Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Doutes et balivernes

Chronique parue dans France Catholique − N° 1403 – 2 novembre 1973

 

Souvent, je l’avoue, je m’interroge sur l’utilité de ces petits articles et même sur leur honnêteté. Plus le temps passe et plus toute vulgarisation tend à devenir une imposture. Car si le texte est difficile et obscur, à quoi sert-il? Et s’il est clair et facile, il ment.

Il ment, non parce que la science serait une ambroisie réservée aux dieux de l’intelligence et inassimilable au commun des mortels! Cela, c’est le mythe suranné, c’est la science racontée aux enfants par la comtesse de Ségur. Car les savants ne sont ni des dieux ni des prêtres. Ils appartiennent au commun des mortels. Les études psychologiques montrent chez eux les mêmes inégalités, les mêmes variations et les mêmes faiblesses intellectuelles que chez n’importe quelle autre catégorie professionnelle. Il fut certes un temps où presque tous les savants avaient du génie – beaucoup de génie, ou un peu. C’était avant que la recherche ne devint un métier comme un autre, quand seuls la pratiquaient ceux qui y avaient été poussés par leur démon intérieur, quand le savant était ce que sont encore le violoniste ou le poète, un luxe. On peut fixer la fin de ce temps-là à la dernière guerre, ou peu avant. En France, la création du Centre national de la recherche scientifique en marquerait assez bien le terme.

Condamnées au mouvement

Dans le monde où nous vivons désormais, la science est devenue une fonction collective, et très probablement la première. Elle est un métier vers lequel on est orienté, comme vers tout autre métier, par les hasards de la mécanique sociale: le plus souvent par ce que les Anglo-Saxons appellent le curriculum, c’est-à-dire par l’enchaînement des études où désormais tout enfant des pays avancés se trouve inéluctablement engagé, comme il était engagé dans les rites successifs de la montée vers l’âge adulte au sein des sociétés anciennes.

Elle est un métier, ou plutôt une infinité de métiers à l’apprentissage long, fastidieux, compliqué. Il arrive certes toujours qu’un artisan de ce métier se trouve avoir du génie, ou bien qu’il arrive à l’endroit et au moment où quelque grisante fortune soit mûre et prête à la cueillette. Mais dans l’immense majorité des cas, comme le constatait, avec réalisme, M. Leprince-Ringuet dans sa célèbre leçon terminale, la vie du savant se passe en pénibles efforts payés d’un cheminement lent, incertain et obscur, un peu semblable à celle, jadis, du paysan. Combien de lecteurs de ce journal peuvent citer dix noms de savants actuellement vivants? Or, ils sont des centaines de mille.

J’ai dit que la science est devenue une fonction sociale, et très probablement la première. Les sociétés modernes, comme la bicyclette, ne tiennent debout que par leur mouvement. Peut-être est-ce là une tragédie. Beaucoup l’affirment. Mais enfin, c’est un fait, et qui ne tient en rien au régime politique: la Chine, comme l’Amérique, comme la Russie, comme la France, ne tiennent debout que dans l’expansion. Et sans la science qui perfectionne sans cesse les techniques, pas d’expansion. La science est donc venue s’ajouter au labourage et au pâturage, que dis-je, les prendre en mains, les remplacer.

Dans cette énorme activité, la plus formidable de l’histoire, la plus diverse, la plus émiettée en spécialisations, où porter un regard instructif à l’homme, j’entends à l’homme vivant, doté d’une personne, ayant un destin à assumer? Voici quelques titres de publications récentes: «Rythmes circadiens et circatrigintidiens du seuil de la douleur cutanée chez l’homme», par cinq chercheurs italiens[1]; «Organisation évolutive d’un groupe préférentiellement agamique: la section des Maximae du genre Panicum», thèse d’un chercheur de l’Université d’Orsay, 1972; Computer-Assisted Expert interrogation – a Report on Current Methods Development, par trois Américains de l’Université de Stanford, 1972. Où que l’on porte son attention, tout est aussi étroitement approfondi. Une vieille maxime de logique nous enseignait que «l’extension est en raison inverse de la compréhension»; ce qu’on pourrait traduire grossièrement par «plus c’est facile, plus c’est insignifiant».

Certaines obscurités des études que je viens de citer ne sont pas irrémédiables. Un «rythme circatrigintidien» par exemple, c’est un phénomène vivant qui se reproduit à peu près tous les trente jours, et cela devient sur le champ sensible à tous les lecteurs de cet article (et plus spécialement à la moitié d’entre eux!). Mais certaines autres difficultés sont rétives à la simplification, par exemple, le «groupe préférentiellement agamique». Même en traduisant les termes techniques quand c’est possible, on n’est d’ailleurs guère avancé, car il reste l’essentiel, qui est l’ensemble des concepts supposés connus, y compris les méthodes servant à les manier, qui sont presque toujours mathématiques.

Je dis, par conséquent, que tout traduire en faisant du facile, c’est perdre le signifiant, ce n’est pas traduire, c’est trahir. C’est mentir. Le lecteur qui lit mes articles et qui y réfléchit, sur quoi donc réfléchit-il au juste? Pas sur la science telle qu’elle est dans sa réalité, c’est certain. Sur quoi alors?

Sur des résultats d’abord, et là il me semble que la réflexion est souvent légitime: on n’a pas besoin, pour prendre connaissance des qualités d’un moteur, de savoir ce qu’est une courbe adiabatique. L’étude des quasars par exemple, si laborieuse pour l’astronome, aboutit à poser quelques questions très simples, parmi une foule d’autres qui ne le sont pas.

La prison du métier

Mais tout esprit curieux de science doit savoir que beaucoup, parmi les questions les plus importantes, même philosophiquement, resteront à jamais enfermées dans la prison du métier: par exemple la possibilité d’un temps rétrograde, dont j’ai eu l’occasion de parler. Nous avons là le cas typique d’une interrogation philosophique fondamentale et à laquelle seule la physique la plus abstruse pourra peut-être nous donner la réponse. Une deuxième vertu de la vulgarisation supposée honnête me semble être l’acquisition d’un sain esprit de doute: tout est si difficile! La plus petite certitude n’est obtenue qu’au prix de tant d’efforts! de contrôles! de recommencements! Quiconque a compris cela est à jamais vacciné contre les beaux systèmes qui, en trois coups de cuillère à pot, vous expliquent l’Homme, l’Histoire, la Pensée, la Conscience, l’Inconscient, et tous les mystères où nous nous débattons. Hors la lumière intérieure dont aucune science n’a rien à nous dire, seules les balivernes sont simples. Des balivernes, certes, il en faut. La vérité nous paraîtrait fade si nous ne devions la conquérir. Donc, c’est entendu, il en faut. Mais rien de trop, disaient les Grecs.■

Aimé Michel

Note:

(1) Bulletin du Groupe d’étude des rythmes biologiques (Tome 5, 1973, No 2).