Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Encore Stonehenge!

Article paru dans Planète N°39 (Le Journal de Planète) de mars / avril 1968

 

Dominique Arlet a exposé dans Planète 38 la découverte faite à Stonehenge par un astronome de Harvard, le Pr Gerald S. Hawkins: le célèbre monument mégalithique anglais aurait été un computer astronomique permettant de calculer les mouvements de la Lune et du Soleil. Dominique Arlet soulignait l’incrédulité des archéologues professionnels qui refusent d’admettre l’existence d’une science si avancée chez de pauvres paysans d’Europe occidentale il y a quatre mille ans.

Dans le Journal de l’année[1], Henri de Saint-Blanquat nous révèle un rebondissement sensationnel de la querelle.

«Trouvant les explications du Pr Hawkins «choquantes» du point de vue archéologique, écrit-il, certains archéologues se sont tournés vers une des sommités de l’astronomie anglaise et mondiale, le Pr Fred Hoyle. Il examine à son tour le problème, se passionne et fait connaître ses propres conclusions…. Elles sont peut-être encore plus étonnantes.»

En effet, selon Hoyle, le grand cercle extérieur de Stonehenge aurait été une sorte de rapporteur géant. Chaque fosse du cercle représenterait une division sur le cadran du rapporteur, et la grande taille de l’appareil aurait répondu au souci d’améliorer la précision angulaire des mesures (procédé repris au XVIe siècle par Tycho Brahé et qui, on s’en souvient, put fournir à Kepler des positions planétaires assez précises pour permettre la découverte des lois qui portent son nom). Selon Fred Hoyle, il faudrait penser qu’une sorte d’Einstein préhistorique aurait existé quelque 2000 ans avant notre ère!

Que vont dire les archéologues? Ils sont d’autant plus embarrassés qu’après Hawkins et Hoyle, deux autres savants, les Prs R. Colton et R. L. Martin, viennent eux aussi de conclure à une destination astronomique de Stonehenge. Ces deux Australiens (université de Melbourne) semblent même avoir découvert un mode d’emploi plus simple que leurs collègues et permettant, lui aussi, de prévoir les éclipses, mais sans calculs compliqués: l’Einstein anglais de la préhistoire aurait donc été encore plus génial que ne le croyait Hoyle! La question est donc plus que jamais posée: ces sauvages préhistoriques ne disposaient pas de l’écriture et ne pouvaient donc faire aucune opération arithmétique. Comment s’y prirent-ils pour mettre au point leur computer?

Le mystère des pré-Hittites

Au moment où les constructeurs inconnus de Stonehenge se montraient capables, par des moyens que nous ignorons, de baliser les espaces célestes et de transporter sur des dizaines de kilomètres des blocs de quarante tonnes, une brillante civilisation florissait au cœur de l’actuelle Turquie, là même où, quelques siècles plus tard, la plus ancienne civilisation indo-européenne connue, celle des Hittites, allait pour un temps dominer le Proche-Orient. Cette civilisation pré-hittite, découverte tout récemment, était née vers le début du IIIe millénaire, c’est-à-dire qu’elle fut contemporaine de Sumer. Henri-Paul Eydoux[2] pose à propos de ces proto-Hittites, ou Hattis, des questions qui vont loin.

Si, en effet, une culture raffinée put se développer si anciennement en un tel lieu (et les tombes explorées montrent une extraordinaire profusion d’objets d’argent et d’or, témoignant d’une haute technique métallurgique), ne va-t-il pas falloir réviser tout ce que l’on croyait savoir des origines de Troie et de Mycènes, donc des sources de la civilisation hellène?

Selon H.-P. Eydoux, les archéologues turcs qui fouillent le site d’Alaca Hôyük ne sont pas loin de le penser. S’il en était ainsi, la Guerre de Troie ne serait pas seulement le commencement de la Grèce. Elle serait surtout la fin, l’aboutissement tragique d’une évolution plus ancienne de quinze siècles au moins. La vraie mère de la Grèce ne serait pas l’Égypte, comme le croyait Hérodote, mais un creuset de civilisations répandues autour du Bosphore et contemporaines de la plus ancienne Égypte. Quand les Grecs prirent conscience d’eux-mêmes, ils avaient depuis longtemps oublié leur enfance et c’est par erreur qu’ils voulurent la retrouver si loin de leur patrie. En somme, l’archéologie la plus récente commence d’exhumer les plus anciennes traces des lndo-Européens en marche vers le Sud-Est. La thèse de Jean Richer, professeur à l’École française d’Athènes, selon laquelle tout le monde antique de part et d’autre de la mer Égée aurait été organisé simultanément par une civilisation protohistorique unique, commence peut-être à trouver le fondement archéologique qui lui manquait.

A.M.

[1] Le Journal de l’année, p. 268 (Larousse).

[2] H.-P. Eydoux: À la recherche des mondes perdus (Larousse). Ce livre est magnifiquement illustré.