Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Domestiquer l’homme

Chronique parue dans la revue Découvrir les animaux (Larousse) n° 80 d’octobre 1971

 

Dans tous les parcs de Paris et des grandes villes, dans les terrains vagues, parmi les banlieues en voie de lotissement, on peut observer le retour à la nature de ce vieux compagnon de l’Homme: le Chat. Matous un peu galeux aux oreilles frangées, au regard méprisant, affectant de ne pas voir les Hommes et de ne pas entendre leurs machines, sont-ils encore des animaux domestiques? C’est en les étudiant que l’on comprend ce qu’est vraiment la domestication, et ce qu’elle n’est pas.


(Photo: R. Merle-Rapho)

J’ai, pour ma part, étudié ce genre de Chats dans un milieu à peu près équivalent à celui où vit le Chat sauvage d’Europe, l’orée d’une grande forêt alpine, à 1’300 m d’altitude: la solitude — deux maisons habitées seulement, situées à 200m l’une de l’autre — des prés, des haies, quelques ruisseaux, le vaste moutonnement des mélèzes et des sapins que dominent les rochers et la neige.

Les habitants naturels de ce milieu sont aussi nombreux que discrets. Des Oiseaux, bien sûr, Mésanges, Sittelles, Fauvettes, Grives (très nombreuses à partir de novembre), Geais, Pics et la gamme des Rapaces, et aussi les Pies, le Grand Corbeau, le Choucas. Mais surtout, presque invisibles, les animaux à fourrure, de la Souris au Loir, au Lièvre et à l’Écureuil, sans oublier les Fouines, Martres et Belettes.

Et l’Homme. L’Homme, avec ses animaux familiers. Les Chiens sont un peu surveillés, juste ce qu’il faut pour contenter le gendarme. Ils errent, certes, et ils chassent. Mais, au moins, ils ne se reproduisent que sous contrôle. Ils ne retournent pas à l’état sauvage. Ils ne répandent pas leur progéniture, comme le Chat.

Une mécanique simple

La multiplication du Chat dans la nature suit une mécanique simple. Comme on sait, les Chatons naissent aveugles et sans défense, et leur père s’en désintéresse. Il faut donc les cacher. Mais, en même temps qu’aux yeux de ses ennemis naturels — le Renard, le Chien, les Mustélidés, les Buses — la Chatte qui cache sa nichée la dérobe aussi à ceux de l’Homme. Si bien que les Chatons, la plupart du temps, grandissent loin de toute caresse et arrivent sauvages au moment du sevrage. Ils se mettent alors en chasse, se débrouillent eux-mêmes comme ils peuvent, et ceux qui traversent avec succès les épreuves de la jeunesse deviennent des Chats harets, c’est-à-dire des Chats de races domestiques ne menant pas une vie domestique. Contrairement aux Chats des parcs et terrains vagues citadins, le plus souvent redevenus sauvages par la trahison de leur maître (on s’amuse avec un Chaton tant qu’il est petit, puis on le jette à la rue en partant en vacances), ces Chats nés dans la montagne sont réellement sauvages de naissance.

Dans les quelques kilomètres carrés de montagne que j’observe depuis des années, 3 races de Chats se disputent la suprématie: une rousse, une noir et blanc, une grise. La noir et blanc domina pendant toute mon enfance. Puis elle se fit plus rare, la rousse prenant le dessus. La grise, quant à elle, ne domina jamais plus d’un an ou deux. En ce moment, la grise est réfugiée autour de quelques hameaux, et la noir et blanc domine le plus proche village, à 2 km d’ici. Mon propre territoire est colonisé par la race grise.

Ces chats qui grandissent loin de toute caresse et doivent se débrouiller par eux-mêmes… (Photo: Ciccione-Rapho)

On pourrait croire que la proximité d’une forte colonie noir et blanc, bien installée au village, devrait se manifester par un impérialisme vainqueur, les puissants Matous noir et blanc monopolisant toutes les femelles à la ronde et répandant peu à peu leur couleur dans les environs. C’est ce qui se produirait si les unions se faisaient au hasard.

Or, ce n’est pas le cas. Après avoir longtemps donné naissance à des Chatons gris, les Chattes grises qui occupent le voisinage s’obstinent, depuis 3 ou 4 ans, à donner le jour à des rouquins. Il ne s’agit nullement d’un phénomène mendélien de résurgence d’un gène roux. C’est, tout simplement, que le goût de ces dames a changé et qu’elles sont actuellement éprises d’un superbe Matou couleur de soleil que j’ai surpris plusieurs fois dans les parages à la saison des amours. D’où vient ce séducteur, je ne sais. De très loin, sûrement, car personne à la ronde ne le connaît. Peut-être de la forêt?

Le résultat de ses manœuvres est en tout cas facile à prévoir, si du moins il ne disparaît pas au cours des 2 ou 3 années à venir: les rouquins s’empareront des hameaux par renouvellement des générations et, de là, assiégeront le village qu’ils dominaient jadis. Alors les noir et blanc se réfugieront à leur tour dans les hameaux.

Il serait passionnant de connaître à fond les mécanismes de ces changements. Mais sitôt qu’on y réfléchit, les problèmes se multiplient. Par exemple, les Chats savent-ils qu’ils sont roux ou gris? La dominance d’une couleur en un lieu donné est-elle une espèce d’alliance raciale, ou bien résulte-t-elle de la conquête d’un certain territoire par un mâle plus puissant? L’orthodoxie actuelle en matière de psychologie animale se contenterait de cette dernière explication. Mais ce n’est pas si simple. Quand le rouquin vient faire sa cour aux Chattes du voisinage, il n’est pas dans son territoire, mais dans le leur. Il ne s’agit donc plus de dominance dans un territoire donné, mais d’un rapport plus compliqué, plus indéfinissable. Pourquoi ce Rouquin vient-il ici de si loin? Pourquoi les Chattes le préfèrent-elles à ses rivaux des environs? Y a-t-il même rivalité? Pourquoi les gris, qui ne tiennent jamais les positions apparemment les plus importantes, ne disparaissent-ils pas complètement?

N’a-t-il pas déjà l’allure du Chat sauvage, cet Haret au regard circonspect ? (Ph. P. Berger-Rapho)

Le rôle de l’Homme

Le plus curieux, dans cette guerre des 3 couleurs, c’est le rôle de l’Homme. Beaucoup de ces Chats harets sont à la fois sauvages et apprivoisés. Apprivoisés en ce sens qu’ils se laissent caresser près des maisons (jamais dans la nature), et sauvages parce que personne ne s’occupe d’eux. Les Hommes font pour eux partie du paysage. Ils sont une singularité de leur terrain de chasse, mais une singularité très remarquable. Par exemple, les Chats savent qu’ils ne doivent pas entrer dans les appartements. Les granges, les écuries, les caves sont terrain neutre: on y pénètre la nuit, on s’en éclipse à la moindre alerte. Si l’on s’y trouve enfermé, c’est la panique. Ceux qui choisissent franchement la forêt et l’éloignement de l’Homme sont cependant rares, et même exceptionnels, bien que l’Homme en lui-même ne leur serve à rien.

Et c’est là que l’on découvre la limite entre la liberté et la domestication, la différence entre le Chat et, par exemple, le Mouton ou le Cheval. Le Chat est un animal sauvage qui a adopté l’environnement humain. Il s’y est adapté sans cesser d’être sauvage, alors que le Mouton, le Cheval et les autres animaux domestiques ont été réellement transformés en instruments de l’Homme et ne savent plus vivre sans lui. La Chèvre est le seul autre exemple d’animal ayant su concilier sa familiarité avec l’Homme et ses instincts naturels. Voilà pourquoi l’Homme est la plus belle conquête de la Chèvre et du Chat.

Aimé Michel