Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Introduction à la psychologie sidérale

Fiction n°84 – novembre 1960

 

Ayant survécu à ma précédente diatribe contre le space-opera, non toutefois sans quelques ecchymoses, il m’est apparu que je n’avais pas craché tout mon venin sur ce sujet. Rien n’est plus mélancolique qu’une canule de Pravaz mal vidangée. Aussi Alain Dorémieux, toujours compréhensif, surtout quand il entrevoit de pouvoir se livrer à sa distraction favorite, qui est de voir rosser ses collaborateurs, m’a-t-il autorisé à récidiver. J’essaierai donc aujourd’hui de préciser pourquoi je crois que les êtres qui nous succéderont ne seront pas des hommes, à moins de décider, comme semble le suggérer Michel Ehrwein, d’étendre le nom d’homme à tout ce qui procédera des hommes.

Prenons d’abord la précaution d’enfoncer quelques portes ouvertes. Même Michel Ehrwein admettra, j’imagine, que les Dipneustes du Dévonien, il y a quelque 300 millions d’années, n’appartiennent pas à la même espèce que nous, bien qu’ils soient probablement nos ancêtres (et aussi ceux des grenouilles, des oiseaux et des lézards). Il ne suffit pas de descendre d’un même ancêtre pour appartenir à la même espèce. Si cette condition suffisait, tous les êtres vivants de la planète appartiendraient à la même espèce. Quelle est donc la définition de l’espèce? Consultons les biologistes. Deux êtres appartiennent à la même espèce, nous dit Cuénot, lorsqu’ils ont un même stock génétique, qu’ils sont interféconds, et que leurs descendants sont eux aussi interféconds. Bien entendu, l’identité du stock génétique n’est pas absolue (elle ne l’est que chez les jumeaux). Mais enfin, elle l’est presque. Dans les faits, la différence n’excède pas quelques dizaines de gènes, sur plusieurs dizaines de milliers.

Examinons cette petite différence. Quand elle s’observe simultanément sur plusieurs êtres de lignées différentes, elle crée la race: une dizaine de gènes font, chez l’homme, le Nègre ou le Nordique. Quand elle s’observe à des instants différents sur une même lignée, elle fait l’évolution. C’est, par exemple ce qui sépare Cro-Magnon de Michel Ehrwein, si notre ami compte les peintres de Lascaux parmi ses ancêtres.

Mais voici le plus important. Quand une variation assez forte intervient dans le stock génétique, note Cuénot (en résumant l’expérience universelle de la paléontologie et de l’Histoire Naturelle), «une séparation sexuelle se produit très généralement entre l’espèce [nouvelle] et les espèces qui lui ressemblent le plus, ce qui maintient l’autonomie du groupe [nouveau]». Une espèce est née, irrévocablement séparée de sa souche originelle. Les liens intraspécifiques sont dissous. Ancêtres et descendants (qui peuvent être contemporains si l’espèce primitive a continué de se reproduire, ce qui est la règle) ne se reconnaissent plus, ne se reproduisent plus entre eux, ne fréquentent même plus, la plupart du temps, le même biotope, bref, sont rejetés dans la grande lutte de la nature sans aucun vestige de compréhension réciproque ou de complicité. Il existe maintenant encore des Dipneustes.

Leur contemplation n’éveille dans la tripe humaine aucun attendrissement d’aucune sorte, si ce n’est à la rigueur d’ordre gastronomique. L’apparition d’une espèce nouvelle représente une sorte de «quantum», de discontinuité. Ce qui est une fois brisé ne se ressoude jamais plus, et les petites différences originelles ne peuvent plus que s’aggraver.

La fissure qui sépare les espèces voisines sur le plan biologique devient un abîme si l’on passe au plan psychique, qui nous intéresse ici – mes conférences, mes livres et le courrier que je reçois m’ont convaincu depuis plusieurs années que nous abordons là le problème le plus rebelle et le plus obscur de ce temps. Aucune idée n’est plus contraire à nos rêveries que celle de la non-universalité de l’esprit humain. Beaucoup d’entre nous veulent bien admettre, par surprise, et si on leur montre le passé de la vie sur la Terre, que notre esprit n’est qu’un moment de l’évolution.

Mais le fait que cet instant soit le dernier, ajouté à l’immense supériorité de l’homme sur les animaux, les convainc qu’il est aussi l’ultime, et qu’au delà de l’homme, il n’y a rien. Les auteurs de space-opera ont bien imaginé des êtres non-humains ou supérieurs à l’homme, mais de quoi était faite leur étrangeté ou leur supériorité? D’un sens spécial, d’un ornement plus ou moins pittoresque de l’arsenal perceptif, et rien de plus.

Le Vénusien et le citoyen d’Altaïr III sont ainsi fréquemment télépathes (c’est le petit supplément le plus populaire), ou encore sensibles à l’ultraviolet, ou à la lumière polarisée. Il est vrai que certains auteurs ont poussé très loin l’effort d’imagination dans ce sens, et, par exemple, développé les conséquences d’un ou deux sens supplémentaires sur la structure logique des êtres qui en sont doués. Pratiquement, tout ce qui était concevable dans ces limites a été trouvé et développé, parfois avec beaucoup de talent: voir par exemple «Les enfants d’Icare», ou «À la poursuite des Slans». Mais justement, du fait que toutes ces extrapolations sont concevables, elles restent au niveau psychique de l’homme. Accordez-moi la télépathie, et je ferai un très bon Slan. Multipliez convenablement mes capacités associatrices, et les Suzerains deviendront mes égaux. En fait, tous ces êtres de l’espèce ne sont que des hommes perfectionnés, des surhommes, si l’on veut.

Que l’on me permette maintenant de poser la question: l’homme est-il un supersinge? et l’on verra, je pense, où je veux en venir. Car il est évident que l’homme non seulement n’est pas un supersinge, mais lui est inférieur en tout sur le plan de celui-ci. Faites passer des tests de singe à Michel Ehrwein, et nous verrons sa confusion. En revanche, appliquez à la condition simienne le traitement littéraire par lequel les auteurs ont cru, en l’appliquant aux hommes d’aujourd’hui, fabriquer des êtres de l’espace ou des «hommes» de demain, jamais vous n’obtiendrez Michel Ehrwein. Les facultés humaines ne sont pas une multiplication ni une extrapolation des facultés simiennes. Elles sont autre chose. Et l’un des mystères de la Nature – peut-être, après tout, est-ce le mystère numéro un – est que cet «autre chose» est obtenu par l’évolution biologique de façon continue. Il n’y a pas de solution de continuité biologique entre les primates tertiaires dont nous descendons et nous-mêmes. Les variations génétiques qui ont conduit leurs descendants jusqu’à nous se sont succédé de façon imperceptible, gène après gène. Mais de temps à autre, cette variation continue se traduisait sur le plan psychique par une discontinuité, un quantum, comme pour l’interfécondité. De temps à autre, au prix de quelques gènes modifiés dans un sens adaptatif, une espèce nouvelle apparaît sur le fleuve de l’évolution. Et en même temps que l’espèce, un psychisme nouveau. L’Anglais Kettlewell a ainsi étudié l’apparition d’un nouveau papillon de l’espèce Biston Betuîaria, adapté aux paysages noirs des pays miniers, Biologiquement, ce papillon diffère du Biston Betuîaria ordinaire par sa couleur noire. Mais il en diffère aussi sur le plan psychique par des mœurs particulières, Kettlewell l’a également montré: il ne fréquente pas les mêmes lieux, il recherche certains types d’habitat, etc. Le Biston Betuîaria carbonaria – c’est son nom – n’est pas sur le plan psychique une extrapolation de son ancêtre et cousin la Phalène du Bouleau. Il est autre chose.

Il est probable que les êtres de l’espace diffèrent aussi de nous par la gamme de leurs sens, comme les insectes et les animaux sur notre propre planète diffèrent de nous et entre eux. Mais de même que le singe est infiniment éloigné de nous sur le plan psychique sans que cette différence soit fondée sur les sens, qu’il a fort semblables aux nôtres, de même, et sans doute davantage encore, les êtres de l’espace sont séparés de nous (et entre eux) par un abîme psychique qui ne doit rien à des détails tels qu’un sens de plus ou de moins. L’Américaine Helen Keller était aveugle, sourde et muette. Lisez ses livres: ils n’ont rien de martien. Lisez aussi la «Lettre sur les Aveugles» de Diderot, et l’analyse que cet auteur fait du cas célèbre du mathématicien aveugle Nicolas Saunderson: là non plus, rien de martien. Saunderson était un homme comme nous, bien qu’il fût privé d’un sens dont la possession ou la privation dépasse de loin en portée le don de télépathie. L’homme télépathe, s’il doit exister un jour, sera encore un homme. En revanche, le «post-homme» ne sera peut-être pas télépathe. Mais sur le plan de la pensée, nous serons par rapport à lui comme le singe ou le chien par rapport à nous: sans rapport possible, du moins de nous à lui.

Il semble que l’arrière-pensée implicite qui inspire l’erreur de tous les auteurs de space-opera, ou presque, ait été semée dans l’esprit de notre siècle par les spéculations du physiologiste anglais Romanès. Les deux livres de cet auteur: Mental Evolution in animals (1883) et Mental Evolution in Man (1888) tendent à accréditer l’idée que le psychisme animal a progressé au cours de l’évolution le long d’une ligne droite et continue, jusqu’au psychisme humain. Sur sa célèbre Échelle du Progrès mental, il situe tous les êtres vivants les uns au-dessus des autres, dans l’ordre ascendant de leur apparition, depuis l’amibe jusqu’à l’homme, à des niveaux successifs allant de 1 à 50. Or la psychologie animale a montré que cette échelle n’existe pas, pour la raison fort simple que le psychisme n’est pas quelque chose d’homogène, ou même de continu, comme une longueur ou une température, mais quelque chose d’hétérogène et de rebelle à toute mesure. Les psychismes sont plus ou moins complexes, certes, mais ils sont d’abord autres.

Mais alors, que peut-on dire du psychisme sidéral? Il semble, hélas, qu’à cette question on doive répondre par un seul mot: rien. On ne peut rien en dire avant d’en avoir approché un exemplaire. Mais du moins les connaissances actuelles de la psychologie permettent-elles déjà de savoir ce qu’on ne peut pas en dire: on ne peut pas dire que l’être sidéral, même maître d’une technologie égale ou supérieure à la nôtre, est «raisonnable». La raison, c’est l’homme, et rien d’autre. Au-delà de l’homme, ce ne sera plus la raison, mais autre chose que notre raison est par définition incapable de concevoir. Peut-être certaines fantastiques visions de Lovecraft nous permettent-elles d’avoir, je ne dis pas une idée de l’extra humain, mais un juste vertige devant ce qui nous dépasse. Quand nous regardons les étoiles, comme tout amateur de science-fiction doit le faire au moins une fois par semaine, nous devons prendre conscience que l’espace idéal se développe la pensée universelle est à notre pensée comme les dimensions de l’espace-temps aux limites de notre corps et de notre vie. C’est là, je crois, la véritable réponse à la formidable question de Charles Fort: «Pourquoi ne LES voyons-nous pas davantage?» Pourquoi les soucoupes volantes n’atterrissent-elles pas, si elles existent? Nous ne «les» voyons pas ou nous les voyons si peu, parce que nos yeux seuls les voient, et pas notre esprit, qui en est incapable. Un jour, bientôt peut-être si Mars tient ses promesses, un contact s’établira quand même. Alors se produira la plus profonde révolution de l’histoire: de même que Copernic nous a appris que la Terre n’est pas le centre du monde, de même nous prendrons conscience que notre pensée n’est qu’une parmi les innombrables pensées qui peuvent naître des évolutions biologiques, et non cette pensée universelle par laquelle nous serions identiques à tous les êtres pensants de l’espace. Certes, l’essor de la pensée humaine peut être illimité, mais dans son espace propre, comme le nombre des termes d’une série peut être infini tout en donnant une somme finie. Et quand les enfants des hommes, peut-être dans quelques générations, accéderont à un plan de pensée différent et supérieur en complexité, ils cesseront d’être des hommes. Clarke a tenté de décrire ce drame à la fin des «Enfants d’Icare». Que notre ami Ehrwein relise ce chef-d’œuvre, et qu’il se rappelle, après la dernière page, qu’aussi terrifiante que soit l’hypothèse de Clarke, la Nature a plus d’imagination que nous.■

Aimé Michel