Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Du bon usage des ennemis

Chronique parue dans France Catholique − N° 1330 − 9 juin 1972

 

Le sultan écouta en silence les rapports de ses vizirs, n’interrompant que par de brèves questions où l’on voyait qu’il ne perdait pas un détail. De temps à autre, il taillait distraitement un crayon avec son sabre, ou bien faisait un clin d’œil à Zadig, son neveu, l’air de dire: «Sont-ils raseurs, ces ministres!».

Ce fut le vizir de l’Extérieur qui conclut. Il parla Chine, Russie, Amérique, Vietnam. tiers-monde. Puis il se tut et l’on attendit le bon plaisir de Sa Majesté.

Sa Majesté bâilla, se cura un ongle avec le bout de son sabre, déclara: «Je suis jaloux», médita et reprit:

J’aime bien Babylone

— Oui, je suis jaloux de mon cousin Richard. Jamais dans l’histoire, écoutez-moi bien, jamais souverain n’eut plus de chance que mon cousin Richard, sultan d’Amérique. Un pays riche et puissant se suffisant à lui-même, des sujets nombreux, laborieux, jamais à court de trouvailles, payant leurs impôts rubis sur l’ongle, amusés d’assez de querelles intestines pour leur faire oublier de se mêler de ce qui les regarde, et donc incapables d’empêcher le gouvernement de gouverner; ah! oui, je suis jaloux. J’aime bien Babylone, mais si j’étais à la place de mon cousin…

L’assemblée laissa le sultan rêver à ce qu’il ferait s’il était à la place de son cousin Richard, puis le subtil M. Disymède demanda à Sa Majesté comment elle voyait la conjoncture.

— Le plus beau cadeau de la Providence à mon cousin Richard, dit le sultan, ce sont ses ennemis. Des ennemis en or, comme j’en voudrais avoir. Hélas! personne ne se soucie plus de nous vouloir du mal. Nous sommes trop petits. Voyez par exemple les communistes. Partout où ils prennent le pouvoir, un infaillible génie leur inspire de faire exactement ce qu’il faut pour installer la pénurie, la pagaille, l’immobilisme et le mécontentement populaire. N’est-il pas vrai, monsieur Disymède, que l’Union soviétique a plus de richesses naturelles et de citoyens que les États-Unis?

— C’est vrai, dit le subtil grec. Voici quelques chiffres.

— Une autre fois, dit le sultan. Et n’est-il pas vrai que l’expansion capitaliste de la Russie, à la veille de la Première Guerre mondiale, tendait à se modeler sur l’expansion des pays occidentaux?

— C’est vrai également. C’est ainsi que…

— Une autre fois. Qu’est-ce donc, je vous le demande, qui a sauvé l’Amérique de son unique rival possible? La Révolution d’octobre. Essayez d’imaginer ce que serait maintenant l’immense Russie mise depuis un demi-siècle en valeur (ou exploitée, comme vous voudrez) par les méthodes capitalistes! Et c’est très facile à imaginer: vous n’avez qu’à considérer le Japon. Le Japon était encore bien plus arriéré que la Russie au début du siècle, malgré son impressionnant appareil militaire. Son peuple était valeureux, mais les Russes ne le sont pas moins. Les Russes, de plus, n’avaient pas, pour se mettre au diapason de l’Occident, à franchir l’abîme culturel d’une psychologie complètement différente de la sienne. Ils avaient déjà une tradition scientifique, ils adoraient le même Dieu, ils étaient, même les plus illettrés d’entre eux, nourris des mêmes idées, des mêmes rêves de connaissance et de liberté, et leur esprit, ce qui est capital, fonctionnait selon les mécanismes communs à toutes les langues indo-européennes et qui sont ceux-là même de la science. Ils avaient fait abondamment déjà la preuve de leur génie dans tous les domaines de l’intelligence et du cœur.

«Le seul obstacle à leur essor, c’était le système de mon cousin Nicolas, un saint homme certes, mais un crétin, qui justement s’effondra avec beaucoup d’à-propos, ainsi que vous savez, devant l’épreuve de la guerre.

«Moi, si j’avais été les Américains, j’aurais eu très peur lors de la révolution bourgeoise de Russie, celle de mars et juillet 1917. J’aurais compris sur-le-champ que le seul obstacle empêchant la Russie de me disputer l’empire du monde venait de disparaître. Et savez-vous ce que j’aurais fait? Parmi les innombrables utopistes et constructeurs de mondes en chambre éternellement enfantés par la sainte Russie, j’aurais fébrilement cherché celui — il existait forcément quelque part — qui promettait au peuple la fonctionnarisation universelle, et je me serais hâté de le dépêcher vers la Révolution russe pour qu’il la neutralise en la récupérant à son compte. La Révolution ainsi fonctionnarisée, j’aurais, pour la consolider, feint de lutter contre elle avec horreur. Ainsi tous mes ennemis, pour se protéger de moi, l’auraient embrassée avec enthousiasme et seraient à leur tour devenus fonctionnaires. Voilà en effet, messieurs, ce dont je rêve secrètement: fonctionnariser tous mes ennemis, dussé-je cotiser pour eux à la retraite. Car que fait la Révolution fonctionnarisée? Rien. Elle sèche sur pied, non sans répandre tout ce qu’il faut de discours pour attirer à elle les apprentis révolutionnaires, les absorber et les transformer à leur tour en fonctionnaires.»

Sa Majesté rêva un instant.

— Il est triste, poursuivit-elle, de voir qu’une chance inouïe épargna aux Américains jusqu’au mal d’imaginer et de mener à bien cette sublime manœuvre: cela se fit tout seul. Ils n’eurent qu’à regarder, encore que, à la vérité, je me demande parfois si la Révolution d’octobre n’est pas la plus machiavélique de toutes les machinations ourdies par le capitalisme impérialiste monopoliste. Ne souriez pas, monsieur Disymède: s’il est vrai que hic fecit qui prodest, mon hypothèse est irréfutable.

Les deux promises sont trop belles

«Mais ne ressassons pas le passé. C’est au présent que je pense en vous brossant ces fresques d’histoire. Voyez quels sont les embêtements actuels de mon cousin Richard. Qu’a-t-il en face de lui? D’un côté une nuée de petites révolutions prodigieusement opiniâtres et irréductibles qu’il se ruine à vouloir décourager lui-même, sur place, avec ses dollars, ses armes et sa CIA, le tout en vain, bien entendu, puisqu’une révolution obligée à combattre est empêchée de se fonctionnariser. Sans parler du Vietnam qui le ronge comme un chancre, à peine a-t-il maîtrisé un feu ici qu’un autre éclate là, attisé d’ailleurs par les parlottes de la Révolution fonctionnarisée, laquelle, ayant des loisirs, sait merveilleusement causer pour encourager les autres au combat.

«Et d’un autre côté, il y a les pays où la Révolution a triomphé. Et ceux-là, parfaitement conscients depuis des lustres que seul le capitalisme impérialiste monopoliste sait mettre un pays en valeur, n’ont d’autre ambition que d’offrir à ce dernier, sur un plateau d’argent, toutes les bonnes affaires désirables. Savez-vous ce qui angoisse présentement le Japon? C’est de ne savoir lesquelles sont les plus avantageuses des offres russes en Sibérie ou de celle que la Chine s’apprête à lui faire. Cruelle incertitude! non seulement la mariée est trop belle, mais il y en a deux. Et de plus, prêtes à se battre sous les regards de l’impérialisme.

«Ah! messieurs, j’enrage de voir que mon cousin Richard soit si long à comprendre que les problèmes où il se trouve portent en eux-mêmes leur solution, ce qui fait perdre le temps de tout le monde, sans parler du sang répandu. Et qu’il lui suffirait, au lieu de s’obstiner à combattre cent petites révolutions aspirant à se fonctionnariser, de les aider tout simplement à vaincre. Cela lui donnerait du lustre et il n’aurait plus qu’à attendre patiemment les effets habituels de la fonctionnarisation en avisant ses banquiers et ses hommes d’affaires de se tenir prêts à gagner beaucoup d’argent.

Le rire du sultan

«Prenez le cas du Chili par exemple, qui fait présentement tant de misères aux pauvres capitalistes de Wall Street et où règne encore le désordre démocratique. Se peut-il qu’il n’existe aucun parti communiste dur et pur au Chili? Qu’attend donc la CIA de mon aveugle cousin pour bricoler à ce providentiel Parti les conditions d’une prise de pouvoir? Le Parti au pouvoir, faites-lui confiance: la pagaille cesserait sur-le-champ, remplacée par la désorganisation planifiée, comme cela se voit partout. Et deux ans plus tard, au plus, Wall Street pourrait se remettre aux choses sérieuses.

«Monsieur Disymède, que murmurez-vous?»

— Je dis que les Américains sont trop attachés à la liberté pour se conduire aussi cyniquement.

Le sultan, à ces mots, fut pris de ce bruyant hoquet auquel on reconnaissait qu’il déployait sa gorge royale. Il riait tant que l’on voyait ses augustes amygdales.

— Vous avez raison, mon bon ami, dit-il, redevenu sérieux. Ils aiment la liberté au point de ne jamais hésiter, pour la défendre, à s’allier avec ses ennemis. C’est fort bien à eux, et je tiens à leur rendre cet hommage, moi qui, paternellement mais fermement, coupe toujours la tête à ceux qui osent douter de mes sentiments démocratiques.

— Votre Majesté se plaît à badiner, dit Zadig.

— Oui, mon neveu, dit le sultan. Le paradoxe est la fine pointe de la vérité. Les capitalistes n’ont pas suscité la Révolution d’octobre. Les Américains ne donneront jamais la main aux communistes pour, de révolutionnaires, en faire des clients. Simplement, les choses se passeront comme s’ils l’avaient fait, mais beaucoup plus lentement, avec du sang et des larmes.»

Aimé Michel

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