Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La brème, l’épinoche et la crise du logement

Article paru dans Toute la pêche – date inconnue

Par Aimé Michel

• Les brèmes mâles ont un territoire très strict.
• Au mâle le plus fort, le domaine le plus exigu.
• Au plus faible, un vaste domaine, mal défendu…
• Augmentez les domaines, la reproduction suivra.

 

La brème, l'épinoche et la crise du logement

Les poissons se battent-ils? Et si oui, dans quelles circonstances? Voilà, à première vue, une question oiseuse. Que le brochet dévore le goujon, la carpe ou la truite, soit, c’est là une connaissance utile: comme on se débarrasse du renard pilleur de poulaillers et de clapiers, on essaiera d’exterminer le brochet pour supprimer un rival. Mais que goujons, truites, carpes ou corégones se chamaillent entre eux, quelle importance? Querellez-vous, messieurs, vous n’en finirez pas moins au bout de notre ligne!

Eh bien, les études les plus récentes de savants éminents tels que Tinbergen, Baerends, Huxley, et naturellement Eric Fabricius que j’ai déjà eu maintes fois l’occasion de citer ici, montrent qu’un pareil dédain pour les penchants querelleurs ou pacifiques des poissons serait très imprudent, notamment de la part de ceux qui se préoccupent du dépeuplement ou du repeuplement d’une rivière. Et le pêcheur lui-même, nous le verrons, peut tirer profit des curieuses expériences faites par ces chercheurs.

 

La brème dans son domaine

Pendant le mois de juin 1950, une véritable colonie de brèmes du lac Mélar, en Suède, eut l’excellente idée de venir frayer exactement sous les murs de l’Institut de recherche sur les poissons d’eau douce. Eric Fabricius profita de l’occasion pour suivre le déroulement des opérations avec l’imperturbable sérieux que nous lui connaissons. Il commença par dessiner l’exacte reproduction d’une surface du lac de vingt mètres carrés, en y portant toutes les pierres, toutes les algues et tous les roseaux. Puis il repéra les brèmes qui y avaient élu domicile et surveilla leur manège pendant quelques semaines d’affilée, notant tous les déplacements importants de chaque poisson.

Premier enseignement de cette observation: la brème mâle doit être classée parmi ces poissons que j’ai appelés les «barons d’eau douce» dans un précédent article.[1] Autrement dit, chaque brème mâle s’installe sur un territoire bien défini, limité par des frontières très strictes (cailloux, algues, roseaux) et en interdit furieusement l’entrée à ses rivaux possibles.

«De la rive, rapporte Fabricius, je pouvais voir très clairement six mâles, dont chacun patrouillait sans cesse à travers son territoire. De temps à autre l’un d’entre eux dépassait légèrement la frontière du voisin, et celui-ci se jetait alors sur lui comme une flèche, provoquant un violent tourbillon dans l’eau claire. Tout se passait comme si le va-et-vient ininterrompu de chaque mâle sur ses terres n’avait eu qu’un but: en interdire l’accès aux voisins. Peut-être aussi le mâle entendait-il par la même occasion montrer aux femelles vagabondes son allure fringante. Parfois, en effet, une femelle arrivait vers les limites d’un territoire. On voyait alors le propriétaire foncer sur elle et l’entraîner rapidement vers un fourré de végétation aquatique, où je suppose qu’ils se hâtaient de copuler. Puis les bagarres frontalières reprenaient. Il est probable, ajoute Fabricius, que les tourbillons et clapotements fréquemment décrits comme caractéristiques du frai des brèmes ne sont rien d’autre que ces querelles de mâles se défendant mutuellement l’entrée de leur territoire. Ces querelles doivent en effet provoquer une intense agitation quand des centaines de mâles sont installés sur une surface réduite en eau peu profonde.»

Le graphique dressé par Fabricius, et qui montre la surface étudiée (vingt mètres carrés) est très instructif: sur cette aire relativement restreinte, il y avait, nous l’avons vu, six mâles. Le savant suédois y a porté les frontières établies entre les six domaines, et l’on voit au premier coup d’œil que la surface de ces domaines est extrêmement variable. Le plus vaste est huit ou dix fois plus étendu que le plus exigu. On pourrait croire que le mâle le plus vigoureux a choisi le domaine le plus vaste: eh bien, pas du tout. C’est même exactement le contraire que l’on constate: tout se passe apparemment comme si les mâles se battaient pour savoir à qui appartient le territoire le plus limité, le plus vaste étant laissé au plus faible. Il y a là à première vue quelque chose de paradoxal, car alors, pourquoi ces messieurs sont-ils si pointilleux sur le respect de leurs frontières? Si l’on est d’autant plus riche que l’on possède moins de terre, le moyen le plus sûr de s’enrichir n’est-il pas de laisser le voisin vous grignoter les deux tiers de votre bien? Mais alors pourquoi défendre la frontière avec un tel acharnement?

En fait, les dessins de Fabricius montrent que la chose n’est pas si simple: ce ne sont pas les territoires les plus exigus qui sont recherchés, mais les plus aisément défendables, ceux dont les frontières sont les plus nettes. Bref, les brèmes ont exactement les mêmes goûts que les barons du Moyen Âge, qui laissaient la plaine aux manants et se réservaient, pour construire leur donjon et y amener leur belle, les pics les plus désolés et les plus abrupts. Où est le château, dans toutes les vieilles villes de montagne? Sur le sommet. Et regardez le plan de la ville sur une carte d’état-major: vous verrez que la surface occupée par le château est très restreinte. C’est peut-être même la meilleure. N’est-il pas étrange de retrouver chez les brèmes les mêmes lois psychologiques qui ont conduit les hommes pendant si longtemps? Le mâle le plus vaillant a choisi un coin bien limité, de défense facile, entouré de tous côtés par une épaisse forêt de roseaux. Il ne cesse de s’y promener en prenant des airs avantageux. Et les roseaux qui l’entourent, après avoir servi de défense, deviennent chambre nuptiale. L’instinct de propriété et l’instinct sexuel, la puissance et l’amour: chez les brèmes comme chez nous, la société se construit sur des bases d’une brutale simplicité.

D’autres expériences, menées par Wunder, Pelkwijk et Tinbergen sur l’épinoche, confirment d’ailleurs en les précisant les observations de Fabricius. Comme on l’a vu, en effet, Fabricius s’était contenté d’observer, sans intervenir directement. Les trois autres savants ont voulu savoir ce qui se passait quand, dans un aquarium suffisamment grand pour permettre aux poissons de prendre leurs ébats en toute liberté, on établissait des frontières artificielles avec de gros cailloux, des écrans amovibles, etc. Les résultats obtenus sont très clairs, et confirment pleinement les observations du lac Mélar.

Une suzeraineté absolue

La brème, l'épinoche et la crise du logement
Une épinoche peut faire la loi dans tout un étang…

Supposons d’abord que l’on jette des épinoches mâles et femelles dans un vaste lac ne comportant aucune frontière intérieure, simplement rempli d’eau par conséquent. Que va-t-il se passer? Si l’on se rappelle les observations de Fabricius, on doit tenir le raisonnement suivant:

— Il n’y a pas de frontières intérieures dans le lac. Donc, aucune possibilité de partage entre les mâles. Ils vont donc se battre, et si l’un d’eux arrive à imposer sa supériorité, il occupera tout le bas, tandis que les autres mâles se réfugieront dans un coin d’où ils tenteront de temps à autre de contester la suzeraineté de l’usurpateur

Eh bien! c’est exactement ce que l’on observe en effet. Dans une telle disposition, un seul mâle va parvenir à se reproduire. Il disposera successivement de toutes les femelles, les autres mâles se contentant, si j’ose dire, de se rincer l’œil, sans d’ailleurs sembler y prendre la moindre satisfaction! De temps à autre, une révolte éclatera, vite réprimée. Il pourra cependant arriver, si deux mâles sont à peu près de force égale, qu’ils jouissent tour à tour de la suzeraineté et des agréments qu’elle comporte.

Mais disposons un écran dans le bac. Voilà le récipient divisé en deux. Si les deux parties sont égales, une longue querelle va se déclencher, et finalement les deux mâles dominants s’attribueront chacun la sienne. Dans chacun des deux fiefs, on pourra alors assister à la scène décrite tout à l’heure, à cela près que les mâles non pourvus, chassés tour à tour d’un côté à l’autre, entretiendront indéfiniment un état de querelle.

Si, au contraire, les deux parties séparées par l’écran sont inégales, le mâle le plus combatif s’attribuera la plus facile à défendre, et mettra tout le monde à la porte; tout le monde sauf, bien entendu, les femelles. Et si enfin l’on veut que tous les mâles se reproduisent, il va falloir donner à la topographie du bac une disposition assez compliquée pour que chacun, du plus arrogant au plus timide, puisse y trouver son coin. Les femelles, pour leur part, ne poseront pas grand problème: ces dames sont peu regardantes. Tout le monde, avec elles, obtiendra satisfaction.

La brème, l'épinoche et la crise du logement

Quelle est l’utilité de ces curieuses observations? Elle est facile à comprendre. Il ressort en effet de tout cela que, le nombre de mâles en état de copuler, le nombre des œufs fécondés dans une pièce d’eau — lac, rivière ou torrent — sera d’autant plus élevé que les mâles pourront en plus grand nombre s’y tailler chacun leur territoire. Par exemple, souligne Fabricius, il arrive que, par l’effet de la sécheresse saisonnière ou d’une régulation artificielle, barrage, été, le cours d’eau soit notablement réduit au moment du frai. En pareil cas, on pourrait obtenir une reproduction accrue en établissant un nombre maximum de territoires grâce à des écrans de cailloux, de roseaux, ou tout autre obstacle.

Peut-être aussi les observations rapportées ici expliquent-elles pourquoi certains cours d’eau sont plus poissonneux que d’autres dans des conditions par ailleurs égales, et pourquoi, dans un cours d’eau donné, certains coins paraissent plus féconds. On s’interrogeait depuis longtemps sur les causes de ces mystérieuses différences. Ne serait-il pas curieux que ces causes fussent tout simplement psychologiques? Que de mystères, décidément, dans une cervelle de poisson!■

Aimé Michel

Note:

(1) Toute la pêche n°4, septembre 1962, que nous pouvons vous adresser sur demande accompagnée de 2 F en timbres-poste.