Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Gagner moins pour s’enrichir

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers n°1 de janvier-février 1989

 

Si quelqu’un avait annoncé, il y a un quart de siècle, qu’un jour Maurice Allais aurait le Prix Nobel, je n’en aurais pas été étonné ni lui non plus. Seulement, nous aurions cru à un Nobel de Physique.

Car, si à l’époque Maurice Allais avait bien déjà énoncé les principes économiques qui lui ont valu l’illustre récompense, ce qui l’intéressait en réalité c’était l’étude expérimentale de la gravitation. Ayant réfléchi aux difficultés d’intégrer la gravitation aux forces de la physique, il avait cherché, et trouvé, une idée pour expérimenter les variations rapides et infinitésimales de l’action des forces gravitationnelles au moment des éclipses, à l’aide d’un pendule très sensible de son invention. J’eus l’occasion d’assister à ses expériences qu’il avait montées dans un laboratoire souterrain, profondément enterré dans une carrière de plâtre des environs de Marly.

Pourquoi ces expériences n’ont-elles pas acquis la notoriété qu’elles méritaient? Pourquoi n’ont-elles pas été (à ma connaissance) refaites? Pourquoi sont-elles oubliées, provisoirement je pense?

Parce qu’elles sont étrangères au cadre théorique existant. Elles le précèdent, comme la boussole a précédé Maxwell. Ce ne devrait pas être une raison suffisante; il y a là au contraire un exemple d’incuriosité, ou d’inadaptation de la méthode scientifique, qui ne sait progresser qu’en réfutant ses propres prédictions, comme l’a montré Popper, et ne tire rien des faits, même extraordinaires, qui ne gênent personne. Les mouvements du pendule d’Allais (un pendule très ingénieux mais strictement orthodoxe n’ayant, je m’empresse de le dire, rien à voir avec celui des radiesthésistes), quels qu’en fussent les résultats, ne faisaient ni chaud ni froid aux théoriciens de la gravitation, au demeurant très rares alors, car ils n’avaient rien à en dire. Je ne sais s’il a abandonné ses expériences. Mais on a bien vu que le jury Nobel en couronnant des travaux d’économie datant de sa jeunesse, n’a provoqué chez lui aucune joie exubérante. Je ne serais pas étonné qu’il pense encore à son pendule. Comme un défi aux scientifiques ou à leurs méthodes de s’intéresser à ce qui ne tombe pas, comme ont dit, dans le paradigme du moment, Maurice Allais nous apprend que parfois, rarement il est vrai, les voix qui crient dans le désert trouvent un auditoire de compensation. Ici, dans le domaine économique.

Je ne ferai pas semblant d’avoir convenablement étudié l’œuvre économique de Maurice Allais. Elle est difficile, son auteur n’essayant pas de simplifier ce qui n’est pas simplifiable.

Comme il a été dit sans répit dans la présente chronique, l’économie a ses lois inexorables, mais qui ne se laissent qu’entrevoir. Ce que l’on sait le mieux, c’est ce qui est faux, ce sont les erreurs toujours recommencées parce que portées par les slogans des pseudo-sciences appelées idéologies.

Comme l’a très bien montré Jean-François Revel dans sa Connaissance inutile[1], les idéologies fournissent des réponses illusoires à des questions forgées de toutes pièces dans le mépris des faits. Exemple ressassé et qui, hélas, continue de fleurir dans les discours: le «partage du travail pour diminuer le chômage», alors qu’il y a chômage parce que nos concurrents nous prennent notre travail en produisant davantage à moindre prix. Mes lecteurs se rappellent peut-être que j’ai fait appel à leur ingéniosité pour expliquer cette évidence: le partage du travail augmente les prix de revient, donc accroît le chômage. J’ai reçu quelques lettres, fort intéressantes, mais dont aucune n’aboutit à un slogan simple faisant apparaître le sophisme du partage du travail qui diminue le chômage. Et c’est hélas, de slogans clairs que nous manquons. Car ils font l’opinion.

Pour éclairer un peu le débat, c’est à Maurice Allais que je ferai appel cette fois. Posant comme objectif valable que dans un monde largement misérable il faut accroître le pouvoir de consommation par tête d’habitant. Allais énonce la loi que la croissance de la consommation est d’autant plus rapide que le taux d’intérêt réel se rapproche davantage du taux de croissance de l’économie. Telle est, si je l’ai correctement comprise, son idée centrale.

La démonstration de ce qui pourrait n’apparaître qu’un truisme n’est pas si facile que l’on croit. L’idée est si peu évidente que, premièrement, les maîtres des taux d’intérêt les font le plus souvent varier en sens inverse pour contrôler ce qu’ils appellent à peu près régulièrement ainsi le résultat cherché. Mais à court terme. Il faut avoir une vision très longue pour deviner le contraire. On sera surpris d’apprendre que Maurice Allais énonça pour la première fois cette règle en plein cataclysme, au cours de la dernière guerre, il y a près d’un demi-siècle, alors que sévissaient la planification stalinienne et les «autarcies» fasciste et nazie. On était aux antipodes des conditions de marché favorables à l’accroissement du taux de consommation par équation entre taux d’intérêt et taux de croissance. On en est encore fort loin, quoiqu’on ait avancé assez loin dans la pénurie pour entrevoir la vérité.

Je ne me sens pas capable d’une démonstration simple et convaincante (la deuxième édition du livre d’Allais compte à peu près mille pages). Mais on peut observer quelques faits qui, du moins, vérifient l’énoncé.

Comment, par exemple, se fit l’empire de Venise, qui dura mille ans? Par le monopole de certains commerces lointains où toute croissance était exclue (la production ayant lieu en Orient, en des lieux où tout dépendait des hasards politiques et militaires), on pouvait déterminer, presqu’à son gré, les intérêts. Ceux-ci étaient donc énormes, limités par la seule disponibilité des princes et de la riche bourgeoisie bancaire et commerciale européenne.

(Remarque: même hors de l’horizon économique où Allais établit sa loi, ce que j’ai appelé la Loi de bronze, ou Loi n° 1, reste implacablement valable, je veux dire celle de l’offre et de la demande. C’est elle qui aboutit aux prix exorbitants des produits parvenant à Venise après les mille aventures de la Route de Soie et de la navigation en Méditerranée).

Exemple plus proche: les taux d’intérêt dont l’Administration de Washington, ou plutôt de Wall Street, a fait un instrument de gouvernement mondial.

Il est évident que ces intérêts sont trop hauts, de plus de deux fois élevés que ne le voudrait la Loi d’Allais. Ce n’est ni par hasard ni par erreur: en attirant l’investissement et de façon plus générale, la capitalisation de l’étranger, ces intérêts trop hauts compensent le déficit chronique américain. Tout n’est pas négatif dans cette situation anormale: les capitaux étrangers investis aux États-Unis paient leurs intérêts excessifs aux investisseurs extérieurs. Mais cela ne peut continuer indéfiniment. Ces errements et zigzags tendent par des voies longues et traditionnelles vers la situation idéale décrite par Allais: la croissance en grimpant tend à égaler les taux d’intérêts, condamnés à baisser.

Ces deux exemples ne font pas apparaître directement la part la plus originale de la Loi d’Allais: le pouvoir de consommation croît à mesure que le taux d’intérêt se rapproche du taux de croissance.

Remarquons d’abord combien cette loi éclaire la différence entre le krach boursier de 1929 et celui de 1987. Comme je n’ai jamais cessé de l’écrire, le krach de 1987 ne pouvait avoir aucune incidence sur le taux de croissance. C’est pour cette raison que j’ai conseillé alors. «si vous pouvez ne vendez pas». Je répéterai cette injonction si un nouvel incident boursier venait à se produire, la Bourse me semblant actuellement un peu surévaluée. Dans ce cas les sages ne devraient pas vendre non plus mais «attendre que ça passe», car la production n’a jamais été si active depuis 1970. La Bourse ne peut à la longue que traduire l’accroissement des richesses, c’est-à-dire monter. S’il lui arrive de dégringoler, ce ne peut être qu’un épisode passager. Pourquoi? parce que l’investisseur, par nature, ne peut assister à une création de richesse qui le laisse sur le bord du chemin: s’il a vendu, il a des liquidités qu’inévitablement il voudra réinvestir pour profiter de la croissance. Il ne peut que reprendre ses achats, c’est-à-dire remettre la Bourse à la hausse.

Je ne m’éloigne pas de la loi d’Allais comme on va le voir. Au moment où j’écris ces lignes (début 89), je lis force commentaires sur le mystérieux redémarrage de la croissance observé en 88 «malgré le krach boursier». Sauf erreur, personne ne remarque que ce phénomène, apparemment paradoxal, aurait dû être prévu par les familiers de l’œuvre d’Allais. On a loué le grand homme pour avoir annoncé la chute de la Bourse.

Bien plus remarquable était la prédiction potentielle prévue par sa loi. Dans le désarroi distingué des éminents spécialistes, personne semble-t-il n’a vu au moment le plus sombre que, l’intérêt réel descendant par la vertu du krach vers le taux de croissance de la production, on devait s’attendre, si Allais avait raison, à un sursaut de la production par un accroissement de la consommation. Ces taux universellement révisés à la hausse apportent à la loi d’Allais une vérification expérimentale tout à fait digne d’attention.

Seuls les grands instruments internationaux de mesure économique pourront nous expliquer clairement et dans le détail comment s’est opérée en 1988 la renaissance de la production, en dérision de toutes les prédictions d’experts. Sans doute le feront-ils.

On pourra alors analyser un mécanisme en action et peut-être décider s’il s’agit d’une réaction mécanique, automatique, comme le laisse entendre la loi d’Allais, ou si en 1988 ne fut que la somme d’une série favorable de circonstances indépendantes et incontrôlables. Échaudé dès longtemps par l’étude de l’histoire économique et des grands systèmes où les spécialistes ne trouvèrent jamais que de cuisantes occasions de se tromper, j’avoue ma perplexité. La Bourse est actuellement quelque peu surévaluée, il n’est donc pas impossible que nous assistions à une deuxième démonstration.

Pour prendre date et éventuellement rendre un nouvel hommage à notre Prix Nobel, voici ce qu’on devrait alors observer chronologiquement si je l’ai correctement compris.

1) chute rapide et inopinée de la Bourse:

2) rédaction d’arrêt plus rapide encore, l’affolement de la dernière fois ayant laissé tout un enseignement stratégique qui semble au point;

3) lente remontée accompagnée d’une croissance à la production.

J’ai souligné en 3) l’observation paradoxale enregistrée en 1988. C’est un accroissement de la production qui semble n’entrer dans aucune grille, sauf celle d’Allais. S’il avait raison… Ah, s’il s’avérait avec certitude qu’il a raison, ne croyons pas que les commandes de l’économie tomberaient entre nos mains. Ceux-là mêmes qui maintenant disent: «il faut baisser les taux d’intérêts» savent que tous les remèdes ont des effets secondaires indésirables. Mais, enfin, un traitement, même pénible, vaut mieux que l’abandon aux fantaisies du hasard.

Aimé Michel

 Note:
(1) Jean-François Revel: La connaissance inutile (Grasset, Paris 1989). Revel est un philosophe paradoxal: il voit les choses telles qu’elles sont, d’où sa patiente démolition de toutes les idéologies; il ne croit pas que la profondeur doivent être abstruse et écrit un beau français bien clair, ce qui est mal vu; il est très bien lu en d’autres langues, quoiqu’il parle surtout de la France; enfin il est très sévère pour tous les ténors de la communication qui ne lui font aucun cadeau. Et cependant, il a acquis une place éminente parmi nos maîtres à penser, sans aucun tapage. Je reparlerai de son dernier livre.