Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Grâce à la psychopharmacologie la folie a changé de sens

Article paru dans Planète N°30 (Le Journal de Planète) de septembre / octobre 1966

Enfin un livre français qui fait le point des plus récentes découvertes sur les drogues de l’esprit: la Psychopharmacologie (P.U.F. — Que sais-je?) Son auteur est Pierre Deniker, professeur à la faculté de Médecine de Paris et l’un des maîtres de la psychiatrie moderne. C’est lui notamment qui, avec le professeur Jean Delay, a dressé le premier tableau des différentes actions des drogues dites neuroleptiques, dont la découverte découla directement, de 1952 à 1954, des travaux de notre ami le Dr Laborit.

Des moyens d’action nouveaux

La concision classique de la collection Que sais-je? donne ici à cet ouvrage une éloquence qui ne doit rien à l’éloquence. On se rend compte, en le lisant, que la psychopharmacologie de l’an 1966 met déjà entre les mains des spécialistes un immense assortiment de moyens d’action directe sur le cerveau. Le traitement des maladies mentales a tellement progressé depuis dix ans que, dit le Pr Deniker, «un aliéniste du XIXe siècle aurait bien du mal à retrouver chez nos malades vaquant à leurs occupations à l’hôpital — ou à l’extérieur — les «déments», «les furieux», les «vésaniques» des descriptions classiques.»

Parmi les psychoses aiguës ou subaiguës, les confusions mentales alcooliques et le délirium tremens représentaient typiquement la situation de psychiatrie d’urgence qui justifiait dans les hôpitaux l’existence des «pavillons d’agités» où étaient transférés les alcooliques en crise: aujourd’hui, la prévention, grâce à un traitement adéquat qui allie tranquillisants, vitamines et réhydratation, permet d’éviter ou de traiter sur place la plupart des crises d’alcoolisme subaigu. Dans le service de psychiatrie, si l’intervention est rapide, la crise est jugulée en quelques heures et la mortalité, autrefois très élevée, est devenue insignifiante.

Depuis 1958, la démence régresse

Et ce n’est là qu’un exemple. La cellule, la camisole de force ont disparu, l’électrochoc est peu à peu remplacé par la pilule ou la piqûre. Le cerveau tend à devenir un matériau aussi malléable et docile que n’importe quel autre organe humain sous l’action de drogues de plus en plus spécialisées. Les statistiques expriment fort bien ce recul du mal devant le remède. Après la dernière guerre et jusqu’à l’apparition de la chlorpromazine et de ses dérivés (1952-53), le nombre des malades internés ne cessa pas d’augmenter, passant en France de 60’000 en 1944 à 100’000 en 1953, soit, pour l’ensemble du pays, un lit d’hôpital sur trois. Dans l’État de New York, le nombre des malades internés passait de 2’500 en 1945 à 90’000 en 1954. Depuis l’instauration des nouvelles chimiothérapies, la tendance s’est inversée. À partir de 1956, le nombre des sorties a dépassé celui des admissions. La psychopharmacologie jugule peu à peu la démence.

Est-ce à dire que la victoire définitive sur les maladies mentales est en vue? Cette question ne tient compte ni des cas héréditaires ni de la liberté du public: aucune thérapeutique ne saurait empêcher l’éthylisme ni la toxicomanie. C’est à l’homme de conquérir sa maturité morale. Les médecins, les psychiatres et les psychopharmacologues ne peuvent intervenir qu’après. Cet aspect du problème est d’autant plus important que les nouvelles substances hallucinogènes viennent maintenant augmenter la panoplie du drogué et que (les statistiques d’A.M. Quétin citées par Deniker le prouvent) on est d’autant plus sensible aux effets des hallucinogènes que l’on est plus sain d’esprit. Il y a là, devant nous, un espoir en même temps qu’un danger. Car il est évident que tout progrès de la psychopharmacologie livre simultanément de nouvelles thérapeutiques et de nouveaux poisons de la pensée.

Aimé Michel