Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

Hermès et le colporteur

Atlas – Air France n°76 – octobre 1972

 

En tant que vache sacrée, remarquait naguère Gabriel Véraldi (Communication et Langages, no 5, mars 1970), la Communication est une bête robuste et bonne laitière. On insiste maintenant à l’envi sur ses vertus supposées en oubliant les vertus de la non-communication, qui renforce l’identité des personnes et des groupes, détermine leur caractère, assure leur équilibre et, finalement, leur bonheur. Je voudrais illustrer cette idée un peu abstraite par un exemple peu connu, malgré sa grande importance historique.

Un manuscrit extraordinaire

Le 29 mai 1453, Constantinople tombait aux mains des Turcs et avec elle le dernier sanctuaire de l’héritage gréco-latin. Sept ans plus tard, un moine florentin, qui voyageait en Macédoine, mit la main sur un manuscrit qui lui parut intéressant. Il l’acheta et le rapporta à Cosme de Médicis, futur grand duc de Toscane.

Cosme donna le manuscrit à lire au plus célèbre humaniste de l’époque, son protégé Marsile Ficin, helléniste et latiniste éminent. Ficin le lut et connut la plus grande émotion de sa vie. Le manuscrit était celui du Corpus Hermeticum, c’est-à-dire l’ensemble des livres attribués à Hermès Trismégiste, le fameux prophète égyptien, dont les Pères de l’Église avaient parlé avec une sorte d’angoisse, comme de quelqu’un qui eût précédé et dépassé Moïse lui-même en sagesse et en connaissance, et jeté une ombre de doute sur le christianisme lui-même.

Ficin put constater que l’impression des Pères de l’Église était parfaitement justifiée. Dans ce texte grec traduit (selon les indications données) de l’égyptien ancien, on trouvait un enseignement philosophique et religieux d’une telle profondeur et d’une telle précision que la Bible, le Nouveau Testament, Platon lui-même pouvaient en paraître un reflet. Hermès, le fondateur de la plus vieille des civilisations, celle du Nil, avait enseigné la Trinité, le Dieu unique, la primauté de l’esprit, l’immortalité de l’âme et vingt autres vérités réputées jusque-là révélées, et cela des siècles, et peut-être des millénaires, avant la naissance peuple juif. Combien, dès lors, se comprenait le jugement de saint Augustin: certes, Hermès avait su tout cela bien avant la Révélation, mais il l’avait su «par le Diable»…

Et ce n’est pas tout. À côté des vérités religieuses et philosophiques du Corpus Hermeticum, il y avait tout un ensemble doctrinal relevant purement et simplement de la Magie.

Selon Hermès, l’infinie puissance du monde invisible serait entre les mains de l’homme, pourvu que celui-ci apprenne à la manier. Grâce à l’astrologie, à l’art des talismans et des invocations, grâce à tout un corps de pratiques secrètes, l’homme pourrait se rendre maître de toute chose et devenir lui-même comme un dieu. Il pourrait maîtriser la maladie, la souffrance, la mort. Il pourrait s’imposer à ses ennemis, découvrir les trésors cachés, connaître l’avenir (voire lui commander), acquérir les richesses, régner sur les connaissances.

Et comme gage de véracité, le mystérieux manuscrit contenait une prophétie dont la précision et l’évidente réalisation avaient de quoi donner froid dans le dos: dès la naissance de l’Égypte, Hermès avait, en effet, prédit la fin de celle-ci et la destruction de sa divine sagesse par une superstition où l’on reconnaît aisément le christianisme lui-même.

Plus vite que de nos jours

«Un temps viendra, lit-on dans ce texte antique, où l’on verra que ce fut en vain que les Égyptiens honorèrent la divinité d’un esprit pieux et d’un zèle assidu; tout leur culte sacré perdra ses pouvoirs; les dieux, évacuant la Terre, regagneront les Cieux, ils abandonneront l’Égypte. Cette Terre, jadis temple, sera veuve de ses dieux et tombera en déréliction. Des étrangers l’envahiront, et non seulement on n’aura plus à cœur les pratiques de la religion, mais, chose plus douloureuse, le pays sera soumis à des lois iniques: on lui interdira, sous peine de punition, tout acte de piété, tout culte des dieux. Alors cette terre très sainte, patrie des sanctuaires et des temples, sera couverte de tombes et de morts. Ô Égypte, Égypte, de ta religion il ne restera plus que des fables, et tes enfants cesseront de les croire; rien ne survivra pour parler de tes pieuses actions que des mots gravés dans la pierre…»

Cosme de Médicis, malade et sentant la mort venir, ordonna à Ficin de traduire sur-le-champ le Corpus Hermeticum, ce qui fut fait en quelques mois à peine. La traduction (en latin) se trouva bientôt publiée. Ainsi commença l’une des plus étranges aventures de l’esprit.

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«Laboratoire d’Alchimie» (planche d’un ouvrage de Khunrath, 1609).
«Alchemy Laboratory» (plate from a work by Khunrath, 1609).

Nous sommes, ne l’oublions pas, au tout début de l’imprimerie. Le premier livre avait été publié par Gutenberg en 1448, soit quinze ans plus tôt à peine, à peu près ce qui nous sépare de Spoutnik I. Le Corpus Hermeticum heurte de front, par sa substance, tout ce qui compte alors: l’Église, bien entendu, puisque la Révélation se trouve battue en brèche de la façon la plus inattendue; mais aussi la Synagogue, très influente dans le monde intellectuel du moment; et, de façon plus inattendue encore, l’esprit scientifique et rationaliste naissant, puisque Hermès réhabilite la magie, l’astrologie et les pratiques occultes.

Les livres hermétiques ont donc tout contre eux: la faiblesse de la technique du livre, l’opposition unanime des puissances, l’enseignement officiel, la contestation de cet enseignement, toutes les censures ouvertes et cachées. Et cependant, en quelques années, l’Europe entière les aura lus; l’Europe capable de lire, et même indirectement, l’Europe populaire, qui s’instruit, par l’écho parlé, de ce qui circule écrit.

Des livres de commentaires, des apologies, des réfutations paraissent à Florence, Venise, Rome, Genève, Paris, Londres, Cracovie, Prague, Barcelone. Ficin essaie de prouver que la magie hermétique n’a rien de commun avec la sorcellerie, que c’est une magie naturelle aussi inoffensive que les arts et métiers, que les «dieux» d’Hermès sont nos anges, qu’Hermès lui-même est une sorte de frère jumeau de Moïse, aussi vénérable et digne de respect que le fondateur du peuple juif.

Disciple illustre de Ficin, Pic de la Mirandole va plus loin que son maître: Hermès n’a-t-il pas parlé d’un «Fils de Dieu» qui est une personne de la Trinité divine? Hermès est donc le plus grand des prophètes: il apporte à l’historicité divine de Jésus la preuve la plus éclatante. De plus, Hermès donne la clé de la cabale juive, et Pic, se fondant sur le prophète égyptien, développe avec éclat, contre la Synagogue, l’idée d’une cabale chrétienne.

Une foule d’autres commentateurs, philosophes, théologiens, théoriciens, mages, voire médecins comme Paracelse, des catholiques, des juifs et bientôt des protestants vont, en peu de temps et dans toutes les nations d’Europe, développer toutes les idées possibles sur les doctrines hermétiques.

Et pourtant, comment se fait alors la communication? À pied, de bouche à oreille, et en latin! C’est à pied que voyagent les érudits, à pied que les colporteurs transportent leurs ballots de livres. Dans ce monde de piétons, les idées voyagent plus vite que de nos jours, en dépit de nos mass média: aucun mouvement idéologique ne s’est propagé dans l’Europe du XXe siècle aussi vite que les doctrines hermétiques au XVe siècle. L’obstacle du latin devient lui-même un moyen de diffusion, car tous les érudits le parlent et peuvent discuter ensemble. On a gardé, par exemple, des comptes rendus d’un débat opposant à l’Université d’Oxford le Napolitain Giordano Bruno à des théologiens anglais en présence d’érudits français et polonais (le prince Laski).

Limites des mass-media

Si l’on s’interroge sur la rapidité de cette diffusion, la cause en paraît claire: c’est la passion soulevée par Hermès. Les techniques de communication ne jouent aucun rôle dans le succès d’une idée. Après un demi-siècle de propagande unilatérale, les Russes sont plus pro-occidentaux que les Occidentaux eux-mêmes. Les moyens massifs de communication n’ont apparemment suscité d’autre effet que la méfiance et le scepticisme, voire l’indifférence. Leur seul résultat indiscutable semble être d’avoir créé des métiers, que ceux qui les pratiquent s’efforcent de constituer en technologie, et en idéologie.

Par un paradoxe auquel on n’accorde pas une attention suffisante, les mass média ont abouti à réhabiliter le texte écrit, surtout clandestin: rien n’a plus de prix dans les pays de l’Est qu’une œuvre clandestine polycopiée.

Telle est la leçon d’Hermès, dont le succès dura un siècle et demi, exactement jusqu’en 1614. À cette date parut à Londres le livre destructeur d’un érudit genevois, le protestant Isaac Casaubon. Se fondant sur des arguments philologiques et historiques irréfutables, Casaubon montra que les livres hermétiques dataient du IVe siècle après J.-C., et n’avaient donc rien de l’Égypte pharaonique. Hermès ne mourut pas de ce coup, mais l’hermétisme, dès lors, prit une signification différente.■

Aimé Michel