Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Guerre I.B.M.?

Arts et Métiers – Juillet-Août 1982

par Aimé Michel

 

Il n’y a pas que les ordinateurs qui se reproduisent par génération (outre vous et moi, mais Dieu merci pas encore de la même façon). Il y a aussi l’armement, si l’on suit le vocabulaire des spécialistes.

La première génération, c’est la bombe A. La deuxième c’est la bombe H. Deux armes dites de dissuasion, ou encore de désastre collectif. Les militaires ont du vocabulaire.

Depuis plusieurs années les experts militaires retrouvent certains principes de l’art ancien de la guerre: le but n’est pas de tuer l’adversaire, mais de détruire sa puissance. C’est le désastre sélectif [1]. On a fait grand bruit de la bombe à neutrons. Il se pourrait qu’elle fut périmée avant sa mise en service.

«Les armes de la troisième génération[2] vont être des armes à énergie dirigée, ou armes à faisceaux de hautes énergies produisant des rayons de particules énergétiques en les projetant directement sur leur cible». On pense au «rayon de la mort». Il s’agit de dispositifs bien plus sophistiqués dont le but n’est plus directement de détruire l’adversaire, mais d’abord ses armes.

Premier exemple de telles armes, donné par l’auteur cité en note, évidemment le laser. Le principe paraît simple au non-physicien: «il suffit» de diriger des faisceaux laser hautement énergétiques sur l’arme adverse, y compris les fusées déjà en vol, pour les découper en deux ou trois morceaux et les rendre inoffensives. Cependant le laser de haute énergie perd assez vite cette énergie dans l’atmosphère. Hors de l’atmosphère la propagation ne pose plus de problème, mais on ne sait plus où prendre l’énergie. Ou si on le sait, le secret est pour l’instant bien gardé. On peut imaginer une centrale nucléaire géostationnaire distribuant son énergie sous forme de faisceau de lumière cohérente à des satellites d’orbite basse, ou d’autres procédés, tous supposant une électronique ultrasophistiquée.

La deuxième arme de troisième génération utiliserait (à terre) des faisceaux micro-onde capables précisément de provoquer à distance des surcharges détruisant cette électronique. Ce que fait déjà la bombe à neutrons, mais en tuant en même temps tout le monde, et sans directivité. Le faisceau micro-ondes à haute énergie est directif. Il est naturellement guidé du ciel par une électronique elle-même menacée. Selon L. Lammers, les Russes seraient un peu plus avancés dans ces recherches que les Américains.

Il y aurait enfin dans les laboratoires les «faisceaux de particules à haute énergie». Ces faisceaux produisent, si l’on peut dire, d’excellents effets au-delà de l’atmosphère: ils détruisent l’arme visée. En pénétrant dans l’atmosphère, ils provoquent des radiations secondaires très puissantes et font sauter l’électronique comme les faisceaux de micro-ondes. Là aussi se pose le problème de la source d’énergie. Mais on parle d’engins volants sol-sol de ce type.

On ne pénètre qu’avec précaution dans le monde piégé des armes semi-secrètes, dont le public (vous et moi) connaît le principe mais non l’essentiel, qui reste la technologie. Où commence la fiction? Le secret technologique n’existe plus au niveau des principes depuis une vingtaine d’années. En revanche le petit savoir-faire en matière d’armement n’est véritablement diffusé que par le truchement classique de l’espionnage. Et il faut toujours en venir à ce petit savoir-faire pour passer à l’exécution, où notre ignorance est totale.

D’autres spécialistes affirment d’ailleurs que même les armements de troisième génération seraient périmés avant de devenir opérationnels. Ces spécialistes annoncent tout simplement le retour à la bonne vieille infanterie, que l’on appelait «reine des batailles» quand la guerre n’était encore qu’une sorte de sport dangereux.

Naturellement il s’agirait d’une infanterie très spéciale, vouée essentiellement à la défensive. Son activité bien camouflée et éparpillée sur un grand front, voire sur tout un territoire national, rendrait ceux-ci tout bonnement impénétrables. Comment?

Peut-être la guerre des Malouines nous en donne-t-elle une idée.

Il est clair, en effet, que le principal embarras des Anglais dans cette affaire, c’est leur armada!

Un petit engin téléguidé suffit à envoyer par le fond n’importe quel monstre ruineux. Si leur navire-amiral n’a pas été coulé, les Anglais eux-mêmes reconnaissent qu’il a déjà de justesse échappé une fois à ce sort. L’âge des gros porte-avions correspond à la guerre du Pacifique: 1942-1945, quarante ans déjà! Il ne fait pas de doute que la protection du fier navire-amiral de Sa Majesté coûte bien plus cher que l’invasion des Malouines par une nuée de petits navires ultra-modernes, dont on peut perdre quelques-uns sans désastre national.

Mais revenons à terre. Le gros porte-avions fragile et dispendieux, c’est, disent les spécialistes auxquels je fais allusion, la division cuirassée qui fit notre défaite de juin 40, les gloires éphémères de Hitler en Russie, enfin celles, définitives, des Américains lors du débarquement. Remember Patton!

Mais se rappeler aussi les dates. Une infanterie très mobile dotée de tout petits engins sol-sol autoguidés, détruit la division blindée avant qu’elle ait pris sa position de combat, avant même qu’elle soit une menace sur le front de combat. La seule réplique à ce type d’armement est la saturation électronique du champ de bataille. Mais elle paralyse en même temps l’attaquant!

J’ai entendu une expression pour désigner ce nouveau type d’armement: «La guerre I.B.M.». J’ai entendu aussi que si les Japonais se font tirer l’oreille pour réarmer, outre les raisons politiques connues, c’est qu’ils se savent capables de construire très rapidement les bases d’une armée, comment faut-il dire? Sony? et qu’ils ne voient pas pourquoi ils se ruineraient à construire une armée de la dernière guerre, qu’ils ont perdue.

Il est beaucoup question d’armements périmés dans ces spéculations. Mais on ne voit guère la mutation s’opérer.

À ce qu’on voit, les stratèges officiels sembleraient même plus que jamais fidèles au slogan: «Tenez-vous prêt à gagner la dernière guerre», celle d’il y a bientôt un demi-siècle. Pourtant n’est-il pas de bon augure qu’au moins l’on commence à penser à la fin des armes exterminatrices? C’est jusque-là qu’il faut tenter de survivre, Docteur Folamour.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Cf. l’excellent article de L. Lammers dans Energies, 1300, 7 mai 1982, p. 3.

(2) Lammers, p. 4, Col. 1