Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Fey, 7 ans: un super cerveau

Article paru dans Planète N°29 (Le Journal de Planète) de juillet / août 1966

 

Connaissez-vous Fey Lazaridès? Cette petite fille anglaise a une histoire qui mérite d’être contée. Une histoire qui commence quelques années avant sa naissance, et même, pour être juste, de nombreuses années plus tôt, en 1945.

C’est à cette date qu’un groupe d’originaux d’Oxford, fatigués sans doute de fréquenter une humanité sans relief, fonde le club le plus fermé du monde, le club Mensa. N’importe qui peut être admis à ce club, à la seule condition de survivre à une batterie de tests d’intelligence tellement difficiles que, jusqu’ici, dix mille personnes seulement, dans le monde entier, les ont subis avec succès[1].

Rien ne serait plus fatigant, pour un cerveau moyen, qu’un congrès du club Mensa. Mais aucun cerveau moyen n’assiste à ces congrès. Tous les cerveaux participants sont des supercerveaux. Pas forcément des cerveaux géniaux, d’ailleurs: une enquête récente du Massachusetts Institute of Technology sur l’intelligence dans les diverses professions a montré en effet que les grands inventeurs, les savants célèbres pour leurs découvertes et, d’une façon générale, les créateurs ne sont pas forcément très intelligents. Ils se caractérisent beaucoup plus par l’obsession d’une seule idée, ou de quelques idées, que par cette merveilleuse légèreté qui permet de franchir en se riant tous les obstacles d’une batterie de tests rigoureusement sans intérêt.

Q.I.: 154

Mais revenons au club Mensa. On cite l’un de ses membres, interprète à l’O.N.U., qui connaît cinquante langues, dont l’hindoustani, le pendjabi, le turc, et naturellement (c’est la moindre des choses) le chinois. Tel est le genre de la maison.

Or, quelques années après sa fondation, deux parmi les plus jeunes membres de la Mensa, qui assistaient à l’un de ses congrès, se sentirent soudain invinciblement attirés par l’étude expérimentale de l’hérédité du Quotient Intellectuel. Comme ils étaient de sexe différent, l’affaire ne traîna guère. Il semble que l’intérêt de leurs recherches n’ait jamais faibli, puisque M. et Mme Lazaridès se retrouvent maintenant à la tête d’une famille de sept enfants, dont la plus jeune, Fey, sept ans, n’a pas fini d’alimenter les spéculations des généticiens et des psychologues. Car la fillette en est en ce moment à battre son propre père sur les problèmes les plus difficiles d’intelligence pure. En trente secondes, elle a résolu un test de classification que 70% des étudiants d’Oxford ratent régulièrement en fin d’année. Son quotient intellectuel atteint déjà 154 (la moyenne, chez l’adulte, est 100). Bref, M. et Mme Lazaridès peuvent se flatter d’avoir réussi au moins l’une de leurs expériences.

Mais que prouve leur réussite? Que l’intelligence est affaire de gènes? Rien, pour le moment, ne permet de donner à cette question une réponse scientifiquement assurée. Tous les enfants d’un même couple ont, statistiquement, le même patrimoine héréditaire: les deux hérédités se mélangent selon les lois de Mendel, et sur — disons — 1’000 couples examinés, rien, génétiquement, ne pourrait expliquer que l’aîné, par exemple, fût plus intelligent que ses cadets. Or, les enquêtes montrent justement que les aînés réussissent mieux les tests. Ils réussissent également mieux dans la vie, une récente enquête américaine l’a montré. Pourquoi les aînés? On n’en sait rien: l’enquête américaine a pu éliminer les causes sociales telles que droit d’aînesse plus ou moins coutumier. Elle a pu surtout montrer que là non plus le génie, la création n’ont rien à voir avec la réussite des tests ou la réussite sociale, puisque la supériorité de l’aîné disparaît.

Une étincelle + l’éducation

Les psychologues avancent souvent la raison que le premier enfant, à cause de la nouveauté, de l’amour plus vif des parents l’un pour l’autre, etc., est l’objet de plus d’attentions. En fait, les membres de famille nombreuse savent bien que l’enfant le plus choyé est toujours le dernier. D’autres estiment avec plus de vraisemblance que l’aîné, seul avec deux grandes personnes pendant la période la plus réceptive de sa vie, prend une avance qu’il ne lâchera plus. La question est toujours ouverte.

En ce qui concerne le génie, on a parfois cité, comme preuve de sa transmissibilité par les gènes, les grandes familles de créateurs, les Bach, les de Broglie. Mais la famille la plus étonnante, celle des Bach, peut fournir un argument contradictoire; si elle compte une filiation directe de musiciens qui s’étend du 16e au 19e siècle, des enfants adoptifs ou des étrangers devenus apparentés par alliance devinrent à leur tour des musiciens de plus ou moins de génie — ce qui tendrait à faire de l’imprégnation psychologique l’élément moteur essentiel.

Si bien que nous ne savons toujours pas comment naissent l’intelligence et le génie. Jusqu’à nouvel ordre, l’esprit souffle où il veut. Ce que nous savons, en revanche, c’est que son souffle ne donne que la première étincelle. C’est qu’une intelligence non éduquée est une intelligence perdue. Voilà pourquoi l’éducation tendra de plus en plus à devenir le premier investissement de toute société décidée à survivre.

A.M.

[1] Nous préparons une étude approfondie sur l’histoire, les structures et les buts de la Mensa. Cette association d’origine britannique a en effet créé récemment une filiale française.