Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Hommes, Cimes et Dieux

Samivel – (Paris, Arthaud, 95 F.)

(Revue Question De. No 4. 3e trimestre 1974)

 

Sur une affiche du quartier Latin, je lisais l’autre jour: «Exprimez-vous!» «Apprenez à communiquer!» «Venez aux cours de communication X…»  Travaux pratiques, etc. (j’en oublie). L’affiche s’agrémentait d’un portrait: celui du professeur de communication. Hélas, son visage n’avait strictement rien à communiquer. Le seul enseignement que ce visage eût dû honnêtement promettre, c’eût été d’apprendre à se taire. L’affiche, d’ailleurs, était miteuse: la communication, apparemment, ne marchait guère.

Eh bien, je crois que nous allons vers un salutaire dépérissement de l’expression qui n’a rien à dire. Pourquoi payer des hommes à faire mal ce que, dans quelques années, l’ordinateur fera bien, vite, et en silence? Je crois aussi, en conséquence, que l’avenir appartient aux artistes qui, d’abord, seront des hommes qui, avant de «s’exprimer», auront déjà, en profondeur, fait l’expérience des choses et d’eux-mêmes. Il y en a. Si le petit monde des lettres parfois les ignore, le public, lui, les connaît. Samivel en est un. Voyageur, peintre, cinéaste, romancier, essayiste, Samivel le solitaire est avant tout un spirituel, un contemplatif. Nul comme lui n’a saisi le secret des hauteurs montagnardes et intérieures. De ses aquarelles à ses films, tout au long de sa vie féconde, il n’a cessé d’épurer sa recherche, n’exprimant à mesure que sa propre expérience, enfantant son œuvre il mesure qu’il s’enfantait lui-même.

Samivel est le poète de l’altitude, dans la plénitude du mot. Saisi par la haute montagne dès sa jeunesse, il y trouve d’emblée son ascèse, l’image de son âme, qu’il exprime du premier coup avec une merveilleuse maîtrise dans sa peinture. Ses aquarelles de glace et de neige ont la pureté d’une méditation de Maître Eckhart. Mais il ne se lassera pas de renouveler son expression, passant à la photo, au film, au roman, avec la même heureuse passion de l’essentiel (toujours solitaire et toujours heureux). On soupçonnait que cette passion prenait appui sur une vraie connaissance. Son dernier livre en donne la preuve.

Hommes, Cimes et Dieux est la somme de la montagne mystique. À travers l’histoire et la littérature universelles, l’anthropologie, les mythes, les légendes, les bestiaires, il dégage la constante d’une quête des hauteurs qui a véritablement hanté l’espèce humaine, presque toujours à son insu, depuis les origines. La tour de Babel, les ziggourats, les pyramides d’Égypte et d’Amérique, montagnes artificielles, font pendant aux gouffres de la caverne sacrée et du voyage de Dante dans les mondes inférieurs. La vallée des Merveilles atteste l’antiquité d’une religion de l’altitude, comme la passion parfois douteuse du gratte-ciel en montre peut-être une résurgence dévoyée. Samivel a tout visité, tout photographié, tout lu. Son œil rigoureux a tout enregistré. Mais son érudition, sans égale sur ce sujet, reste dominée par la passion, et la passion par l’humour.

Hommes, Cimes et Dieux n’est pas seulement un livre que tout amoureux de la montagne doit avoir, il fournit au non-montagnard une illustration inattendue du cheminement de toute recherche intérieure. J’avais naguère esquissé un parallèle entre la passion de l’escalade et l’aventure mystique (voir A. Michel et J.-P. Clébert: la France secrète, Paris, Denoël). Ce qui n’était, dans mon livre, qu’un essai poétique est dûment transformé en démonstration dans celui de Samivel où nous découvrons, étudié à travers ses plus secrètes métamorphoses, un rêve aussi ancien que méconnu, semblable, mais en plus étrange, à ceux où Jung exerça sa sagacité.

Aimé Michel