Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Éléments de néaniologie

Arts et Métiers – mars 1981

par Aimé MICHEL

 

Il manque une science de la jeunesse, et l’on me permettra ici de l’inventer, ou du moins son nom, en attendant que d’autres se retroussent les manches: la néaniologie. Ce n’est pas un beau nom, mais il est exact et pédant, ce qu’il faut. Ho nêanias, dans la langue de Socrate, veut dire le jeune homme.

Néaniologues de tous les pays, unissez-vous pour nous proposer des réponses plausibles, et surtout utilisables, aux innombrables questions que nous autres, hommes mûrs, et pour la plupart pères de famille, nous nous posons.

Pourquoi la jeunesse dédaigne-t-elle ce dont nous rêvions, comme par exemple la possibilité de sortir de la médiocrité, souvent de la misère, par l’étude, voie royale? Pourquoi dédaigne-t-elle ce qu’elle a, et qui nous a coûté tant d’efforts, comme si elle ne pouvait le perdre?

Dites-nous, ô néaniologues, pourquoi la passion préférée de notre jeunesse ou d’une partie d’entre elle semble être de scier la branche où elle est née?

Dites-nous d’où lui vient cette illusion que la branche est inusable et incassable? Qu’entre notre société, certes imparfaite, et la faim et l’esclavage, il n’y a rien, hors notre volonté? D’où lui vient cette autre illusion (peut-être la même) qu’il convient d’abord, pour naviguer mieux, de couler le navire?

Néaniologues, je vous en veux de ne pas exister, tant j’aurais de questions à vous poser.

J’écoutais l’autre jour un groupe d’adolescents, quinze ans de moyenne, discutant

— N’importe quoi vaudrait mieux que cette vie idiote, disait l’un. À quoi bon faire quoi que ce soit, puisqu’on ne peut rien changer?

— C’est vrai, approuvaient les autres, on ne peut rien changer. Plus ça change et plus c’est la même chose.

— Tu trouves que rien ne change, dis-je, mais sur combien de temps raisonnes-tu? Tout juste quelques années. À moi qui suis plus vieux il me semble que tout change à une vitesse effrayante. J’ai l’impression d’être dans un train fou, qui s’affole de plus en plus.

— C’est toujours le même train!

— Comment le sais-tu? Comment était-il, ce train, il y a vingt ans?

— Vingt ans! Mais attendre vingt ans, c’est dingue.

— Et puis, comment sais-tu ce qu’il faut changer? Cette société que tu méprises, sais-tu comment elle marche? Et par quoi la remplacer?

— Il y a des modèles, dit l’un.

— Ah, oui, dit un autre, parlons-en, de tes modèles. La barbe!

Et caetera. Car le plus navrant est qu’ils sont gentils, et souvent plein de bonne volonté, nos successeurs. Souvent plus que nous ne le fûmes! C’est ce que disent mes amis professeurs.

Mais voici une histoire véridique. L’un de ces amis enseigne une langue étrangère dans une université. Ses étudiants, dit-il, sont «sages, studieux, soucieux de prendre des notes, et ignares». L’ami discute longtemps avec qui de droit et obtient deux bourses de séjour d’un an dans une ville où l’on parle la langue, une des plus belles villes du monde. Il annonce triomphalement la bonne nouvelle à ses étudiants. Pas de réaction. «Que les candidats à ces bourses se fassent connaître, dit-il, je leur expliquerai quoi faire». Pas de candidat. Il s’étonne, dit combien est intéressante la ville de X. Toujours rien. Il en reparle quelques semaines plus tard avec chaleur.

— Écoutez, Monsieur, si c’était un voyage, trois jours ici, trois jours là, bon, alors peut-être. Mais on en a parlé entre nous, de ces bourses, et il faut bien reconnaître qu’un an à X., «c’est dingue». Un an entier! Non, un an, on n’en a rien à b. Et les deux bourses ont dû être, je ne sais comment, récupérées par une administration qui n’avait jamais vu cela. Elle a vu mieux depuis, car mon histoire date d’un an ou deux.

Mais cessons de ronchonner, et essayons plutôt d’imaginer quelques hypothèses de néaniologie.

Premièrement, il est certain qu’un phénomène universellement constaté ne doit rien au hasard. Ou plutôt il doit tout au hasard, puisqu’il est de nature statistique. Il faut trouver des explications statistiques.

Et deuxièmement, qu’est-ce qui, dans l’histoire, a fait courir la jeunesse?

Souvent ce fut, en effet (et cela donne en ce sens raison à nos néaniaïs), une brusque ouverture vers un changement. Souvenons-nous des soldats de l’an II, des généraux imberbes, et plus près, de la Résistance, et encore d’Israël, et aussi des Palestiniens. Il faut bien admettre que les soldats de Valmy ne connaissaient rien à la société de MM. Turgot et Necker, qu’ils jetaient allègrement bas! Il faut donc aller un peu plus loin que simplement demander aux jeunes gens affamés de «changement» s’ils connaissent ce qu’ils veulent changer, et s’ils savent quoi mettre à la place. Historiquement, ces deux sages questions ne valent rien. De Rousseau, les soldats de l’An II ne connaissaient que le nom, et encore combien d’entre eux?

Mais il n’y a pas dans l’Histoire que les périodes de rupture où l’on ait vu la jeunesse courir, et mourir. Ils ne voulaient rien changer, les huit cents héros de Léonidas qui se firent tous tuer, sauf deux, aux Thermopyles, sauvant un Occident encore à naître. Ni la jeunesse de la Marne. Ni tant d’autres dont toute l’ambition fut de faire aussi bien que leurs pères, formule actuellement dérisoire.

Je sollicite l’avis de néaniologues éclairés, probablement encore en jeans et baskets: il me semble (me trompé-je?), il me semble voir dans l’histoire que la jeunesse s’est régulièrement ennuyée et a régulièrement voulu tout casser, non point, comme ils croient et le disent, quand «c’était moche», non point davantage quand «ça ne changeait pas» mais exactement au contraire quand «ça changeait trop vite».

Et ceci en raison de ma deuxième observation ci-dessus (les Thermopyles, etc.): pour aimer ce qui est, il faut que le modèle de vie puisse se trouver dans le passé, et plus précisément dans la vie du père et de la mère.

Ce qui par définition est exclu quand cela change trop vite!

Je me rappelle avoir vu en 68, ce graffiti sur un mur de la Sorbonne: «il faut tuer papa». Pourquoi le tuer, ce pauvre papa accablé d’impôts destinés, entre autres choses, à entretenir la Sorbonne et ses étudiants? Parce que dans un monde en métamorphose accélérée, il est le passé, et cesse donc d’être un modèle d’avenir. Il est ce qui disparaît. Sa réussite même ne peut être, dans l’esprit de celui qui court, que la hideuse caricature de ce qui doit être effacé.

Il en était autrement jadis, quand l’enfant grandissait en voyant tout le jour son père faire des choses difficiles: du pain, des souliers, des roues, des fers à cheval. L’enfant apprenait avec lui à faire tout cela, il rêvait de le faire mieux, les yeux fixés sur son modèle.

En 1981, et depuis longtemps, l’enfant ne sait plus ce que fait son père, et il rêve du peu que la société lui montre encore d’elle-même: d’être pompier, sergent de ville, facteur. Puis il grandit, découvre les limites de son rêve, et qu’a-t-il pour le remplacer? Il cherche des yeux, ne voit rien, ne comprend rien au peu qu’il voit, veut le casser.

Voici donc ma conclusion de néaniologue amateur: il faut, pour les sauver, trouver le moyen de remettre les enfants au travail parmi les adultes. Scandale! Régression! voire. Le scandale c’est de les perdre.■

Aimé Michel