Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La chaise auscultatrice

Chronique parue dans France Catholique − N° 1532 – 23 avril 1976

 

«Les ondes cérébrales enregistrées par l’électroencéphalographe, me disait il y a tout juste dix-huit mois un spécialiste de l’Université de Chicago (Fred Beckman), c’est aussi bête et vide de sens psychologique que le tremblotement de cette crème au caramel dans votre petite cuillère.»

Il y a dix-huit mois, tout le monde pensait ainsi. Le Pr Gastaut, en France, m’avait alors tenu à peu près les mêmes propos.

Pourtant, dès cette époque, plusieurs équipes de savants étaient déjà au travail pour le compte de l’armée américaine sur un projet qui partait de l’hypothèse contraire: il y a, dans les tremblotements de l’eeg[1], beaucoup plus que n’en montrent les quatre ou cinq types d’ondes (alpha, delta, etc.) dont les neurologues se servent pour savoir si l’on a un traumatisme ou une tumeur, ou si l’on dort convenablement. Ces savants, travaillant dans plusieurs universités (Los Angeles, Illinois, Rochester, MIT) supposèrent que la simplicité apparente des ondes cachait peut-être des renseignements indiscernables au simple regard, renseignements que l’ordinateur, lui, saurait identifier.

De l’ordinateur aussi, on a dit et répété qu’il est bête et ne connaît que son programme. Je parlerai dans une prochaine chronique de quelques récentes évolutions de l’ordinateur. Mais même «bête», comme il l’est encore dans nos centres de calcul, il a une qualité qui manque au cerveau humain: la vitesse. Il est capable d’intégrer quasi instantanément une masse énorme de données. Dans le cas d’un phénomène en train de se dérouler et dont on connaît les variables, il peut comparer instantanément les variations de cette seconde-ci à celles de la seconde précédente. Branchons-le sur la crème au caramel de ma petite cuillère (ce qui est plus facile à dire qu’à faire, mais peut se faire quand même): il décèlera sur le champ toute irrégularité ou structure quelconque, rigoureusement imperceptible à l’œil, dans son tremblotement, et de là, s’il est convenablement programmé, dans l’activité nerveuse des muscles qui tiennent la petite cuillère, et même plus loin, dans celle des centres d’où partent les influx nerveux, y compris le cerveau. Il est certes plus pratique de brancher directement un eeg sur la peau du crâne, mais on pourrait, avec un ordinateur et assez de travail, obtenir les mêmes renseignements que l’eeg à partir des agissements de ma crème au caramel.

Assez de crème au caramel. Venons-en aux renseignements fournis à la fin du mois de mars par le Dr George Heilmeier, directeur de l’Advanced Research Project Agency (ARPA), organisme chargé de coordonner les recherches dont il est ici question. Ces renseignements sont exposés dans le rapport annuel de l’ARPA au Congrès, et dans l’interview accordée par Heilmeier lors de la remise du rapport[2].

Un des premiers résultats obtenus par les chercheurs américains est que les graphes de l’eeg décryptés par l’ordinateur ne donnent pas lieu à une traduction univoque: la traduction est personnelle. Chaque cerveau a son comportement électrique particulier. Avant de tenter une traduction, il faut procéder à ce que Heilmeier appelle un calibrage individuel.

Bon. Mais ce calibrage étant obtenu, que peut-on lire avec l’ordinateur dans l’eeg?

D’abord, on peut lire des ordres, moyennant certaines conventions. Par exemple, le sujet sous eeg peut, sans bouger un cil, par le seul intermédiaire de sa volonté que «lisent» les électrodes collées sur son crâne, déclencher le tir d’une arme, manœuvrer un appareil, le diriger dans un labyrinthe, bref, faire à peu près tout ce qu’on peut faire avec ses mains, mais sans mains. Les exemples donnés sont militaires parce que les crédits sont militaires, mais les retombées civiles d’un pareil dispositif se laissent imaginer.

Toujours avec l’ordinateur, on peut inversement surveiller les activités motrices commandées par le cerveau. Un des exemples donnés est le suivant: le sujet est un pilote d’avion; il n’a aucun eeg branché sur le crâne, les électrodes sont simplement placées dans le casque radio; les courants enregistrés par les électrodes sont analysés à distance par un ordinateur qui sait ce que doit faire le pilote; si le pilote commet une erreur, bien entendu, l’ordinateur le sait, puisqu’il connaît le programme, mais il sait aussi si cette erreur est volontaire ou non; de même si le pilote, sans commettre d’erreur, est simplement distrait, l’ordinateur l’en avertit (ou avertit le correspondant prévu par la programmation). Ce système, qui marche déjà en laboratoire, sera opérationnel pour l’entraînement des pilotes à terre avant deux ans et d’usage courant dans l’US Air Force avant cinq ans.

Ici, les journalistes présents à l’interview se sont inquiétés: s’il suffit de mettre un casque d’écoute sur la tête de quelqu’un pour savoir tout cela, n’y a-t-il pas danger de livrer ses pensées (en tous cas, certains renseignements sur ses pensées) simplement en approchant son oreille d’un écouteur?

Réponse de Heilmeier, pince-sans-rire:

«Très improbable, puisqu’il faut d’abord calibrer celui qu’on veut surveiller, et qu’on ne peut le faire sans sa collaboration.»

Le «très improbable» du Dr Heilmeier doit être en réalité traduit par «tout à fait certain».

En effet, le rapport nous apprend qu’au MIT, un autre laboratoire a réussi à enregistrer, non plus les courants électriques qui circulent dans le cerveau, mais les variations de champ magnétique induites par les variations de ces courants à une distance de trente centimètres à un mètre de la tête du sujet. Il suffit, pour se trouver «calibré» sans en avoir le moindre soupçon, de s’asseoir quelques minutes dans une chaise dont le dossier contient les dispositifs convenables, si l’on ose dire.

Nouvelle question (naïve) des journalistes: mais ces ondes ne peuvent-elles pas être projetées à plus grande distance? «Pour l’instant, nous parlons de un à quelques pieds seulement», répond Heilmeier, toujours pince-sans-rire, comme si tout ne pouvait être transmis par radio. Il est évident en effet que, si on le veut, les variations de champ magnétique du cerveau du premier innocent venu assis dans la chaise auscultatrice ne demandent qu’à être diffusées dans le monde entier, par satellite jusqu’à dans la Lune ou au-delà!

Mais voici encore mieux. À l’Université de Rochester, des chercheurs mettent au point un système dans lequel l’ordinateur, intervenant en tiers dans la conversation de deux personnes, peut avertir (avertir qui?) quand les pensées exprimées par l’un ou l’autre des interlocuteurs ne correspondent pas à ce que l’autre comprend. Ces chercheurs appellent pudiquement cela «surmonter les ambiguïtés du langage», ce qui est le plus vieux rêve des amoureux en train d’échanger de tendres propos, et aussi des policiers.

Que le lecteur rêve là-dessus, non sans se rappeler que l’ordinateur, outre sa vitesse foudroyante, est doué d’une autre vertu: il n’oublie rien. Et d’une autre encore: il ne connaît aucun problème de communication. Ce qu’il sait, il peut le transmettre intégralement et en un temps record à tout autre ordinateur muni des mêmes organes[3].■

Aimé Michel

Notes:

(1) Eeg: électroencéphalographe.

(2) Presse américaine du 26 mars 1976.

(3) Le lecteur se rappelle peut-être qu’une commission de notre ministère de la Justice a publié récemment un épais rapport en deux volumes sur le thème: «Informatique et liberté». La Commission qui ne comportait aucun homme de science, semble n’avoir jamais entendu parler de l’ARPA et de ses travaux, auxquels d’ailleurs collaborent plusieurs savants français émigrés aux États-Unis.