Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Du savoir au pouvoir

Arts et Métiers – Septembre-Octobre 1984

par Aimé Michel

 

La Vallée du Silicium (Silicon Valley) est dite «Fameuse». C’est ainsi qu’il convient de dire toujours: la «Fameuse» Vallée. Cela, d’abord, pour une raison dont on me tiendra quitte: consultez votre journal habituel, ou tendez l’oreille aux rabâcheries futurologistes.

Examinons une autre raison, moins connue, mais digne de tout autant d’attention.

Vous prenez des dizaines ou des centaines de milliers de cervelles sur-éduquées, Q.I. minimum exigé 150, pas Ph D s’abstenir, branchées sur un travail produisant la plus haute valeur ajoutée du monde: 100% pour le logiciel (tout sauf un peu de paperasse et d’électricité) et presqu’autant pour l’électronique; vous répandez dans une région ad hoc, sans autre richesse que de l’espace, un ciel pur, des paysages magnifiques à portée pour les loisirs, y compris l’une des villes les plus agréables du monde. Tout cela en état de marche et produisant, par conséquent, des sommes fabuleuses, en dollars.

Première question: connaît-on dans l’histoire des situations de ce genre? Cherchons. L’argent détenu par la connaissance et coulant à flots.

La Venise des Doges? Sa puissance était détenue par l’habileté politique et mercantile, non par le savoir.

La Florence des Médicis? La Rome de Jules II? L’Alexandrie des Ptolémées? L’Athènes de Périclès? Non. Tous ces temps et lieux-là ont brillé par l’intelligence et la création intellectuelle, mais le pouvoir et la richesse appartenaient aux habiles.

Pour la première fois l’argent, c’est-à-dire aussi la puissance, dans la Fameuse Vallée, appartiennent au savoir. Les Écoles, les Instituts, les Universités y déversent un flot continu de gens qui y deviennent les maîtres de formidables capitaux, produisant d’innombrables salaires et revenus élevés, souvent très élevés. La règle y est d’ailleurs de ne pas se satisfaire des salaires, même très élevés. Chacun rêve de créer «sa boîte», et beaucoup le font, chaque année. J’en ai vu faire quelques uns (Français, entre parenthèses, y compris des «déçus» de notre Plan Calcul).

(Autre parenthèse. On ne parle guère en France que de la «Fameuse Vallée», près du Pacifique. Mais la même chose se passe aussi en divers lieux du Vieux Sud, ci-devant arriéré. Et non sans raisons, comme on va voir.)

Deuxième question: quand un groupe social se met à gagner ou plus exactement produire une quantité énorme de richesses, que fait-il?

Bien sûr, il la réinvestit. Mais ici l’investissement peut être faible (en dollars). On le puise essentiellement, comme dit la radio, entre les deux oreilles. Le plus cher en dollars n’est pas la richesse produite mais sa promotion: voyez les habiletés, réussites et échecs d’un brillant second comme Apple.

Donc l’investissement. Mais finalement il y a quand même la dépense pure et simple.

Tous ces gens qui nagent dans la richesse en dépensent beaucoup. Comment?

Ici, aucune innovation imaginable, n’est-ce pas? L’homme, c’est l’homme. Lisez les lettres de Pline, de Cicéron, les vieux romans chinois. C’est toujours la même histoire. Le mot «luxe» n’a pas changé de sens au cours de l’histoire. La vie que décrivent Ausone et Sidoine Apollinaire, riches romains de la décadence, nous conviendrait tout à fait, après rectification de quelques détails, téléphone, auto, T.V. Le luxe, c’est la dépense. Ce qu’on dépense, d’autres le gagnent. Plus on dépense, plus se multiplie l’autre classe sociale, celle qui ne vient pas du Savoir, ou plutôt dont le savoir ne vient pas de la Science ni de la technique. La Fameuse Vallée, et bien d’autres endroits des États-Unis où s’établit le règne du Savoir, sont en train de ressusciter une autre classe sociale un peu démodée, largement disparue même depuis la Belle Époque: la classe sociale qui crée, entretient et fait marcher l’environnement luxueux.

(Il y a quelques années, l’un de ces «déçus du Plan Calcul», émigré là-bas et largement salarié, louait une belle villa dans un coin de verdure non loin du grand accélérateur de particules de Stanford. Maintenant, ayant avec quelques amis créé «sa boite», il occupe une somptueuse suite dans un hôtel de San Francisco. On comprend mieux avec des exemples.)

La campagne électorale de Walter Mondale a révélé la nouvelle puissance de cette classe sociale créée autour de lui par Savoir enrichi. D’après les schémas classiques, c’est-à-dire ayant fait la preuve de leur inconsistance, on devrait observer une lutte pour la suprématie entre la classe détentrice du pouvoir et de l’argent — celle du Savoir — et cette classe nouvelle que l’on pourrait, en somme, dire au service de la première.

Or ce qu’on observe, c’est bien une opposition politique, mais exactement inverse de celle que prévoient les schémas: le Savoir «dominant» est idéologiquement à gauche et farouchement cosmopolite, antimilitariste, «new deal». Le service précédemment «dominé» est farouchement réorganisé, «patriote», «réactionnaire», il applaudit au débarquement de la Grenade, à la «guerre des étoiles», à tout ce qui s’inspire du rêve américain.

Mais le plus curieux est que cette classe «dominée» et «réactionnaire» est massivement composée de néo-américains, surtout émigrés d’Amérique latine, les «Chicanos». Les sondages font même apparaître le plus vivement ces sentiments paradoxaux (paradoxaux au regard des idéologies) chez ceux qui n’ont pas encore la nationalité américaine.

Autrement dit, le «problème des immigrés» aux États-Unis, serait qu’ils sont, dans certaines régions bien déterminées, plus royalistes que le roi. Imaginons, en France, M. Le Pen porté en triomphe par les travailleurs Nord-africains: voilà la difficulté à laquelle s’est heurté M. Walter Mondale pendant sa campagne dans les régions où se développe la société post-industrielle. Cette société-là semble sécréter des attitudes et des idées aussi imprévues que les avatars de la «crise».

Ne serait-ce pas, par hasard, qu’il existe entre cette société et ces attitudes un lien à découvrir?

Revenons à Venise, aux Médicis et aux autres références périmées. Le pouvoir y appartenait aux plus habiles et aux plus forts. C’était la règle depuis toujours, c’est encore la règle presque partout, mais en décadence, en voie de péremption rapide. Il n’y a plus ni guerres nationales ni guerres civiles chez les pays «riches».

En revanche, on y voit un certain désordre social et une inadaptation croissante des idées.

Quant un plus fort ou un plus habile me domine, je ne peux que rêver de devenir moi-même plus fort ou plus habile.

À quoi puis-je rêver dans une société dominée par le Savoir? Les mots «domination», «dominer» n’y paraissent plus adéquats. Rêver de savoir mieux n’est pas une ambition dominatrice. On ne peut pas dire que le savoir est une lutte ni une violence. Le savoir-faire produit de la richesse, il ne dépouille ni n’aliène personne. Les régions où se répand l’argent produit par le savoir sont comme des sources naturelles, par exemple comme les mines d’or, mais qu’on ne peut s’approprier par aucun des vieux moyens d’où l’histoire est sortie.

Il y aurait infiniment à dire sur cette situation que l’on ne peut étudier dans les livres parce qu’elle n’y a jamais été décrite, et pour cause. Mais sans doute vaut-il mieux, avant d’en disserter, observer un peu ce jamais vu.

Et d’abord apprendre à le voir, et à s’en étonner.■

Aimé Michel