Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Du nouveau sur les rêves

Article paru dans Planète N°5 de juin / juillet / août 1962

«Oserez-vous aller plus loin?
lui demandai-je avec un respectueux espoir.
Loin? Ce que j’ai vu vous pétrifierait.
En arrière, en arrière! En avant, en avant!
Regardez donc, imbécile timide!»
(LOVECRAFT)

ENTENDONS-NOUS LE RESSAC DU FUTUR?

«Une nuit de novembre 1941, rapporte mon ami P.M., musicien connu, je me trouvais à bord d’un paquebot, quelque part dans la mer Caraïbe, et je rêvais. Je crus être accoudé au bastingage du navire et voir celui-ci glisser majestueusement dans les rues d’une ville. Les façades des maisons défilaient devant moi. En me penchant, je pouvais voir les autos circuler entre les immeubles et la coque du bateau. C’était un spectacle extraordinaire et bien éloigné de tout ce que je pouvais attendre de mon voyage à travers l’Atlantique.»

Que dire d’un tel rêve? Faites appel à vos souvenirs de lecture. Si vous êtes physiologiste, sans doute penserez-vous à l’influence du mouvement du navire sur les canaux semi-circulaires du dormeur, qui rêve qu’il navigue, ce qui est vrai. Si vous êtes psychanalyste et si vous connaissez le rêveur, vous rattacherez ce défilé d’une ville en pleine mer à quelque symbole en rapport avec sa vie inconsciente. N’étant ni physiologiste ni psychanalyste, je ne sais jusqu’où une technique bien au point conduira votre sagacité. Mais ce que je sais, c’est qu’aucune de ces sciences ne vous guidera jusqu’à l’essentiel, parce que l’essentiel, que voici, ne relève ni de la psychanalyse ni de la neurophysiologie: le lendemain, vers midi, P.M. entend dans sa cabine tous les bruits familiers qui préludent à un accostage. Il monte sur le pont, et que voit-il?

«Nous étions entrés dans le port de Curaçao, dont le nom, jusque-là, n’avait jamais évoqué pour moi, outre la liqueur, qu’une vague image d’île verdoyante avec des cocotiers. Or, le port de Curaçao se trouve en réalité situé dans une sorte de lagune complètement encerclée par les terres. Pour l’atteindre, les gros paquebots s’engagent dans un canal rectiligne de la largeur de la Seine à la hauteur du pont de Solférino. Accoudé au bastingage, je voyais donc les maisons des quais défiler devant moi et les autos circuler entre le navire et les immeubles, sur ces mêmes quais que le paquebot dominait d’une grande hauteur…»

NE PAS PARLER DE COÏNCIDENCES, S.V.P.

Ici, certains parmi les hommes habiles à manier les seules techniques d’étude onirique actuellement existantes, commencent à sourire et, parce que ni la neurophysiologie ni la psychanalyse ne rendent compte de ce phénomène, ils le baptisent coïncidence. Tout au plus admettront-ils que le rêve peut favoriser d’étonnante façon la faculté de rappel des souvenirs et qu’il existe mille preuves que l’on peut, en rêvant, évoquer des souvenirs inaccessibles à l’état de veille: si P.M. a fait ce rêve, c’est qu’il pensait à l’accostage du lendemain et qu’il avait vu une fois, peut-être dans son enfance, quelque carte postale représentant un paquebot dans le canal de Curaçao. Peu importe que P.M. jure ses grands dieux n’avoir jamais rien vu de tel puisque, par définition, il est admis que le souvenir en question est inconscient. Voilà donc le rêve prémonitoire expliqué par une hypothèse possible, certes, mais incontrôlable et, puisqu’il est expliqué, on n’en parle plus. «Une certaine forme de science, dit le biologiste Jacques Lecomte[1], consiste à expliquer les faits nouveaux par des hypothèses improbables mais conformes au connu: c’est l’art de ne pas progresser.»

La stricte méthode scientifique ne consistera certes pas à nier la coïncidence, mais à l’évaluer en termes de probabilités. Il est évident, en effet, que si quelques rares rêves ont une apparence prémonitoire ou si les rêves de cette sorte sont vagues et ne comportent que peu de détails significatifs, le hasard suffit à les expliquer. Et si le hasard suffit, la logique nous conduit à admettre cette explication plutôt qu’une autre, car la meilleure explication est celle qui découle du minimum d’hypothèses. Le mot «vraisemblance» n’a pas d’autre sens en science: ceux qui interprètent la vraisemblance scientifique par une référence au bon sens ignorent en général que ce prétendu bon sens est battu en brèche par toutes les découvertes de la physique depuis Planck et Minkowski.

CE QUE RÊVA UNE JEUNE FILLE DU MINNESOTA

Actuellement, deux chercheurs surtout se sont fait une spécialité de l’étude des rêves à apparence prémonitoire: ce sont le professeur Tenhaeff[2], d’Utrecht, déjà connu des lecteurs de Planète, et le docteur Louisa Rhine, femme et assistante du professeur Rhine, directeur du Laboratoire de Parapsychologie de l’Université Duke, aux États-Unis. C’est dans les fiches de ce dernier que je vais maintenant puiser quelques exemples de rêves «riches», c’est-à-dire comportant un nombre hautement improbable de détails exacts.

Une jeune fille du Minnesota avait connu à l’école de son village natal un jeune garçon du nom de Dan Brown. Ses études finies, elle fut nommée institutrice dans un autre village assez éloigné. Quelque temps après, faisant à ses parents une visite de week-end, elle eut avec sa mère la conversation que voici:

— Qui est maintenant directeur de l’école du dimanche?

— Madame Brown.

— Oh! Mr. Brown s’est donc remarié?

— Remarié? Que veux-tu dire?

— Eh bien! mais… la mère de Dan n’est-elle pas morte?

— Pas du tout! Tu l’as rêvé!

— Oh non! Je peux même te dire comment elle est morte. Je m’en souviens bien. C’était une nuit d’été. Il pleuvait un peu. Elle est morte dans une maison de bois inachevée. Je revois la cuisine, dont les fenêtres n’étaient pas encore posées. Le feu brûlait dans un fourneau à bois sur lequel bouillait une lessiveuse. La sœur de Dan repassait du linge que je pliais et que je portais deux pièces plus loin, dans une chambre à coucher où la vieille dame reposait, très malade. Là, une infirmière prenait ce linge, le rangeait et me tendait du linge sale que je rapportais dans la cuisine. C’est ce jour-là que madame Brown est morte.

— Eh bien! dit la mère, crois-moi, tu l’as rêvé, car madame Brown est on ne peut plus vivante.

La jeune fille retourne le lendemain à son école et oublie toute cette histoire. Quelques mois se passent. Elle revient chez ses parents, apprend que madame Brown est malade et, comme il est de coutume au village, va proposer ses services à la famille éprouvée. La vieille dame était couchée dans une chambre de sa nouvelle maison, laquelle était en bois, et inachevée. Une infirmière la veillait. Dans la cuisine, la sœur de Dan repassait. Une lessiveuse bouillait sur le fourneau à bois.

— Tiens, dit la repasseuse, porte ce linge à maman.

Et, tandis que la jeune fille aidait au rangement, la vieille dame mourut.

L’INCIDENT DE QUATRE HEURES TRENTE-CINQ

Une nuit, une jeune Américaine habitant l’État de Washington s’éveille en sursaut, épouvantée. Elle vient de rêver que le grand lustre ornemental pendu au plafond de la chambre où dort son bébé, exactement au-dessus du berceau, s’est détaché et a écrasé le berceau. Le bébé est mort horriblement mutilé et, dans son rêve, elle voit très nettement son mari et elle-même figés, désespérés devant le désastre. Elle voit aussi la pendulette sur la table de nuit du bébé et l’heure: quatre heures trente-cinq. Toujours dans son rêve, elle entend une pluie diluvienne et le vent qui bat les fenêtres.

Son mari, réveillé par ses pleurs, se moque d’elle.

— C’est un rêve idiot, dit-il, oublie-le et rendors-toi!

Il se retourne dans son lit et fait comme il dit. La jeune femme, cependant, est inquiète. Elle se lève, va jusqu’à la chambre où dort l’enfant. Tout est parfaitement normal. La lune brille à travers la fenêtre, il n’y a pas un nuage dans le ciel, pas un souffle de vent.

— Je suis folle, pense-t-elle.

Et elle revient vers son lit. Mais au moment de se recoucher, cédant à une impulsion irrésistible, elle retourne dans la chambre de l’enfant, le prend dans ses bras et l’emporte avec elle. Avant de s’endormir, elle regarde l’heure: deux heures et quart.

La nuit s’écoule lentement. Et, soudain, toute la maison est arrachée au sommeil par un fracas épouvantable. Mari et femme sautent à bas du lit et courent jusqu’à la chambre de l’enfant. La lumière allumée montre le berceau (vide) réduit en miettes par la chute du lustre. Un vent de tempête secoue la maison et la pluie bat les vitres. Sur la table de nuit, le réveil marque l’heure: quatre heures trente-cinq…

Je reviendrai tout à l’heure sur ce rêve, particulièrement remarquable en ce que le futur entrevu a été évité précisément parce qu’entrevu: il pose, en effet, sur le plan physique un problème insoluble dans le cadre de notre logique.

Arrêtons là notre exploration des cas enregistrés par le docteur Louisa Rhine. Comment en évaluer la probabilité? Si toute la littérature des rêves prémonitoires se limitait à ces trois récits, mieux vaudrait sans doute parler de coïncidences. Mais les dossiers de l’Université Duke en contiennent des milliers de semblables. Louisa Rhine a pu écrire un livre de deux cent quatre-vingt-onze pages en en mettant une petite partie bout à bout. Tenhaeff en a enregistré tout autant à son Institut de Parapsychologie d’Utrecht. Les dossiers de l’Institut de Métapsychisme de Paris en offriraient également des milliers aux chercheurs, si quelqu’un en France s’occupait de ces problèmes.

Tant de cas collectés par tant de personnes au-dessus de tout soupçon peuvent-ils encore s’expliquer par la théorie de la coïncidence? Avouons alors que toutes ces coïncidences forment un fait nouveau et un fait qui, par ses complications, mérite bien autant notre attention qu’aucun fait physique étudié par la science.

LA PSYCHANALYSE N’EXPLIQUE PAS TOUT

La première question suggérée par l’accumulation des rêves prémonitoires est la suivante: si Rhine, si Tenhaeff, si Bender et tant d’autres ont pu collecter tant de cas significatifs, cela ne suppose-t-il pas que la proportion des rêves prémonitoires dans le flux des rêves courants atteint une fraction décelable? Un chercheur qui voudrait le savoir devrait, pendant un long intervalle de temps, noter systématiquement à son réveil tous ses rêves de la nuit, puis comparer le fichier ainsi obtenu aux événements de sa vie: expérience longue, pénible et peu prometteuse à première vue. Lisez, en effet, tous les livres classiques sur le rêve et notamment la littérature psychanalytique: vous serez bien vite découragé de chercher dans vos songes une quelconque référence au futur quand vous aurez vu combien les spécialistes sont convaincus de tout expliquer par la simple référence au déjà vécu, au passé. Oh! certes, ce passé qui remonte à la mémoire du dormeur, on vous accorde qu’il est subtilement malaxé par l’inconscient, mais on vous persuade aussi que seul ce malaxage présente quelque intérêt scientifique ou thérapeutique, car il traduit les mouvements profonds de notre vie secrète, et que c’est précisément l’étude de ces mouvements qui fait l’unique objet de la psychanalyse. Vous rêvez, par exemple, d’une monstrueuse tête de cheval. Où est le problème psychanalytique? Dans l’identification du symbole. Mais le cheval lui-même, où et quand l’avez-vous vu réellement? La réponse à cette question ne présente pas d’intérêt si elle ne conduit pas le praticien à l’identification cherchée. La psychanalyse est une thérapeutique qui s’intéresse à l’architecture du rêve plutôt qu’à son matériau; de même, dans un monument effondré, l’architecte s’intéresse à la forme que restitue l’assemblage des pierres et non à la carrière d’où les pierres ont été tirées. On voit que notre enquête nous conduit à une démarche inverse et que le problème physique posé par les rêves prémonitoires (la nature du temps) exigerait l’identification du matériau lui-même et de son origine, à l’exclusion de sa forme. Expérience peu engageante donc, et encouragée par aucune école de pensée. Et pourtant, cette expérience a été faite. Son auteur est une des plus singulières figures de la science anglo-saxonne, l’ingénieur John W. Dunne, connu en France presque exclusivement comme un des pionniers de l’aviation, une sorte de Blériot britannique.

LES ÉTONNANTES EXPÉRIENCES DE L’INGÉNIEUR DUNNE

Dès sa jeunesse, Dunne avait remarqué, grâce à un don particulier pour l’introspection, la curieuse fréquence de ses rêves prémonitoires. Rêves généralement sans autre intérêt d’ailleurs, car la prémonition portait sur des incidents du type saugrenu, dépourvus de tout romantisme (observation faite également par P.M., cité plus haut). Une nuit, pourtant, alors qu’il prenait part à la guerre des Boers (c’était en 1902), il rêva qu’il assistait à l’imminente explosion d’une île en forme de montagne, dans un pays verdoyant et tropical:

«Me voilà saisi du désir frénétique de sauver les 4’000 habitants (j’en connaissais le nombre) qui ne se doutaient de rien. Un seul moyen: l’évacuation par mer. Ce fut alors un affreux cauchemar au cours duquel je me voyais sur une île voisine, m’efforçant de faire réquisitionner, par d’incrédules autorités françaises, toutes les embarcations possibles pour recueillir les habitants de l’île menacée. Envoyé de fonctionnaire en fonctionnaire, je me démenai tant et si bien que je m’éveillai, alors que je me voyais encore cramponné au maire qui, allant dîner en ville, me suppliait de repasser le lendemain aux heures d’ouverture de ses bureaux. Dans ce rêve, le chiffre de la population menacée fut pour moi une obsession constante. Je le répétais à tout venant et lançais au maire, au moment même de mon réveil, cet appel suprême: «Quatre mille êtres succomberont si vous ne m’écoutez pas!»

» Je ne saurais dire, poursuit Dunne, quand nous reçûmes notre prochain arrivage de journaux. En tout cas, le Daily Telegraph était du nombre et, l’ayant ouvert, j’y trouvai ceci:

» Un grand désastre à la Martinique. Saint-Pierre est englouti par une éruption volcanique. Une avalanche de feu fait plus de 40’000 victimes. Un paquebot anglais est la proie des flammes.

» Dans une autre colonne, je remarquai le titre suivant: Une montagne explose.»

Pour Dunne, ce fut une révélation. Au moment de son rêve, la catastrophe de la montagne Pelée était vieille déjà d’un mois (les journaux voyageaient lentement à l’époque). II ne s’agissait donc pas de télépathie. Mais de quoi alors? Un détail le mit sur la piste. Dans son rêve, le nombre des victimes supposées (4’000) avait joué un grand rôle. Or, ce chiffre était faux: les victimes furent au moins 20’000, preuve supplémentaire que la télépathie devait être écartée. D’où donc lui était venu le nombre de 4’000? «Tout simplement, dit-il, du journal, et plus exactement de la lecture anticipée, en rêve, du journal.» Car si le Daily Telegraph donnait 40’000 victimes, Dunne, au moment où il lut réellement la nouvelle, vit 4’000, par une erreur de lecture tout à fait commune. Il ne devait découvrir le chiffre de 40’000, réellement imprimé par le journal, que de nombreuses années plus tard. Ce détail insignifiant à première vue lui suggéra l’idée que le rêve prémonitoire n’était qu’un rêve comme les autres, mais dont le matériau mnémonique provenait du futur.

Qu’une telle théorie dut paraître parfaitement insensée au début de ce siècle ne nous émeut plus guère aujourd’hui. Nous verrons tout à l’heure que, par des voies différentes, la physique la plus moderne nous impose de croire que Dunne avait vu juste. L’important est que, comme toute bonne théorie, celle de Dunne suggérait des expériences, et que ces expériences, il les fit.

CHACUN DE NOUS PEUT ESSAYER

Il prit un cahier et, chaque matin à son réveil, avant même de s’asseoir dans son lit, il s’efforça de retrouver les dernières images de son sommeil, et de là, selon une méthode éprouvée dès le XIXe siècle par un autre chercheur, Hervey de Saint-Denis, de remonter de proche en proche le fil de ses rêves. Il notait toutes les images, même les plus fugaces, même les plus absurdes. Puis, le soir, il relisait ses notes en essayant de situer dans le temps les incidents qui pouvaient être tenus pour avoir inspiré les rêves recueillis. Et dès le onzième jour de l’expérience, il obtint le résultat soupçonné:

«Je chassais ce jour-là dans une région sauvage, raconte-t-il; je n’étais pas très fixé quant aux limites de la zone pour laquelle j’étais couvert par mon permis et me trouvai bientôt sur des terres où je me rendis compte que je pouvais fort bien ne pas être en règle. Alors que je traversais ces terres, j’entendis les cris de deux individus qui, de directions différentes, me rappelaient à l’ordre. Ils étaient accompagnés d’un chien qu’ils semblaient exciter de la voix et qui jappait furieusement. Je me dirigeai à vive allure vers la barrière la plus voisine, tout en m’efforçant de paraître aussi calme que s’il ne se fût rien passé d’anormal. Cependant, cris et jappements se rapprochaient. J’accélérai tant soit peu et parvins à me glisser de l’autre côté de la barrière avant que mes poursuivants ne fussent en vue. Épisode, somme toute, fort déplaisant pour une personne sensible et bien de nature à la faire rêver.

» En parcourant mes notes, ce soir-là, je n’y remarquai d’abord rien d’analogue; j’allais fermer mon calepin lorsque j’aperçus ces mots: pourchassé par deux hommes accompagnés d’un chien. Et le côté le plus étonnant de l’affaire, ajoute Dunne, c’est que j’avais totalement oublié ce rêve. Je ne me souvenais même pas de l’avoir noté.»

Parvenu à ce point de son expérience, Dunne résolut de la faire confirmer par plusieurs personnes de sa connaissance, qui ne tardèrent pas à faire les mêmes constatations que lui: il suffit de noter ses rêves pendant deux ou trois semaines et de les comparer aux incidents vécus susceptibles de les avoir inspirés pour reconnaître que ces incidents se situent indifféremment avant ou après le rêve lui-même. Cette remarquable découverte, qu’il n’est que juste d’appeler désormais l’«effet Dunne», a été depuis confirmée par tous ceux qui ont pris la peine de refaire l’expérience. Un de mes amis biologistes me disait encore récemment avoir obtenu le même résultat[3].

DANS LE RÊVE, LE TEMPS CIRCULE-T-IL DANS LES DEUX SENS?

Mais la plus intéressante des conséquences de l’effet Dunne est qu’il se prête à une étude statistique, transformant ainsi en une technique rigoureuse ce qui n’était avant sa découverte qu’un thème métaphysique ou poétique: sur cent rêves notés, combien sont inspirés par le passé? combien par l’avenir? Et combien existe-t-il de chances que les rêves apparemment inspirés par l’avenir soient en réalité imputables au seul hasard?

Pour répondre à ces questions, Dunne organisa une expérience collective pour laquelle il s’adressa à vingt-deux volontaires de l’Université d’Oxford. Chacun d’eux se donna pour tâche de remplir au moins quatorze et au plus vingt et une fiches, correspondant à autant de nuits successives. Le premier enseignement de l’expérience fut de démontrer sa difficulté: à moins d’être oisif et… célibataire, on n’a guère le loisir de consacrer une heure chaque matin à une certaine chasse aux papillons de nuit. Finalement, sept personnes seulement prirent part à l’expérience, remplissant 88 fiches.

— Sur les 88 rêves enregistrés, 54 ne purent être rattachés à aucun incident précis.

— Sur les 34 rêves restants, 10 présentaient une ressemblance médiocre avec des incidents réels, dont 1 passé et 9 futurs.

— 14 présentaient une ressemblance moyenne avec des incidents réels, dont 8 passés et 6 futurs.

— 10, enfin, semblaient manifestement inspirés par des incidents réels, dont 5 passés et 5 futurs. Une analyse plus serrée de chaque cas particulier aboutit au résultat suivant, le plus saisissant peut-être de toute l’expérience: il est impossible, par la seule comparaison d’un rêve donné et de l’incident supposé l’avoir inspiré, de deviner si le rêve est postérieur ou antérieur à l’événement. Autrement dit, c’est le «gros bon sens» seul qui inspire toutes les objections classiques opposées à la qualité prémonitoire des rêves. Si l’on vous communique le récit de cent rêves réels et celui des cent incidents donnés par les sujets comme pouvant avoir inspiré les rêves en question, et si vous entreprenez de classer les rêves en «manifestement inspirés», «probablement inspirés» et «peut-être inspirés», vous serez finalement obligé de dire ou bien qu’aucun rêve n’est inspiré par des incidents réels, ou bien qu’il y a autant de rêves inspirés par le futur que de rêves inspirés par le passé. Car l’évidence d’un rapport entre rêve et réalité est exactement le même, que le rêve soit antérieur à l’incident ou inversement. Cette deuxième découverte de Dunne, également confirmée par tous  ceux qui ont pris la peine de refaire son expérience, est certainement l’une des plus embarrassante des cinquante dernières années pour ceux qui s’obstinent à nier la réalité des pouvoirs paranormaux de la pensée. Elle les met devant l’alternative d’admettre, ou bien que le rêve est une sorte de création ex nihilo de l’esprit du dormeur, ce qui est évidemment absurde et contradictoire avec tous les travaux classiques sur les rêves, ou bien que le rêve prémonitoire est un des phénomènes les plus communs de la vie quotidienne. Expliquez-vous l’identité de tel rêve avec tel fait survenu après lui par la coïncidence? Admettez alors aussi comme pure coïncidence non significative l’identité de tel rêve avec tel souvenir, à l’exclusion de toute relation de cause à effet. Reconnaissez-vous la relation de cause à effet quand le fait identique au rêve lui est antérieur? Dites-nous alors pourquoi vous excluez cette relation dans le cas inverse?

DES COUPS DE TÉLÉPHONE DANS LE FUTUR?

En fait, nous savons très bien pourquoi ceux qui récusent la prémonition onirique ne veulent pas démordre de leur choix, même s’il les enferme dans un sophisme. C’est, disent-ils, que l’hypothèse même de la prémonition est absurde. Ce qui n’existe pas encore n’existe pas et ne peut donc être perçu, au lieu que ce qui a existé existe encore sous forme de trace, de souvenir enregistré dans le dédale des réseaux neuroniques. De plus, la physique nous apprend que le déterminisme des phénomènes s’exerce par le jeu des actions retardées. Pour reprendre une expression d’Einstein, «on ne peut téléphoner dans le passé», alors que tout ce qui laisse des traces équivaut à un coup de téléphone dans le futur: l’Égyptien qui grava la pierre de Rosette parla en quelque sorte à Champollion; mais Champollion ne pouvait lui répondre.

Or, que serait une authentique prémonition, sinon un coup de téléphone dans le futur? Reprenons le cas de la jeune femme rêvant que le lustre écrasera son fils à quatre heures trente-cinq. Si je conviens de dire que son rêve était une coïncidence, je n’explique rien, c’est entendu, mais je supprime le problème: le bébé a eu de la chance, ce qui arrive à tout le monde. Si, au contraire, j’admets que le futur a réellement été entrevu par la mère et ensuite évité parce que entrevu, j’admets du même coup une cause postérieure à son effet, contrairement au principe des actions retardées qui veut que la cause soit toujours antérieure à l’effet. Pis encore: étant donné que (phrase absurde résumant tout le problème) si la jeune femme n’avait pas fait ce rêve, il se serait immanquablement réalisé, j’admets qu’un fait présent peut avoir pour cause un fait non seulement situé dans le futur, mais qui même ne se réalisera jamais! Il semble parfaitement vain de vouloir esquiver ces objections, comme aussi d’en tenter la réfutation. Mieux vaut admettre loyalement que, parmi tous les phénomènes auxquels notre conscience peut avoir accès, il en existe au moins un, le rêve, dont les processus se déroulent de façon délibérément contradictoire. Un tel aveu non seulement n’a rien d’humiliant, mais il montre que le niveau psychique humain peut encore mesurer et arpenter ce qui le dépasse, car, loin de vouloir limiter l’univers aux bornes de l’homme (prétention qui causa la faillite du rationalisme du siècle dernier), il aboutit à reconnaître l’absence de toute borne et de toute limite, aussi bien dans les possibilités de la nature que dans nos ambitions. Si l’on y réfléchit, l’étude du rêve ainsi envisagée devrait entraîner dans le domaine de l’épistémologie (que vaut la raison humaine?) la même révolution que les découvertes de Copernic dans celui de l’astronomie. Et, de même que l’on a reconnu que la Terre n’est pas au centre du monde, ce qui ne nous empêche ni de mesurer ce monde ni de le conquérir, de la même façon nous découvrons maintenant que les lois de l’univers ne sont pas celles de notre esprit et que nous pouvons néanmoins les mettre en formules.

LE LIVRE INTROUVABLE DU CURIEUX HERVEY DE SAINT-DENIS

Que nous puissions déboucher sur de tels problèmes et de telles conclusions en analysant nos rêves nous avertit d’ailleurs que leur contenu gagnerait à être examiné d’un peu plus près, et que nous devrions nous attendre à y trouver de façon directe, perçu par notre conscience, le mystère à l’état pur, je veux dire l’univers transrationnel lui-même. Et c’est bien en effet ce que suggérera à tout esprit du XXe siècle, la lecture d’un livre étrange, écrit il y a plus de cent ans, et malheureusement introuvable: les Rêves, de Hervey de Saint-Denis.

Hervey de Saint-Denis, au nom bien oublié, fut un des meilleurs sinologues du siècle dernier. Comme Dunne, il eut un violon d’Ingres, et le même que lui: il passa sa longue vie (1823-1892) à noter et à analyser ses rêves. Le résultat de cette patiente étude fut un livre de cinq cents pages, publié en 1867, sans nom d’auteur, car il est dangereux de scruter l’insolite quand on est professeur au Collège de France. Hervey de Saint-Denis était pourtant bien de son siècle, rationaliste à souhait, méfiant à l’égard de lui-même, hostile à ramener l’inconnu à des idées familières. Mais, trop honnête pour passer l’incompréhensible sous silence, il se résolut à en parler anonymement. Comme il ne saurait être question d’analyser cinq cents pages en quelques lignes, je me bornerai à emprunter à ce chercheur quelques rêves notés, semble-t-il, pour illustrer notre propos.

— Une nuit, il rêve d’une note scientifique qu’il venait d’écrire et qui devait être lue le lendemain matin devant trois de ses collègues du Collège de France. Il entend en rêve toutes les réflexions de ces trois savants et, fidèle à sa méthode, les nota aussitôt sur son cahier. Le lendemain, il a la stupeur d’entendre les trois savants réciter textuellement les fiches notées par lui la nuit précédente (cas de prémonition bien embarrassant pour les tenants de l’explication par la coïncidence. Page 314).

— Il entend un discours d’une fabuleuse érudition, très supérieure à la sienne (page 319).

— Il se voit dans un miroir magique à toutes les époques de sa vie, y compris sous l’aspect d’un vieillard de vingt ans plus âgé que lui. À ce moment, il s’éveille en sursaut (Hervey de Saint-Denis mourut vingt-cinq ans plus tard. Page 324).

— Il visite les autres planètes. Sa description évoque irrésistiblement Lovecraft (page 325).

LE RÊVE ET LA PHYSIQUE MODERNE

Dans tous ces rêves, le temps et l’espace subsistent, certes, mais sans présent, ni passé, ni futur, ni ici, ni ailleurs. Un esprit non humain qui reconstruirait avec eux notre psychisme aboutirait à une conscience délivrée de toute attache. Les idées de simultanéité, de localisation absolue, de distance absolue, d’intervalle absolu, de dissymétrie entre avenir et passé n’apparaîtraient à aucun moment dans sa construction, et Dieu sait ce qu’y deviendrait l’idée de causalité!

Il est singulier que toutes ces caractéristiques soient celles que la physique moderne reconnaît à l’univers matériel relativiste et quantique. Il est non moins singulier que nous ayons tant de mal à les comprendre à l’état de veille, alors que nous les vivons chaque nuit, aussitôt plongés dans le sommeil.

Que conclure de cette surprenante constatation? Que l’univers réel est celui du rêve? Ou que le rêve préfigure notre approche future de la réalité, l’homme se voyant en rêve tel qu’il sera demain?

Peut-être est-ce dans la partie obscure de la Terre — celle qui dort — que se prépare notre avenir.

Aimé Michel

Notes:

[1] Jacques Lecomte prépare pour Planète plusieurs études sur le psychisme animal.

[2] Voir, dans le précédent numéro de Planète, l’étude sur les phénomènes de voyance.

[3] Comme nous ne doutons pas que de nombreux lecteurs de cette revue voudront s’assurer eux-mêmes d’un phénomène aussi surprenant, nous ne saurions trop leur recommander de bien étudier d’abord la technique mise au point par Dunne qui, ne l’oublions pas, a travaillé la question pendant un demi-siècle. Voir son ouvrage en bibliographie.