Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

La difficulté d’être prophète

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de mars 1977

 

Herman Kahn est ce futurologue résolument optimiste qui, vers 1972, annonçait «L’envol de la France» et la suprématie prochaine de notre pays à la tête du continent européen.

De son livre qui décrivait l’avenir proche et brossait une foule de détails, un petit quelque chose cependant était absent: le transfert (de nature politique) de la puissance des pays développés aux pays détenteurs des sources d’énergie. Comme le soulignait un commentateur économique américain au moment de la conférence de l’O.P.E.P., on se trouve devant une situation de marché sans précédent historique: on nous dit, unilatéralement, que tel est le prix, «and that is that», il n’y a qu’à payer. M. Giscard d’Estaing, de son côté, comparait quelques jours plus tard les augmentations du coût du pétrole à une «rançon». Quand on est dans la situation d’être rançonné, la discussion n’est qu’un simulacre auquel se livre le rançonneur, s’il le veut bien. De toute façon, «that is that».

La crise mondiale déclenchée par la libération sans entrave ni discussion des prix du pétrole, donc de l’énergie, n’avait pas été prévue par Herman Kahn à la veille même de son déclenchement, alors que son livre prétendait décrire le proche avenir. On pouvait croire que cet échec l’aurait découragé. Non seulement il ne l’a pas découragé, mais notre futurologue récidive avec encore plus d’ambition: il nous propose cette fois le scénario des 200 prochaines années![1]

Avant d’ouvrir le livre, et sachant ce que je viens d’écrire, on se dit: il est fou. Comment l’auteur le mieux informé et le plus imaginatif, disons un Diderot, aurait-il pu raconter les 200 prochaines années il y a deux siècles, en 1776? Prévoir les changements provoqués soit par l’apparition d’un esprit comme Napoléon, soit par des découvertes complètement inimaginables telles que la relativité, les quanta, ou seulement l’électricité et l’informatique?

Cependant Herman Kahn n’est pas fou. Je dirai même que son point de vue mérite d’être connu et diffusé. Ce point de vue est essentiellement que:

toutes les difficultés de l’avenir sont d’ordre technique, et que

toutes les difficultés techniques imaginables et même inimaginables peuvent être résolues par la technique.

Or, cela est vrai! Rien n’est plus vrai, même!

Kahn cite deux exemples les plus menaçants: l’énergie et les matières premières. Et il montre, chiffres à l’appui, que même la progression rapide de la production, généralisée à l’ensemble du globe, dispose déjà de toute l’énergie nécessaire. Car il est vrai que, d’une part les réserves d’énergie existantes, si on les assortit de l’exploitation d’autres sources rigoureusement inépuisables (solaire, géothermique, sans même parier sur une solution prochaine du problème de la fusion thermonucléaire, solution qui pourtant peut survenir n’importe quand), montrent que le problème de l’énergie est techniquement inexistant (j’entends les objections, mais nous y viendrons); et il n’est pas moins vrai, d’autre part, que le problème des matières premières est lui aussi inexistant: c’est en réalité un problème, non de matières rares ou non, mais de compétence. On peut remplacer le chrome par le nickel, le molybdène, le vanadium; le cobalt par le nickel; le cuivre et l’étain par l’aluminium et les matières plastiques; le plomb par le caoutchouc, le cuivre, les matières plastiques, les tuiles, le titane, le zinc; le tungstène par le molybdène; le zinc par l’aluminium et les matières plastiques, etc. (p. 101). Il ne s’agit, dit M. Kahn, que de se presser la matière grise comme on l’a fait par le passé. Par exemple, aucun électricien ne parle d’une crise de l’argent, parce que l’argent, étant rare, a toujours été «remplacé» par le cuivre.

H. Kahn illustre le problème des matières premières par une boutade de l’économiste anglais Wilfrid Beckerman[2]: «La civilisation, écrit Beckerman, a fait faillite et n’existe plus depuis longtemps parce que mon oncle a oublié d’inventer le Beckermonium, un matériau tellement fondamental qu’il dominerait actuellement la société… si seulement mon oncle l’avait inventé.» Que se passe-t-il en réalité dans la société industrielle? dit H. Kahn: simplement que les ingénieurs l’imaginent et la construisent avec ce qu’ils ont. Le pétrole n’eut jamais existé, ils l’auraient construite sans le pétrole et nous n’aurions pas de crise du pétrole (nous en aurions peut-être une autre dont nous n’entendrons jamais parler!).

Tout cela est vrai, fondé sur un principe vrai, qu’H. Kahn a mille fois raison de nous rappeler avec un optimisme que rien n’entame. Oui, il est vrai que les peuples à puissante technologie dotés d’ingénieurs féconds et infatigables, auront toujours en mains les solutions à tous les problèmes. Supposez les îles japonaises désertes, réduites à ce qu’elles sont: des montagnes au milieu de la mer, et encore, petites; qui pourrait supposer que ces petites îles deviennent le deuxième pays le plus riche du monde? Et pourtant cela est. Pensez aussi au désert israélien, aux marécages néerlandais, dont les habitants aiment à répéter avec raison que «le monde a été créé par Dieu, excepté la Hollande qui a été créée par les Hollandais».

Mais alors, si H. Kahn a raison, d’où vient qu’il se trompe aussi, d’où vient qu’il échoue à prévoir les catastrophes?

Lui-même explique qu’un futurologue bien fourni de statistiques aurait pu en 1880 prédire l’état du monde en 1960, mais non pas les deux guerres mondiales. Voilà qui donne la mesure, finalement assez modeste, de sa futurologie: c’est qu’il ne prévoit que les grands mouvements généraux, et encore dans le seul domaine de l’économie et de la richesse.

La crise actuelle est purement politique et spirituelle, et ce sont là des domaines imprévisibles. Pourquoi l’Occident actuel doute-t-il? Pourquoi n’a-t-il pas uniformément le punch du Japon, d’Israël, des États-Unis? Mystère de la psychologie collective, phénomène pour l’instant rebelle à toute intervention calculée. C’est ainsi, «and that is that».

De même, on peut penser que la revanche arabe sur les anciens pays colonisateurs relève d’abord du sentiment, qui ne se raisonne pas. L’histoire finit toujours par traduire les réalités économiques et culturelles, mais que de détours souvent catastrophiques pour y arriver! Nous vivons un de ces détours, et le doute nous prend. Pourquoi douter? C’est la compétence seule qui finalement donne la victoire. Il n’y a pas d’exemple contraire. Nous pouvons donc déjà deviner ce qu’il y a derrière le détour, aussi pénible soit-il, et ce que nous devinons ne peut nous effrayer.

Aimé Michel

Notes:

(1) Scénario pour 200 ans, par Herman Kahn, William Brown, Léon Martel et le Hudson Institute, Albin Michel 1976.

(2) Wilfrid Beckerman: In Defence of Economic Growth (Jonathan Cape, Londres, 1974).