution, et doivent donc être expliqués comme tel organe, tel tissu, telle sécrétion glandulaire par le système explicatif proposé!

Ayant cela en tête, méditons le propos de Niko Tinbergen: «Pour connaître un peu le comportement d’une espèce, il faut le travail d’une vie». Tinbergen, lui, a passé sa vie à étudier le goéland argenté, occupation que l’ignorant aurait tendance à juger frivole, s’il n’avait appris voici quelques semaines l’attribution du prix Nobel de médecine à Tinbergen (en même temps qu’à Lorenz, le spécialiste du canard, et à von Fritsch, de l’abeille.

L’homme en France et probablement dans le monde qui connaît le mieux cette étendue dans le règne animal, c’est le professeur P. P. Grassé, auteur du monumental Traité de zoologie[1], et qui pendant de longues années dirigea le Laboratoire de l’évolution des êtres organisés. Il vient, dans un livre magistral[2], d’exposer le résultat d’une vie de réflexion sur le sujet. Une vie de réflexion sur l’évolution, cela ne donne, hélas! (mais faut-il dire hélas?) ni de la philosophie ni du journalisme. Si sa méditation a inspiré à Grassé certaines idées philosophiques, ce n’est pas ici qu’il le dit, car il ne pratique pas le mélange des genres[3]. Ici, il ne s’agit que de science et d’explication.

Et plus exactement de non-explication. Car le bilan de son livre, c’est qu’aucune explication actuellement admise de l’évolution ne tient debout. Le darwinisme, en particulier, et plus particulièrement le néo-darwinisme contemporain, est en contradiction pure et simple avec les faits. Grassé dresse un catalogue minutieux de ces faits qui, si les néo-darwiniens avaient raison, ne pourraient pas exister. Comme on ne résume pas un livre de plus de 450 pages, j’exposerai un seul de ces faits impossibles et pourtant avérés.

Comme on le sait, les néo-darwiniens expliquent l’apparition progressive et ordonnée des êtres vivants par l’action exclusive des mutations (qui modifient au hasard le code génétique) et de la sélection (qui favorise le plus apte). En se reproduisant, les êtres vivants donnent naissance à un certain pourcentage de monstres: c’est la mutation; quand un de ces monstres se trouve par hasard doté d’un avantage quelconque, c’est lui qui survit: c’est la sélection.

Cela était compris, il semble en effet que tout devienne lumineux.

Quand, par exemple, on se promène dans la brousse africaine – vaste étendue d’herbe parsemée de quelques arbres – on constate que de nombreux êtres d’origines diverses paraissent sélectionnés de façon identique par l’avantage que la rareté des arbres donne aux brouteurs dotés par le hasard d’un cou plus long: d’où la girafe, bien sûr, mais aussi plusieurs espèces d’antilopes aux pattes et au cou démesurés. Ces évolutions parallèles (indiscutables) semblent bien montrer l’action d’une cause identique. Cette cause, disent les néo-darwiniens, c’est l’identique pression de sélection opérée par l’environnement. Des environnements identiques sélectionnent des formes semblables, comme cela d’ailleurs se constate chez l’homme: le monde des avocats favorise l’éloquence, celui des déménageurs les gros biceps, etc.

Examinons maintenant les faits. Considérons par exemple l’apparition des mammifères. Indiscutablement, les mammifères procèdent des reptiles. En classant chronologiquement les fossiles du plus ancien au plus récent, on voit apparaître peu à peu chez les reptiles les caractères propres au squelette des mammifères, tandis que les caractères reptiliens s’effacent. La théorie explique cette lente métamorphose par l’action sélective du milieu.

Quelles sont les causes?

Seulement, observe Grassé, ce milieu n’existe tout simplement pas! Dans la demi-douzaine de lignées qui dérivent séparément au sein du sous-ordre des thériodontes, les caractères mammaliens apparaissent à des dates différentes, séparées par des millions d’années, dans des milieux différents, comme si l’évolution en direction du type «mammifère» était programmée. Qu’est-ce qui pousse irrésistiblement et automatiquement le type «reptile» à se transformer en type «mammifère» quels que soient le phylum, le milieu, le genre de vie, bref en dépit de toutes les différences causales observables? Ces évolutions parallèles exigent des causes identiques. Le darwinisme n’a à offrir que des causes différentes. Il faut donc chercher les causes ailleurs.

Un lecteur distrait pensera peut-être que les thériodontes, c’est bien vieux. Mais à mesure que se multiplient les découvertes de préhominiens fossiles en Afrique, on se rend compte que l’hominisation s’est elle aussi faite dans des lignées différentes, à des dates différentes, dans des milieux différents. Le livre de Grassé donne sa saisissante évidence à une sorte de facilité de l’évolution: quand on suit ces lignées qui, nous dit-on, jouent à la loterie, on voit apparaître les mêmes numéros dans le même ordre! Où est le hasard dans cet ordre? Et s’il y a nécessité, quelle en est la loi?■

Aimé Michel

Notes:

(1) Grassé et collab.: Traité de zoologie (28 volumes parus, Éditions Masson).

(2) Pr P. Grassé: L’Évolution du Vivant (Albin Michel, Paris 1973).

(3) Pr P. Grassé s’est expliqué sur ses idées dans Toi, ce petit dieu! (Albin Michel, 1971).