Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Du rififi chez les préhistoriens

 Article paru dans Planète N°18 (Le Journal de Planète) de septembre / octobre 1964

 

Depuis la dernière guerre (pour donner une date), tout le monde en France sentait qu’une révolution était nécessaire dans la recherche préhistorique. À certains signes, on la pressentait toute proche. Eh bien, c’est fait. La préhistoire intuitive, la préhistoire vouée aux fantaisies de la psychanalyse et de l’ethnographie, la préhistoire d’art est morte. C’est André Leroi-Gourhan, professeur à la Sorbonne, qui, dans un petit livre explosif de 150 pages[1] vient de la mettre au tombeau.

Pendant un demi-siècle, la préhistoire française, et même mondiale, a été dominée par le génie de l’abbé Breuil. L’œuvre de ce grand homme, qui sut par une sorte de souveraine divination, débrouiller le chaos chronologique des grandes époques du passé obscur de l’humanité, est et demeurera un modèle de création spirituelle. L’abbé Breuil n’avait pas son pareil pour voir ce qui était invisible, pour découvrir d’un coup d’œil ce qui avait échappé à l’attention des explorateurs de caverne les plus méticuleux. II s’était, à la longue, et même pourrait-on dire d’emblée, fait une âme de paléolithique. Ses découvertes sont innombrables, et on ne cessera jamais de citer son nom avec admiration. Mais le génie n’est pas une méthode. L’abbé Breuil a suscité des enthousiasmes et des vocations. Il a eu des élèves, certains éminents. Il n’a pas fait de disciples, parce que le don ne s’apprend pas. Et quand, il y a quelques années, ceux qui aimaient et admiraient à la fois Breuil et Leroi-Gourhan ont vu, non sans chagrin, ces deux grands esprits s’opposer, ils n’ont pas pu ne pas reconnaître que leur polémique ne faisait que traduire l’inévitable mutation d’une science parvenue à sa maturité. À l’élan des précurseurs devait succéder l’objectivité des techniciens. Non certes que Leroi-Gourhan récuse l’intuition, mais il tient à la contrôler et à la prolonger par le calcul. Et les résultats sont là, limpides, irrécusables.

En voici quelques exemples: les paléolithiques, avait-on dit, écrit, répété et commenté à la douteuse lumière d’une trop docile ethnographie où l’on trouve à peu près tout ce que l’on cherche, adoraient l’ours des cavernes. Pourquoi? Parce que de nombreux crânes d’ours avaient été trouvés entassés de curieuse façon. Sur ce, Leroi-Gourhan fait certaines expériences sur la façon dont un tas d’ossements produit par le hasard se modifie quand on le piétine et repiétine. Et il obtient… ce que l’on avait trouvé. Il n’y avait pas de religion de l’ours, mais seulement un piétinement séculaire.

LA PREUVE PAR 9

Les paléolithiques vénéraient les mandibules de leurs ancêtres, disait-on encore. Pourquoi? Parce qu’on trouve beaucoup plus de mandibules que de n’importe quelle autre partie du squelette humain. Donc, nos ancêtres recueillaient les mandibules de leurs défunts et les ensevelissaient. Sur ce, Leroi-Gourhan fait des statistiques sur le nombre relatif des mandibules de renards et de divers autres animaux retrouvés dans des dépotoirs. Et là aussi, l’expérience et la statistique parlent. Conclusion: ou bien la religion de la mandibule est une pure rêverie, ou bien les renards, eux aussi, recueillaient pieusement la mandibule de papa et maman.

UN CHEMIN DE CROIX PRÉHISTORIQUE?

Les méthodes de Leroi-Gourhan sont irrésistibles. En moins de quatre-vingts pages, il abat comme château de cartes cinquante ans de spéculations que l’on s’effare un peu, après coup, de voir répandues peut-être de façon irréversible dans l’esprit du public cultivé. Rien ou presque de ce qu’on croyait savoir sur les religions préhistoriques ne subsiste. Est-ce alors un pur jeu de massacre? Non. Et c’est ici qu’on mesure les progrès apportés par ce diable d’homme. Car les mêmes méthodes objectives, après avoir tout détruit, font peu à peu sortir des ténèbres une religion authentique dont, certes, l’essentiel est perdu, mais qui subsiste maintenant encore dans la disposition des fameuses œuvres d’art pariétales. Leroi-Gourhan a en effet découvert, au prix d’un immense travail topographique et mathématique, que les gravures et les dessins ne sont pas situés n’importe où dans les grottes. Leur distribution, depuis l’entrée jusqu’au fond, obéit à des lois, exactement comme les représentations du Chemin de Croix dans les temples chrétiens! La statistique la plus impersonnelle le prouve de façon rigoureuse. Les paléolithiques avaient une mythologie et un rituel infiniment plus complexes et élaborés que ne le donnaient à entendre les grotesques religions de la mandibule inventées par des esprits peu généreux pour qui les hommes d’il y a 20 ou 30’000 ans étaient forcément des brutes sans imagination. L’auteur des Religions de la préhistoire connaît l’art de dégonfler les idées creuses et le pratique avec beaucoup d’humour. Il y faut un grand courage, que nous saluons avec respect.

Aimé Michel

Note:

[1] Les Religions de la préhistoire (P.U.F.) par le Pr André Leroi-Gourhan.