Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les invectives de Diogène

Je démystifie

Chronique parue dans la revue Atlas Air France n°82 d’avril 1973

 

Je viens de lire un livre merveilleux et que j’aurais bien dû connaître plus tôt, car il date de 1930: c’est la fameuse Histoire d’Israël, d’Adolphe Lods[1]

Ce livre est merveilleux par sa fabuleuse érudition. J’ai compté mille neuf cent quatre-vingt-seize notes et renvois, dont certains comptent eux-mêmes jusqu’à cinquante références, ou même davantage. Son épaisseur est d’exactement cinq cent quatre-vingt-quinze pages imprimées en petits caractères. Tout y est examiné: la géographie, la linguistique, l’archéologie, le folklore, les données historiques, économiques, sociales, religieuses d’Israël.

Tel est ce livre que, dans mon tonneau, je viens de lire avec le plus grand soin.

Et je vois d’ici le respect et la considération que me vaudra cette laborieuse lecture. Ce Monsieur Diogène, va-t-on inévitablement répandre partout, allez donc lui parler d’Israël. Il a appris par cœur les mille neuf cent quatre-vingt-seize notes d’Adolphe Lods. Il est incollable. Il va sûrement se présenter à l’un de ces concours de la Télévision ou l’on voit triompher les grosses têtes. S’il ne se présente pas, il faut le soigner. Parce que, sur Israël, il sait tout.

Eh non! Voilà le hic. Depuis que j’ai lu feu Adolphe Lods et son incomparable somme, je ne sais plus rien, ce qui s’appelle rien de rien.

Sa méthode est très simple. D’abord, d’une façon générale, parmi les faits rapportés par la Bible, il distingue deux catégories. Il y a ceux qui ne sont confirmés par aucun document indépendant, ni par l’archéologie égyptienne, assyrienne, cananéenne ou autre, ni par aucun texte autre que biblique. Dans ce cas, le fait en question est évidemment légendaire. Puis il y a ceux qui sont confirmés. Et dans ce cas, il s’agit d’un emprunt: le fait est donc encore légendaire, puisqu’il a été emprunté à d’autres sources.

Exemple: le Déluge. Une première présomption de son caractère légendaire, c’est qu’il en est aussi question dans l’épopée babylonienne de Gilgamesh, ce qui prouve bien qu’il s’agit d’un emprunt à des légendes antérieures (p. 484); à moins que les légendes babyloniennes soient plutôt d’origine hébraïque: dans ce cas, comme Gilgamesh est une légende, c’est donc aussi que le Déluge en est une (p. 86). Mais la vraie preuve que le Déluge est une légende, c’est que l’archéologue sir Leonard Wooley a retrouvé les traces d’une colossale inondation en Mésopotamie: la légende du Déluge est donc sûrement née de cette inondation.

Là, vous avez peut-être envie de m’interrompre pour me demander quelle est la différence entre un déluge et une colossale inondation. Je vois bien que vous n’entendez rien aux méthodes historiques et que vous n’avez pas lu Adolphe Lods. Sachez donc et tenez-vous pour dit qu’une inondation rapportée par la Bible est, de ce fait, une légende appelée Déluge.

Autre exemple: l’histoire d’Abraham, venu, dit la Bible, «d’Ur en Chaldée». Absurde, montre Adolphe Lods, et il le prouve; d’abord Abraham n’a jamais existé, c’est un personnage folklorique; ensuite, il n’est jamais venu d’Ur, c’est trop loin; enfin, le fait que la Bible dise «Ur en Chaldée» montre qu’il y avait plusieurs villes portant le nom d’Ur, sinon, pourquoi donner cette précision «en Chaldée»? Il y avait sûrement une autre ville d’Ur bien plus proche, vers le Nord. Donc, quand la Bible dit qu’Abraham vint «d’Ur en Chaldée», cela prouve clairement qu’Abraham n’a jamais existé et qu’il est venu d’une ville d’Ur qui n’était pas en Chaldée.

La lecture du livre de Lods a été pour moi une révélation dont il serait malhonnête que je prive mes lecteurs.

Depuis quelque temps, j’ai entrepris de démystifier le tissu de légendes appelé Histoire de France. L’affaire progresse rapidement et je suis déjà en mesure de révéler que nous nous sommes trop longtemps laissés abuser par un personnage folklorique appelé Napoléon.

J’ai cherché des traces de ce prétendu Napoléon dans les chroniques chinoises et n’ai pas trouvé l’ombre d’une. Il s’agit donc d’une légende. En revanche, je l’ai trouvé cité deux mille huit cent quatre-vingt-quatre fois dans divers romans, dont ceux de l’auteur légendaire connu sous le nom de Balzac (en passant, j’ai pu prouver que ce Balzac n’est qu’une compilation tardive de deux traditions, l’une grivoise [les Contes drolatiques], l’autre bourgeoise [la Comédie humaine], mais ce n’est là qu’une de mes découvertes mineures).

D’innombrables livres d’histoire anglais, allemands, russes et autres parlent de ce Napoléon, ce qui prouve bien qu’ils se sont tous copiés les uns les autres.

Peut-être sera-t-on intéressé de savoir comment est née la légende napoléonienne. Je suis également en mesure de faire cette révélation qui n’est pas la moins curieuse: à savoir que son tombeau existe à Paris. Je l’ai vu de mes yeux. C’est évidemment de ce tombeau qu’est née la légende.

Des jaloux (il y en a toujours) voudront sans doute contester mes découvertes. Contestez, contestez, mais il y a les faits qu’on ne peut nier. Je vous attends au tombeau de Napoléon.

Diogène.

Notes:

(1) Adolphe Lods: Israël, des origines au milieu du VIIIe siècle (réédité avec une bibliographie mise à jour, par Albin Michel, 1969).