Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Entre le corps et l’âme

Chronique parue dans France Catholique − N° 1622 – 13 janvier 1978

 

Peu de lectures sont aussi désolantes et énigmatiques que les autobiographies des malades mentaux, surtout quand ils ont l’art d’écrire, qu’ils sont doués d’une grande intelligence et d’une conscience aiguë. Pensons aux lettres de Van Gogh, aux Confessions de Rousseau (quoique Rousseau n’ait jamais eu conscience de sa folie), à Antonin Arthaud, surtout aux chef-d’œuvre du plus célèbre schizophrène anglais, W.S. Stewart.

De tous ces auteurs, seul Stewart se proposa pour but la stricte et unique description de sa maladie[1]. Il était professeur de littérature anglaise, poète. Peut-être vit-il encore? Je ne sais ce qu’il est devenu après le récit de son affreuse tragédie intérieure.

Son livre nous fait pencher dans l’enfer de l’«âme divisée» (c’est le titre de son livre), c’est-à-dire de la schizophrénie. Je ne sais s’il est traduit en français. On ne le lit pas sans partager son angoisse d’être, son malheur apparemment irrémissible.

Mais ce partage n’éclaire rien. Il nous fait seulement sentir de l’intérieur ce que peut être le supplice de l’âme, profond comme un abîme – mais incompréhensible. Quelle est la nature de cette infinie douleur? Quelle en est la cause? Qu’est-ce exactement qui souffre? Impossible de le dire.

La médecine moderne, indirectement, pousse parfois ses patients dans l’antichambre de cet enfer, en soignant des maladies physiques avec des médicaments qui retentissent sur le système nerveux. Cocteau me décrivait ainsi l’indicible douleur psychique où l’avait mis le traitement de son premier infarctus, et qui lui inspira son Requiem, poème ténébreux qu’il fut incapable de relire une fois guéri[2] (je tiens cela de lui-même).

Le schizophrène est un prisonnier. Incapable d’expliquer une douleur qui n’appartient pas à l’expérience humaine normale et qui ne relève donc d’aucun langage, il ne peut que se murer dans sa solitude. C’est une tragédie pour lui-même, pour les siens, et pour le psychiatre qui n’en connaît ni la cause ni le remède.

Cependant, depuis quelques mois, l’ombre d’un espoir existe. Les physiologistes sont en train de découvrir toute une famille de substances sécrétées par le cerveau et qui peut-être commandent son état général, règlent son bon fonctionnement, et, qui sait même? selon certains, le bon fonctionnement du corps tout entier.

Il n’est pas impossible que l’on soit sur le seuil d’une nouvelle médecine capable d’agir sur les dérangements du corps par l’action intermédiaire du cerveau. Je ne citerai que quelques expériences, non sans rappeler à mes lecteurs que je ne suis pas médecin, et que les médecins seront les premiers avertis, en temps voulu, des progrès que l’on entrevoit dans les laboratoires.

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Les premiers indices furent remarqués au début de cette décennie par un médecin de Floride, spécialiste des reins, le docteur James Cade.

Parmi ses malades, il y avait une psychotique. Ayant observé que lorsqu’on lui faisait une dialyse (nettoyage général du sang par un rein artificiel), les symptômes mentaux de la maladie s’amélioraient, il suggéra à un psychiatre de l’Université de Floride, le docteur Herbert Wagemaker, de dialyser six de ses schizophrènes. Ce qui fut fait chaque semaine seize fois de suite. Résultat (selon eux): les six schizophrènes cessèrent d’avoir leurs hallucinations. Malheureusement, l’amélioration cessa un mois après la dernière dialyse. Cependant, les symptômes disparaissaient de nouveau après une nouvelle dialyse.

Au mois de novembre dernier, les deux chercheurs avaient répété avec succès la même expérience sur 18 malades, tandis que le traitement restait sans effet sur trois autres malades.

Entre-temps, des échantillons de sang non dialysé avaient été expédiés au docteur Palmour, une physiologiste de l’Université de Berkeley, aux fins d’analyse, celle-ci y trouva une concentration anormale de deux substances, la leucine-endorphine, et une autre ayant une formule chimique parente du tryptophane. Le tryptophane est ce que l’on appelle un «précurseur»[3] de la sérotonine, dont le rôle de messager entre les cellules nerveuses ne cesse de s’élargir avec les études sur la chimie du cerveau. En particulier, la sérotonine transmet tout un lacis de messages dans l’équilibre du sommeil, du rêve et de la veille. Quant à la leucine-endorphine, ou leu-endorphine, c’est une protéine très proche des endorphines, hormones auxquelles je faisais allusion au début de l’article, et dont je dirai un mot à cette occasion.

Le lecteur aura remarqué les deux racines grecques mariées (d’ailleurs de façon barbare) dans ce mot: endos: dedans, et morphine. Les endorphines sont une famille de substances récemment découvertes et ayant entre autres les mêmes propriétés antidouleur que la morphine, mais synthétisées naturellement dans le cerveau par la glande pituitaire. Elles semblent tenir une place capitale non seulement dans la perception normale de la douleur et du bien-être, mais aussi dans l’équilibre mental et probablement neuro-végétatif.

Tous les «petits malades» (et tous les médecins) savent que les déséquilibres neuro-végétatifs sont le cauchemar de l’art médical. Il n’est pas impossible, selon certains, qu’avec les endorphines l’on soit près de mettre la main sur la clé de réglage des symptômes jusqu’ici qualifiés de psychosomatiques, et soignés jusqu’ici, pourrait-on dire, à coups de marteau à l’aide des drogues telles que les tranquillisants, stimulants, etc. On peut même entendre des spécialistes optimistes des endorphines déclarer qu’il suffira bientôt d’une petite analyse sanguine pour diagnostiquer sur un patient l’ensemble des dérèglements neurovégétatifs, digestion, sommeil, voire humeur, et en détruire l’action centrale dans le cerveau régulateur pour rétablir la «normalité». On en aurait alors fini avec ces troubles à mi-chemin du mental et du physique que la médecine préfère jusqu’ici renvoyer à la psychothérapie, laquelle satisfait rarement le malade. Les endorphines (ou plutôt leur manipulation) permettraient même de secourir le drogué en supprimant la carence psychique, émotionnelle, qui le pousse vers la drogue.

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Naturellement, on n’en est pas là, il faut bien y insister. Je n’ai voulu que signaler un nouveau domaine de recherches qui pour l’instant s’exerce principalement sur les animaux. Le docteur Frank Ervin, du Neuropsychiatric Institute à l’Université de Californie (UCLA), injecte en ce moment des solutions concentrées de ces substances à des singes, des rats, des poulets, des lapins, et constate qu’il obtient une gamme de troubles et d’effets émotionnels, pouvant aller jusqu’à des convulsions et même à la mort. On n’en est donc qu’à la grosse artillerie. Selon lui, il faut encore des années d’expériences pour passer à l’homme.

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En attendant que ces expériences produisent un nouvel arsenal de l’art médical, on peut y trouver une nouvelle approche à l’éternelle méditation sur les rapports du corps et de l’âme. J’ai été, quant à moi, frappé par l’importance soudaine découverte au corps pituitaire, où Descartes situait le siège de l’âme. N’oublions pas que les théories simplistes du corps et de l’âme, un peu abandonnées par la théologie médiévale sous l’influence d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, nous étaient encore enseignées au catéchisme jusqu’au milieu de ce siècle sous l’influence cachée de la métaphysique cartésienne[4]. Il est frappant de voir maintenant, simultanément mais séparément, les physiciens trouver plus d’esprit dans la matière que les physiologistes plus de matière dans l’esprit. La clé de notre mystère est plus complexe qu’on ne croyait.

Aimé Michel

Notes:

(1) W.-S. Stuart: The Divided Self (George Allen and Unwin, Londres, 1964).

(2) Provisoirement! On sait qu’il mourut d’un autre infarctus, peut-être bien par sa faute, n’ayant jamais su rester doucement oisif.

(3) On appelle précurseur une substance chimique nécessaire à la formation d’une autre substance jouant un rôle physiologique.

(4) Une métaphysique en fait présocratique, pythagoricienne («Le corps est le tombeau de l’âme») et qu’on ne trouve pas dans les premiers textes chrétiens. L’esprit d’un saint Justin, par exemple, est bien différent: il reproche aux philosophes païens leur mépris de ce monde, création de Dieu. Le mépris de la matière a de très lointaines racines, remontant au moins à Zoroastre.