Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les invectives de Diogène

Je vais au prêche…

Chronique parue dans la revue Atlas Air France n° 79 de janvier 1973

 

On ne fréquente pas assez le monde. Tenez, par exemple, moi, dans mon tonneau, à force de ne fréquenter que moi-même, je finirais par me faire des hommes une image erronée. Je finirais, oui, par les croire tous bons, sensés, généreux, distingués, enfin tels que je suis moi-même en dépit des jaloux. Et comme la fréquentation des gens distingués, généreux, sensés et bons est infiniment ennuyeuse, je finirais par sombrer dans la mélancolie.

Où en étais-je? Au monde, aux gens…, on ne les fréquente pas assez. L’autre soir, ayant longuement flâné dans Athènes et cherchant un coin abrité où me chauffer, j’avisai une porte où se dirigeait la foule. J’entrai. Il y avait des bancs. Je m’assis. Au fond de la salle, derrière une table un peu surélevée sept ou huit messieurs en chandail à col roulé bavardaient en attendant que l’assistance se case. Enfin le silence se fit, et l’un des messieurs en chandail, celui du milieu, prit la parole. Il parlait bien, avec un mélange d’onction et de familiarité qui me plut, d’autant qu’il nous appelait «frères». J’aime qu’on m’appelle «frère». Cela édifie. Car n’est-ce pas, à considérer attentivement ses frères, on ne petit que se dire: «Ce que c’est que de nous!»

Après un moment de perplexité, je compris que ce frère inconnu parlait de religion. Je le compris à ceci que l’un de ses frères en chandail l’interrompit soudain, et assez rudement, en affirmant que «Dieu n’avait jamais dit cela». Les autres frères en chandail prirent alors tous ensemble la parole, s’interpellant d’un bout à l’autre de la table, et mon voisin de banc déclara d’un air satisfait que l’on était en plein au cœur du sujet. J’approuvai cette observation et lui demandai quel était au juste le sujet, car la discussion s’étendait à la salle.

«C’est, dit-il, sans me regarder, à savoir si l’ordre vaut mieux que la justice, ou si l’un procède de l’autre, et si oui, lequel.

- L’ordre? Parleriez-vous du sacrement qui porte ce nom?»

Je pensais, par cette question, montrer ma connaissance des choses de la religion, et que j’avais le droit de me trouver là, sur ce banc, dans cette salle agréablement chauffée.

Mais ce devait être une bourde, car mon voisin me considéra d’un air méfiant, examinant surtout ma barbe, mon front chauve et mes sandales.

«Sacrement? dit-il enfin. D’où sortez-vous donc? Il s’agit de notre présence au monde. Il s’agit de la Cité à bâtir.»

Je pris un air entendu, et, pour effacer le, mauvais effet de ma méprise, je le priai de m’excuser, ajoutant que, étais-je bête! j’avais cru que l’on parlait de religion. Et voyez comme il est vrai qu’on ne fréquente pas assez le monde: cela aussi, c’était une bourde. Mon voisin, indigné, se leva d’un bond en me traitant d’un mot que je ne compris pas très bien. Comme le banc était étroit et que j’étais assis au bout, la perte de mon contrepoids fit que je m’effondrai parmi les jambes de mes autres frères, très confus et pensant avec intensité au calme de mon tonneau absent.

«Enfin, oui ou non, est-il question ici de religion?

- Certainement, fit-il. C’est le cœur du sujet.

- Et cependant vous me parlez de la Cité à bâtir. Ou alors, serait-ce la Cité de Dieu?

- Il n’y a pas d’autre Cité de Dieu que celle de ce monde. Nous avons démystifié tout cela.

- Certes, dis-je, il est urgent de bâtir la Cité des hommes. Mon vieil ennemi Platon bavardait déjà là-dessus, il y a vingt-quatre siècles, dans sa République, et l’affaire n’a guère avancé depuis. Il est donc temps de s’y mettre.

- C’est ce que nous faisons.

- Fort bien. Bravo. Sachez que je serai toujours des vôtres. N’oubliez pas, à l’occasion, de faire appel à mes faibles moyens. Cela dit, j’ai toujours cru que la religion c’était la relation personnelle, intérieure, avec Dieu.

- Fuite devant le réel, rétorqua mon voisin avec mépris. Régression infantile vers la relation paternelle. Complexe de castration. Conversion de pulsions sexuelles immatures en activités désexualisées sous couvert de sublimation. Tout cela est connu, catalogué, classé, et, je vous le répète, démystifié. Devriez vous faire psychanalyser, mon vieux.

- C’est fait depuis longtemps. Plusieurs psychanalystes sont devenus fous à la tâche. On a dû les enfermer. Aucun d’eux n’a jamais répondu aux questions que je me pose sur ma destinée, celle de l’univers, la signification de la souffrance, du mal, de la mort. Vous dites qu’il est question ici de religion. Est-ce pour répondre à ces questions?

- Si votre psychanalyse avait réussi, vous sauriez pourquoi vous vous les posez. Vous ne vous les poseriez plus.

- Elle a échoué, quoique je me sois bien amusé. Et je me pose toujours mes questions. Je pense donc, mon cher frère, que je me suis trompé de porte. Pour construire la Cité des hommes, je n’ai que faire de votre fraternité: il y a pour cela sur le marché d’excellents politiciens en parfait état de marche. Si donc vous n’avez aucune Cité de Dieu à me proposer, à quoi donc servez-vous?»

Et comme ce jour-là j’avais assez fréquenté le monde, je réintégrai mon tonneau.

Diogène