Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Du crustacé aux mass media

Chronique parue dans France Catholique − N° 1376 – 27 avril 1973

 

En 1936, le sociologue américain Harold D. Lasswell lançait la formule «qui dit quoi à qui?» et ouvrait la voie à une recherche nouvelle dans une certaine mesure sans le savoir.

Cette question qui dit quoi à qui? résume, en effet, dans une formule lapidaire, un phénomène sociologique de capitale importance, aussi ancien que la société humaine et que connaissent toutes les sociétés existantes, y compris animales, celui de la communication.

Les absents ont toujours tort

Quand, dans une fourmilière comptant des centaines de milliers d’individus, on introduit une fourmi d’une autre fourmilière, mais appartenant à la même espèce, elle se fait aussitôt expulser ou massacrer. Quand, dans un groupe de rats, on en isole un pendant quelque temps, puis qu’on le rend aux siens, ceux-ci l’exterminent sur-le-champ. Quand, dans une ruche, la reine meurt, aussitôt toutes les abeilles changent leur économie générale; et si la saison s’y prête, elles se mettent à nourrir une larve avec des hormones spéciales et refabriquent une autre reine. Faut-il admettre que chacune des centaines de milliers de fourmis connaît toutes les autres, que chez les rats les absents ont toujours tort, que les abeilles passent leur temps à se demander des nouvelles de leur reine? C’est l’idée qui vient irrésistiblement à l’esprit quand de ses yeux on voit (ou croit voir), les choses se dérouler.

Et cependant, quand des centaines d’énormes fourmilières de Formica polyctena occupent ensemble une forêt, les dizaines de millions d’insectes entretiennent des rapports relativement étroits et peuvent impunément pénétrer dans des colonies qui ne sont pas les leurs; cependant encore, on peut réintroduire le rat voyageur chez les siens sans danger pour lui, moyennant une simple manipulation olfactive; cependant aussi, il existe des pathologies de la ruche qui la font mourir sans reine. Tous ces paradoxes ont été expliqués par des faits sans aucun rapport avec ce que semblait montrer l’évidence. C’est ainsi, par exemple, que la communication entre insectes sociaux se fait essentiellement par régurgitation mutuelle de nourriture; dans le cas de la ruche, une hormone propre à la reine est sans cesse recueillie et redistribuée de proche en proche; la présence de cette hormone dans la nourriture régurgitée atteste l’appartenance à la même communauté. C’est une sorte de mot de passe.

J’étudie depuis quinze ans au Service de la Recherche de l’ORTF ces phénomènes de communication, m’attachant surtout à discerner ce qu’il y a de commun dans la communication humaine et animale. Il est frappant de relever, à travers des instruments physiologiques et des supports techniques totalement différents, la similitude des résultats recherchés et atteints.

Si, par exemple, on considère la diffusion d’une information dans deux collectivités comptant un même nombre d’individus, l’une d’abeilles, l’autre d’hommes (une ruche et une grande ville), on constate que, dans la mesure où l’information concerne la collectivité, les moyens humains de diffusion de masse (nos mass media) sont très largement battus par ceux du monde animal. La «nouvelle» de la mort de la reine n’est plus ignorée par une seule abeille de la ruche quelques dizaines de minutes à peine après l’événement.

Certes, il faut s’abstenir de tout anthropomorphisme; compte tenu de nos physiologies respectives, la disparition de la reine est un événement beaucoup plus dramatique pour l’abeille que pour nous celle (qu’il me pardonne!) de M. Pompidou. Il serait plus juste, dans une certaine mesure, et sans aller trop loin là non plus, de comparer la mort de la reine à une panne électrique ou à une grève des épiciers. Mais même si l’on compare des événements comparables, comme l’incendie du CEG parisien et le jet d’une allumette dans une fourmilière, l’information de masse circule bien plus vite dans la fourmilière que dans la ville, et elle atteint tout le monde.

Ces exemples non humains de communication de masse sont primitifs et je ne les donne que pour faire sentir la généralité du phénomène et inciter à la réflexion. On peut descendre encore plus bas dans l’élémentaire en retrouvant les mêmes phénomènes. La diffusion d’une réaction pathologique dans un organisme, l’installation d’une immunité lors d’une vaccination, la mobilisation des leucocytes autour d’une plaie, sont aussi des phénomènes primitifs de communication de masse. Je soulignais déjà il y a une dizaine d’années, le remarquable parallélisme par lequel, actuellement, sous nos yeux, l’évolution des télécommunications copie littéralement la paléontologie du système nerveux, à cela près toutefois que la copie artificielle réalisée sans le savoir par nos ingénieurs a parcouru en quelques dizaines d’années ce qui n’a pu être atteint pour la première fois par le jeu des lois de la nature qu’en plusieurs millions de siècles.

L’infrastructure matérielle de nos communications de masse actuelles correspond en gros à la complexité du système nerveux de certains invertébrés, disons d’un crustacé doté de ganglions nerveux. Les centres de dispatching automatisés dotés d’une mémoire (par exemple les ordinateurs qui règlent le trafic d’Air France), montrent les mêmes éléments théoriques que de tels ganglions. On peut en donner un schéma identique, où l’on est étonné de retrouver les mêmes fonctions disposées dans le même ordre.

Le cerveau humain, avec ses quinze ou vingt milliards de neurones et le nombre incalculable de ses connexions (le professeur Debray parle prudemment de centaines de milliards), fournit en revanche un modèle qui, même du point de vue strictement matériel, semble dépasser les possibilités de toute fabrication par l’extérieur. Le vulgarisateur qui, il y a quelques années, croyait proposer une image frappante en écrivant qu’une fourmi fabriquée avec des transistors serait plus grosse que l’Empire State Building, n’avait aucune idée de la complexité d’un simple neurone.

Le gland contient le chêne

Le neurone, que l’on peut, en ne considérant que sa fonction de corrélation, comparer à un transistor, est en effet déjà en lui-même une formidable machine. Il est déjà une cellule vivante, et le seul problème de la membrane de la cellule la plus primitive est en lui-même inextricable. Cependant, entre les mécanismes respectifs de la communication de masse à l’échelle humaine (les mass media), la communication animale, la communication organique et, plus bas encore, la communication biochimique et biomoléculaire, il existe plus qu’une analogie: il y a bel et bien un schéma commun que la science s’efforce d’expliciter. Ceux qui posent le problème de l’évolution en ne considérant que les êtres et les machines ne voient pas l’essentiel. L’ordre d’apparition de ces êtres et de ces machines suggère et même impose l’existence, dans l’ultime réalité du monde matériel, au cœur de l’atome, et plus loin dans la particule, voire dans la définition primordiale de l’énergie qui enfante les champs, les particules et les rayonnements et, qui sait, plus loin encore tout être, d’une latence antérieure à tout ce que nous voyons et étudions. Cette latence contient déjà tout l’ordre ultérieurement développé, comme le gland contient le chêne. Dire que la physique quantique «explique tout», c’est donc ne rien dire: par quelle nécessité la physique quantique contiendrait-elle déjà l’homme? C’est à cela qu’il faut répondre. Et si l’on dit que cette question n’a pas de sens, alors, on doit m’expliquer bien clairement, à partir d’où la science doit abdiquer et renoncer à s’interroger.■

Aimé Michel