Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Éloge du sorite

Article paru dans Satellite n°31, février 1960

 

Les espions galactiques: un des cinq ou six grands thèmes de la Science-Fiction. Chaque semaine, on peut estimer à la dizaine au moins le nombre des nouvelles ou romans qui y ajoutent une variation dans la littérature mondiale. En France, l’un des derniers romans inspirés par ces mystérieux espions est l’ingénieux et discret «Secret très spécial» de Jack Murray. Seulement, ce thème a ceci de particulier qu’il correspond peut-être à une réalité. Du temps qu’il commandait la défense aérienne de l’Europe occidentale à l’OTAN, le général Chassin avait émis l’hypothèse que l’espace extérieur est sillonné d’E.S.M.A. (Escadrilles de Surveillance des Mondes Attardés), dont la manifestation terrestre aurait été tout simplement la bonne vieille soucoupe volante. Boutade, sans doute, mais…

Il y a douze ans maintenant que j’étudie ce problème mal famé. Je suis en relations avec tous les organismes officiels ou privés qui, dans le monde, poursuivent la même étude. Une conclusion provisoire est que la preuve scientifique de la réalité des soucoupes volantes reste à faire (c’est très exigeant, la preuve scientifique!). Mais jusqu’à ici, on s’y est très mal pris pour obtenir cette preuve, et même pour établir une méthode scientifique correcte et adaptée à ce difficile sujet. Il faudrait tout reprendre à zéro.

Naissance de la méthode statistique. Comme on le sait, les premières recherches ont été lancées par les Américains au moment de l’affaire Mantell. Ce sont les officiers de l’Air Technical Intelligence Center qui ont, dès cette époque, mis sur pied une méthode dont leurs successeurs ne se sont jamais départis par la suite, et que tous les chercheurs d’un bout de la planète à l’autre se sont contentés de copier.

Cette méthode semblait partir d’un raisonnement valable. Supposons, dirent-ils, que les soucoupes volantes n’existent pas, ce qui est conforme à nos connaissances scientifiques actuelles; rassemblons toutes les observations, dressons-en des dossiers, classons-les, et essayons de les expliquer par des phénomènes connus. Si, malgré tout, les soucoupes volantes existent, on doit prévoir que certaines de leurs manifestations vont obstinément faire échec aux interprétations classiques. Et, dans ce cas, la preuve sera faite qu’il y a quelque chose. Cette preuve sera d’autant plus forte qu’elle sera obtenue à partir d’une hypothèse négative!

Et ce furent les communiqués successifs de l’U.S. Air Force, ballons-sondes, tant pour cent, avions, tant pour cent, Vénus, tant pour cent, bolides, tant pour cent, facéties ou mensonges, tant pour cent, inexpliqués, tant pour cent.

Mais cette méthode comportait un piège invisible: le but assigné (explication aussi exhaustive que possible) impliquait que le travail réalisé était d’autant plus parfait que le dernier pourcentage, celui des cas inexpliqués, tendait au plus près de zéro. On imagina donc toutes sortes de procédés pour y parvenir. Le plus efficace, conforme à la méthode statistique, consistait à diviser indéfiniment la difficulté, à l’atomiser pour la réduire atome après atome. Le résultat fut (en 1953) le rapport 14, ce rapport 14 qui mit pratiquement un point final (et négatif) à l’incertitude du public. Il ne comportait pas moins de 240 statistiques, chacune d’elle visant un aspect particulier du phénomène. Et il en ressortait que, pris séparément, aucun de ces aspects particuliers ne résistait à l’explication classique. Les journalistes coururent à la conclusion (explication pratiquement totale par des phénomènes classiques). Les savants n’eurent ni la patience de contrôler le détail des calculs ni la curiosité de vérifier le bien-fondé de la méthode (ils n’en avaient d’ailleurs pas les moyens: car pour juger de la méthode, ils auraient dû disposer des dossiers). L’affaire fut donc jugée. Et aujourd’hui, sept ans après, elle le reste. Pour l’immense majorité des esprits sérieux, la croyance aux soucoupes volantes ne repose sur aucun argument scientifique. Elle n’est qu’une parmi les innombrables croyances dont l’imagination populaire aime à se nourrir, à côté de l’astrologie, des tables tournantes, de la télépathie, etc.

Je ne me dissimule nullement la vérité de tout ce que je vais dire maintenant. Je sais qu’il est parfaitement vain d’essayer de remonter un courant aussi puissant. Je sais de plus que la soucoupe volante est de tous les mythes existants le plus ridicule, le plus absurdement naïf. Le télépathe et l’astrologue font sourire: le gobeur de soucoupes inspire la pitié. Mon Dieu, tant pis. Il ne s’agit pas de gober des soucoupes, mais d’étudier une méthode et de juger sur pièces. L’opinion universelle est uniquement basée sur ce rapport 14 et sur sa progéniture fidèlement conforme. Voyons donc d’un peu près ce rapport 14.

Les beautés de la statistique. Supposons le cas suivant: un après-midi de juillet, sur un aérodrome militaire, un avion de chasse s’envole. Bientôt, il appelle sa base par phonie: «Je suis suivi par un objet en forme de disque, d’apparence métallique qui brille au soleil; je rentre. Essayez de voir ce que c’est.»

Aussitôt avertie, la base se met en alerte. Une patrouille prend l’air. Le radar de proximité et le radar de contrôle régional sont en expectatives. Tout le personnel libre sort et scrute le ciel. Bientôt la patrouille appelle à son tour. Le contact est établi, les pilotes voient l’objet et s’en approchent. Au sol, on voit apparaître le premier appareil. Les deux radars le suivent et captent également l’objet suiveur. Bientôt, les témoins au sol aperçoivent ce dernier. Il est conforme à la description des pilotes. Disque argenté brillant au soleil. À ce moment, l’objet est observé: 1° par les deux radars au sol; 2° par les radars des appareils en vol; 3° par les pilotes en vol; 4° par les témoins au vol.

La patrouille contourne l’objet et fonce sur lui. Il prend alors le large et accélère. Cette manœuvre est suivie par les quatre groupes de témoins ci-dessus. L’objet s’éloigne, les trois appareils à ses trousses, et se dirige vers une autre base militaire. Celle-ci, avertie, le suit au radar. L’objet accélère encore. Sa vitesse atteint 3’000, puis 4’000, puis 6’000 kilomètres à l’heure. Il disparaît enfin. La patrouille vire de bord et regagne sa base. Quelques minutes plus tard, l’objet revient à son tour et tout recommence! Entre temps, les coups de téléphone commencent à parvenir aux autorités: de nombreux citoyens ont eux aussi suivi le manège et se demandent de quoi il s’agit.

Ce cas n’est pas imaginaire. Il s’est déroulé un grand nombre de fois aux États-Unis et ailleurs. En France même, le cas d’Orly (17-2-56) est au moins aussi spectaculaire. J’ai dans mes dossiers une foule d’observations semblables, ou même meilleures. La question que l’on se pose sur-le-champ, en lisant de tels rapports, est évidemment la suivante: comment va-t-on s’y prendre pour ramener un tel rodéo à des explications classiques? Cela semble impossible. Et, en effet, ce serait impossible sans la méthode de la difficulté divisée et réduite en statistiques. Mais avec cette méthode, c’est un jeu d’enfant.

On commence donc par diviser la difficulté. Pour cela on fait remplir par tous les témoins un questionnaire très complet. Date, heure, lieu naturellement. Forme de l’objet, couleur de l’objet, vitesse angulaire, etc. Les journaux ont souvent reproduit ces questionnaires. Et c’est tout pour l’information: les dossiers établis par la commission d’enquête américaine ne comportant aucun récit de témoins. Un des membres scientifiques de cette commission me disait un jour: «Vos dossiers sont beaucoup plus complets que les nôtres, car nous, nous ne pouvons pas savoir ce qui s’est passé!»

Voilà donc les questionnaires remplis. Le travail d’analyse va commencer. On prend tous les détails l’un après l’autre, et on recherche si chacun de ces détails, pris séparément, est ou non explicable. «L’objet était circulaire», disent les témoins. Or, la lune et les ballons-sondes sont circulaires. Donc, pas de problème pour la forme. Il brillait au soleil. Les ballons-sondes aussi. Il se déplaçait à 6’000 kilomètres-heure, disent les radars: certaines taches du radar donnent cette impression, donc la vitesse est expliquée. Etc. Finalement, tous les détails sont expliqués: l’observation dans son ensemble l’est donc également. Si un détail résiste, c’est seulement qu’il est insuffisamment divisé. Mais depuis la mise au point des questionnaires définitifs, aucun détail ne résiste, aux explications classiques.

Quoi, dira-t-on, est-ce possible? Est-ce là la méthode réellement appliquée par la commission d’enquête américaine? Eh oui! Cette méthode porte un nom en logique classique: c’est le sophisme grec appelé Sorite (voir dictionnaire). «Seras-tu chauve, ô Socrate, si je dépouille ta tête vénérée d’un seul cheveu? – Non assurément. – Je le fais donc et tu n’es pas chauve. Je réitère (un seul cheveu!) et tu persistes à n’être pas chauve. Ne l’étant pas, tu ne le seras pas davantage si je te prive encore d’un cheveu. Puis encore d’un, et ainsi de suite. Te voilà aussi nu qu’un caillou, ô Socrate, mais chauve, point!»

Le Sorite, ou l’art de réfuter les soucoupes. Combien faut-il de grains de blé pour faire un tas? Combien faut-il de questions dans un formulaire pour réduire toute espèce d’observation possible et même impossible à des ballons-sondes et des bolides? Les lecteurs de «Satellite» ne me croiront pas. Voici la référence du rapport 14: Library of Congress, Catalog Card Number 57 2160. S’ils ont des amis aux États-Unis, qu’ils essaient de se le procurer: ils pourront ainsi juger par eux-mêmes.

Ce qu’on admettra avec plus de peine, c’est qu’un sophisme aussi grossier n’ait soulevé aucune objection. Mais cette objection, de qui pourrait-on l’attendre? Des hommes de science? Mais imagine-t-on, dans l’état d’esprit actuel, un savant prenant position contre les «explications» classiques et s’offrant aux yeux de ses collègues comme un de ces malheureux gobeurs de soucoupes qui font la joie des gens de bien? Le malheureux verrait sa carrière prématurément interrompue par un énorme éclat de rire. Que l’on se rappelle seulement les quolibets qui ont accueilli il y a deux ans la prise de position pourtant si prudente de l’illustre professeur Jung.

Et cependant, la situation est parfaitement claire pour ceux qui, en dépit de tout, s’obstinent dans cette recherche «damnée»: 90% environ des savants tiennent les soucoupes volantes pour une faribole; 10% estiment que c’est un problème fâcheusement sous-estimé. Mais une dizaine d’entre eux seulement, dans le monde, ont étudié à fond le dossier de ce problème. À qui donc se fier? Aux 90% qui font le consentement universel? Ou à ceux qui savent de quoi ils parlent?

Quand le rapport 14 fut achevé, on le donna à lire à un certain nombre de savants éminents. Cinq d’entre eux le signèrent: H.P. Robertson, Luis W. Alvarez, Lloyd V. Berkner, SA. Goudsmit, Thornton Page. Ceux qui refusèrent de l’approuver ne sont pas portés sur le document. Qui sont donc ces rebelles? Tout simplement les membres scientifiques de la commission d’enquête elle-même, ayant à leur tête le professeur Joseph A. Hynek, le seul qui ait une vue globale de la question, puisqu’il est membre de la commission depuis 1948.

Le rapport 14 est l’œuvre des militaires américains. La méthode qu’il illustre est l’œuvre des militaires et d’eux seuls. Les savants n’y ont point de part. Et voilà sur quoi se fonde, depuis 1953, la belle certitude des esprits forts: sur la ferme volonté des militaires américains de ne pas avoir d’ennuis, sur l’ignorance de la presque totalité des savants, et sur la prudence, compréhensible, de ceux d’entre eux, qui ont étudié la question.

À quelles conclusions sont arrivées ces dossiers? Ceci est une autre histoire, que nous étudierons peut-être une autre fois.■

Aimé Michel