Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

La fin de la civilisation villageoise

Article paru dans Planète N°7 de novembre / décembre 1962

«Et ça vient de se faire,
on peut dire que ça c’est fait
en cinquante ou soixante ans.
Et cinquante ou soixante ans,
c’est de l’instantané
dans l’histoire du monde.»
(C.-F. Ramuz.)

MON VILLAGE ET SA MORT À L’HEURE DE LA FUSÉE

Le monde que je vais essayer de décrire, nous le portons tous en nous comme l’homme mûr son enfance. Tous, nous pouvons retrouver un village au-delà d’un passé de quelques générations. Mais de même que l’enfant que nous fûmes s’éloigne et nous devient bientôt étranger, de même le village apparaît désormais à nos yeux comme une image fanée, vidée de vie. Il apparaît d’ailleurs ainsi à ceux qui l’habitent: les liens révolutionnaires, tissés à sa surface par la route, le train, la radio, la télévision, le journal, les circuits économiques ou migrateurs, ont à ce point attaqué ses racines primitives que celles-ci sont mortes et que nos villageois du XXe siècle ne sont plus guère que des citadins vivant à la campagne.

Pour cette raison, et la littérature aidant (Daudet, Pergaud, Perrochon, Giono, Pagnol, Tati et son gentil Jour de Fête, etc.), l’idée que le village français ait pu être le dépositaire d’une vie profonde et mystérieuse risque de passer pour une rêverie réactionnaire. Il s’agit de toute autre chose: je crois, ou plutôt je sais, par expérience, que l’univers mental du village fut un des sommets de l’évolution historique, un système de pensée clos, complet à son niveau, et presque totalement exotique, comme pourrait l’être un système de pensée mûri sur une autre planète.

Il me faut d’abord justifier ce mot: expérience. Je suis né en 1919 dans un village des Alpes provençales comptant trente maisons et, à l’époque, une vingtaine de familles. Tous mes ascendants mâles, depuis le XVIIe siècle, ont vu le jour dans une unique maison de ce village, et presque tous dans la même pièce de cette maison qui en compte quatre. Mon frère aîné et les plus jeunes de ses sept enfants habitent encore cette maison, vivant de la culture des quelques hectares, toujours les mêmes eux aussi, acquis à l’occasion d’un mariage par l’arrière-grand-père de mon grand-père, à la fin du règne de Louis XIV (on s’est toujours marié tard dans la famille, ce qui explique le petit nombre des générations qui me séparent de ce temps relativement lointain). Tous ces hommes et ces femmes qui m’ont précédé furent paysans et bergers, et rien d’autre. Leur langue était le provençal archaïque des hautes vallées. C’est à l’école primaire que mon père et ma mère ont appris le français, mais ils ne le parlaient pas entre eux, quoi qu’ils l’écrivissent fort bien. J’ai vécu là jusque vers ma vingtième année et il a fallu le hasard d’une épidémie de poliomyélite pour me rendre impropre au travail manuel auquel j’étais normalement voué et pour m’orienter vers une carrière disons intellectuelle. Ce qu’il y a de singulier dans la civilisation villageoise au sein de laquelle j’ai passé mon enfance et ma jeunesse, je crois donc le connaître assez bien: d’abord parce que j’y ai grandi, et ensuite parce que le contraste de la vie parisienne m’en a fait prendre conscience.

La première singularité de cette civilisation, et la plus profonde sans doute, réside en une appréciation toute différente du temps. Pour l’homme moderne, les limites du temps sont celles de sa vie, prolongée à la rigueur par celle de ses enfants: «Le rêve de ma vie, disait Colette, serait de laisser à ma mort quelqu’un à qui je tienne plus qu’à moi-même.» Dans le village, ces limites sont l’objet d’une formidable extension. On y parle couramment, comme s’ils vivaient encore, de personnages morts depuis un siècle ou deux. Un jour que je prêtais la main à mon père pour l’arrosage d’un pré, il me raconta une querelle survenue, près de la vanne où nous nous trouvions, à propos d’une contestation d’horaire entre une famille voisine et un certain Jean-Claude Michel. Sur ce Jean-Claude, toutes sortes d’histoires pittoresques sont transmises dans ma famille. C’était apparemment un assez mauvais coucheur. Ses descendants lui doivent le surnom de Banardin, ce qui signifie cornu (et, honni soit qui mal y pense, les cornes, dans la symbolique provençale, n’ont aucun rapport avec ce que vous croyez: le sens symbolique de Banardin est tout simplement cabochard, querelleur). Or, l’état civil est formel: Jean-Claude Michel a vécu au XVIIIe siècle. C’est le grand-père de mon grand-père.

POURQUOI NOUS FAISONS L’AILLOLI AVEC UNE POMME DE TERRE

Des anecdotes de ce genre, je pourrais en conter des centaines. L’un de mes amis d’enfance me donna un jour une assez humiliante leçon d’histoire familiale à propos d’un ailloli qu’il me regardait préparer.

– Quoi! dit-il, tu fais prendre ta sauce avec une pomme de terre! Quelle abomination! Où as-tu appris cela?

– Mais, répondis-je, dans ma famille, c’est ainsi que l’on fait.

– Eh bien! fit-il d’un air écoeuré, on voit que vous n’êtes pas d’ici!

Et, en effet, chacun sait dans le village, que «nous ne sommes pas d’ici»: comme je l’ai dit, nous y sommes venus sous Louis XIV. Avant cette date, nous habitions le village voisin, où l’on retrouve nos traces jusque sous Henri IV. Mon ami, lui, était «du pays»; il est le dernier descendant de la famille noble du village. J’eus beau plaider que Parmentier n’avait introduit sa solanée qu’un siècle après notre émigration, cet ailloli lui est resté sur l’estomac; il m’en parle encore. Quant à ma mère, à qui j’avais demandé des explications sur cette malencontreuse pomme de terre, elle en rougit de confusion: «C’est vrai, me dit-elle, il a raison et tu n’aurais jamais dû lui dire que nous, nous faisons l’ailloli de cette façon-là!» Et cela me rappelle une autre réflexion de ma mère, venue, elle aussi, de fort loin dans le temps. Je me débattais alors dans une assez inextricable recherche dans les archives du village à propos des deux familles Michel, la Banardine, et l’autre, surnommée Chabonelle (car nous sommes deux Michels, «sans aucune parenté», affirmaient les vieillards), et je tombai un jour sur un Étienne Michel porté dans un acte datant de 1660.

– Étienne? me dit ma mère, c’est un Chabonelle. Il n’y a pas un seul Étienne chez nous.

Et c’était vrai, naturellement. Et vraie, aussi, l’absence de toute parenté entre les deux familles. Du moins jusqu’à Henri IV. En revanche, une famille Bouchet à qui nous disions «cousin» tirait tout son cousinage d’une union datant de 1788.

Mais voici le plus étonnant. J’ai dit que ma famille traîne depuis le XVIIIe siècle la réputation querelleuse léguée par notre ancêtre Jean-Claude. Une autre famille, que je ne nommerai pas parce que je la respecte et parce que je ne veux pas de brouille avec la mienne pour deux ou trois siècles, est entachée, elle, d’une certaine rumeur de chapardage et de mépris pour le caractère sacré du bien d’autrui. Plusieurs vieux du village (que je ne nommerai pas davantage pour la même raison, bien qu’ils soient morts maintenant) m’ont souvent raconté une histoire de gerbes pillées la nuit et emportées au clair de lune dans une grange lointaine. «Bref, disaient ces sages personnes, ne laisse rien traîner à la portée des X…, c’est plus prudent

D’où venait cette rumeur? Mon frère finit par en trouver le récit très exactement consigné dans une vieille archive paroissiale: le vol des gerbes la nuit au clair de lune s’était déroulé sous François 1er! Les bonnes langues l’avaient pieusement transmise depuis ce temps et, il faut le dire, sans enjolivement aucun: sévères, mais justes.

LA NOTION DE FAMILLE ET LA NOTION DE TEMPS

Laissons là les anecdotes. On comprendra que, vécue dans l’inaltérable tissu de la tradition orale, la vie du village soit d’abord marquée par une appréciation sceptique de la durée. Il y a dans mon village des maisons anciennes et des maisons «neuves». Ces dernières sont manifestement moins anciennes que les autres, mais je n’en ai trouvé aucune qui ne soit portée sur le cadastre napoléonien. Que dire alors des familles, objet d’une attention encore plus vigilante? L’individu y est noyé comme une péripétie. Chaque famille occupe dans la pensée du villageois la place dévolue à l’individu dans la psychologie citadine. On sait que telle famille est blonde et grande, que telle autre est faible des bronches, que celle-ci est intelligente et active, que celle-là est de bon conseil. L’individualité familiale survole les siècles, imperturbable à travers les tempêtes. Ni les guerres de Louis XIV avec l’Autriche, qui brûlèrent le village et chassèrent ses habitants dans les montagnes (la cave de ma maison natale porte encore les traces de l’incendie), ni les hécatombes des guerres de la Révolution et de l’Empire, ni celles, plus sanglantes encore, de la Première Guerre mondiale (tous les hommes étaient chasseurs alpins et plus de la moitié furent tués) n’ont entamé le patrimoine psychologique créé et transmis de génération en génération par le bavardage des longues veillées hivernales. Seule, avant l’actuelle mutation venue de la ville, l’extinction physique des familles ou leur départ a pu en interrompre le cours. Encore continue-t-on à parler de telle famille de notaires disparue depuis un siècle, ou de telle autre, émigrée en Amérique, dont les descendants ont peut-être oublié jusqu’à leur origine française.

Au-dessus des familles elles-mêmes, les villages font, eux aussi, l’objet de ce que l’on pourrait appeler un «complexe adjectif». On sait par exemple que les gens de Fours (sous le col de la Cayolle) sont «grands, blonds et un peu arriérés» (c’est la patrie de Léautaud!); ceux de Jausiers, gourmands (on les appelle les «lèchefrites de Jausiers»); ceux de Fouillouse, entêtés, etc. Ils ont tous leur surnom, comme les familles.

Jusqu’où dans le passé doit-on rechercher les racines profondes de ce patrimoine? Pour en avoir une idée, il faut exhumer les traditions inconscientes liées au dialecte local, à la patronymie, à la toponymie, au folklore, et l’on aboutit vite à des résultats stupéfiants. Le cartulaire de Saint-Victor cite déjà, il y a plus de mille ans, la plupart des noms de famille des villages du haut Verdon. Sur le monument de La Turbie, où Auguste grava le nom de toutes les tribus alpines vaincues par ses armées, on trouve, pour la vallée de Fours, le nom de Gallitae (accentué, naturellement, sur le premier a). Or, le patronyme Gay, porté par plusieurs familles de ma connaissance, et que l’on prononce Gaï, est connu en Ubaye pour être originaire de Fours.

Nous voici donc à vingt siècles. Dira-t-on que rien ne subsiste de ces temps anciens dans la tradition consciente? Loin de là. Il existe, à quelques kilomètres de mon village (Saint-Vincent-les-Forts), un petit plateau connu indifféremment sous les noms de Clos du Dou (c’est-à-dire du Dal, en souvenir d’une contestation, datant de deux siècles, avec le village voisin) et de Camp d’Annibal.

Or, des fouilles exécutées au début du siècle au Clos du Dou y ont amené la découverte de pièces carthaginoises. Bien entendu, elles ne prouvent nullement, comme le prétend le chauvinisme local, qu’Annibal soit passé par là: on sait que cette question est l’objet d’une interminable querelle d’historiens.

Mais enfin, bien avant que les érudits s’en fussent mêlés, les paysans ignorants des alentours parlaient d’un certain Annibal et de ses éléphants. Ils le confondaient un peu avec César et même avec Napoléon, mais affirmaient qu’il avait campé au Clos du Dou.

Qu’il s’agisse de lui ou de quelque patrouille égarée ou même de guérilleros gaulois chargés de leur butin, les fouilles ont, ici aussi, confirmé le bavardage des veillées.

Nous en sommes donc à vingt-deux siècles.

ILS ONT TRENTE SIÈCLES DE SOUVENIRS

Peut-on remonter plus loin? Oui. On sait que les langues non écrites dérivent très vite en une mosaïque de dialectes locaux et que ces dialectes, eux, peuvent avoir la vie dure. François Arnaud, qui consacra au début de ce siècle un assez gros volume au dialecte de la vallée de l’Ubaye, dut subdiviser son vocabulaire en trois parties consacrées respectivement à la haute, à la moyenne et à la basse Ubaye.

Les mots particuliers à chacun de ces dialectes, tous trois dérivés du provençal, sont au nombre de plusieurs dizaines[1]. D’où viennent-ils? Ne seraient-ils que des fossiles légués par les langues pré-romanes, c’est-à-dire pré-latines, parlées dans la région? Au-dessus du village du Lauzet, sur les flancs quasi verticaux d’une montagne qui culmine à près de 3’000 mètres, quelques hameaux sont accrochés. On ne peut les atteindre qu’à pied. Deux d’entre eux sont même inaccessibles aux chevaux, tant les sentiers qui y conduisent sont escarpés et vertigineux. Le plus bas, qu’on atteint au prix d’une heure de marche, ou plutôt d’ascension, est encerclé dans une couronne d’abîmes délimitant de façon rigoureuse et intangible la surface utile. Sur cette surface, deux familles ont toujours vécu et, si quelque chose est certain, c’est que ce hameau n’a jamais pu abriter plus de deux foyers, peut-être trois, pour la raison fort simple que les champs qui l’entourent forment une sorte d’îlot aux frontières inextensibles. Or, ce hameau s’appelle Dramonasc. Quelle est l’origine de ce nom? Ouvrons le livre du Pr. Rostaing sur les Noms de lieux[2]: «Certains suffixes comme ascu, incu, elu, dit-il, appartiennent au langage ligure. Des savants comme MM. Berthelot et Fouché ont contesté, avec quelque apparence de raison, qu’un suffixe comme ascu, oscu, fût spécifiquement ligure, puisqu’on le retrouve dans le domaine slave (Smolensk, Novo-Sibirsk, etc.) et en pays ibère (Huesca). Cependant, dans la région occupée à l’époque historique par les Ligures, c’est-à-dire dans l’Italie septentrionale et les Alpes, les mots formés avec ces suffixes doivent être attribués aux Ligures.»

Voilà donc un lieu-dit perdu dans la solitude montagnarde qui a traversé intact l’abîme de quelque trente siècles, porté par la seule mémoire de deux ou trois familles. Je ne prétends pas, bien sûr, que ces familles aient toujours été les mêmes, quoique, sait-on jamais? Mais la permanence du nom, si des familles différentes s’y sont succédé, n’en est que plus stupéfiante. Elle n’en souligne que mieux l’incroyable longévité de la tradition orale dans la campagne française. L’origine ligure de Dramonasc est d’ailleurs confirmée par la présence, dans les lieux-dits des environs, des deux autres suffixes cités par le Pr. Rostaing. Le suffixe incu est même encore présent dans la morphologie linguistique locale: les habitants de Larche s’appellent les Archencs, ceux de Gleisoles les Gleisolencs, ceux de Saint-Paul les San-Poulencs, etc. Dans ce dernier cas, la langue locale a, sans le savoir, ligurisé un toponyme chrétien! Et je peux témoigner, par le sens intuitif de la langue qui a bercé mon enfance, que ce suffixe inc évoque d’une façon très vivace une valeur adjective indiquant l’appartenance, l’origine. Cette valeur n’a pas varié depuis trois mille ans, peut-être davantage. On peut imaginer que le français que nous parlons maintenant subsistera ainsi, sous la forme d’un souvenir inconscient, dans la langue que parleront les hommes de l’ère sidérale, dans trente ou quarante siècles.

CE QUI EST DANS LE TEMPS EST DANS LE TEMPS

J’escompte avec un peu d’optimisme que le lecteur citadin aura jugé curieuse ou même émouvante cette tenace permanence du souvenir villageois. En aura-t-il mesuré les implications morales, sociologiques et métaphysiques? Toute géométrie classique est contenue dans le postulat d’Euclide, mais il n’en a pas moins fallu deux mille ans pour en conduire le labyrinthe jusqu’à Poncelet. De la même façon, le survol du temps, ou plutôt son abolition par une mémoire collective infiniment plus efficace que la mémoire individuelle, ne sont que le principe et la source de la civilisation villageoise. Nous allons voir maintenant que leurs conséquences, pour être logiques, n’en sont pas moins surprenantes et que le mot d’exotisme employé tout à l’heure n’est peut-être pas excessif.

Remarquons tout d’abord que le temps villageois ne saurait être conçu comme une coordonnée cartésienne. Ce n’est pas un prolongement indéfini du présent dans le passé, car le passé n’est conditionné par aucune perspective: il ne comporte pas de dates. Annibal, César, Napoléon, tout cela se situe comme les lointains de nos peintres primitifs, sur un plan unique, «dans le Temps».

– Mais quand donc cela s’est-il passé? demandais-je parfois aux vieux du village quand ils racontaient quelque histoire ancienne.

Dans le Temps. Telle était leur invariable réponse.

– Crois-tu vraiment, me dit un jour l’un d’eux avec ironie, que Napoléon soit moins mort qu’Annibal? Cent ans ou mille ans, où est la différence? Ce qui est dans le temps est dans le temps. Je me suis souvent demandé, devant les paysages naïvement étalés des primitifs flamands ou italiens, si ce qui nous apparaît maintenant comme une sorte d’infirmité de l’œil à distinguer entre eux les plans plus ou moins éloignés ne s’expliquait pas en réalité par une conception de l’ailleurs construite sur une idée de l’espace semblable à celle du temps villageois: ce qui est inaccessible est inaccessible  et l’éloignement géométrique n’est qu’une rêverie intellectuelle. Il y a peut-être là, Dieu me pardonne! une idée plus profonde qu’il n’y paraît et dont les poètes gardent une authentique nostalgie:

«Si, écrit Jean Cocteau dans le Cordon ombilical[3], si, de la route qui me mène à la villa Santo Sospir, je regarde au loin, entre le carrefour de Saint-Jean et celui du Passable, la chapelle rendue minuscule par la distance[4], je m’étonne que des personnages auxquels je reste attaché par les moindres lignes qui les composent, puissent vivre à cette échelle.»

On voit bien ici que Cocteau refuse de croire à la réalité du rapetissement dû à la distance, comme le villageois refuse de croire qu’Annibal soit plus mort que le grand-père.

Dans ce temps plat du souvenir villageois, conservatoire ne variatur d’un passé indélébile, se pressent côte à côte les ancêtres, les familles, les calamités, les querelles, les noces, les foires, les exploits de chasse ou d’amour, les récoltes, les guerres. Et, du fait qu’aucune perspective ne l’organise, tout cela est présent d’une certaine façon, plus présent en un sens que le présent lui-même parce que désormais inaccessible aux menaces cosmiques bien connues des paysans. Le présent est fragile. Il est livré au bon plaisir de la foudre, de l’avalanche, de la maladie, de la mort. Le temps, lui, a franchi ces épreuves et toutes les épreuves possibles. Il échappe à la main même de Dieu. Comment dès lors s’étonner que toutes les civilisations villageoises aient eu d’abord pour seule religion le culte des ancêtres? Le villageois naît au sein de leur foule. Chacun des objets parmi lesquels s’écoule sa vie est chargé de cent souvenirs sans cesse évoqués. C’est Un tel qui a ouvert cette porte, c’est Un tel qui a canalisé la source, c’est tel autre qui en a défendu la propriété à l’occasion de tel procès. Cette table vient de telle maison à l’occasion de tel mariage, etc.

IL ME MANQUE DES TÉMOINS POUR GRANDIR…

C’est peu dire que dans un village tout le monde se connaît. Non seulement on se connaît à vingt villages à la ronde, mais chacun a présent à son esprit tous les chassés-croisés des ascendances, même illégitimes, des mélanges familiaux, des éducations subies. Une des passions du villageois est le dédale des généalogies. Les moindres nuances somatiques ou psychologiques font l’objet, dans les interminables discussions des veillées, d’un savant dépistage génétique: «Avez-vous remarqué les yeux bleus du troisième enfant de la famille X…? Ce sont exactement les mêmes que ceux d’Un tel, de la famille Y…, et ce n’est pas étonnant car vous n’ignorez pas que la grand-mère maternelle de cet enfant sortait de telle maison», etc. Sans cesse tenue à jour, la généalogie donne cependant lieu à toutes sortes de supputations, car le villageois est toujours un peu berger et il a un sens intuitif des combinaisons mendéliennes. Il n’ignore pas que certaines familles sont génétiquement dominantes et que son type se transmet plus régulièrement que certains autres.

J’ai parlé tout à l’heure d’éducation, et nous abordons ici un des aspects les plus importants de la sociologie villageoise. Il y a dans tout village une hiérarchie morale mesurant le respect plus ou moins consciemment porté à chaque groupe familial: il y a les «bonnes familles», les moins bonnes et les autres. On pourrait croire cette hiérarchie fondée sur les rapports de force, comme dans tous les groupes biologiques étudiés par les ethnologistes et, dans ce cas, elle recouvrirait la hiérarchie de la richesse. Or, il n’en est rien. Les deux hiérarchies n’ont rigoureusement aucun rapport. La famille la plus riche du village peut fort bien arriver en queue dans l’estime et le respect du voisinage. Elle peut aussi arriver en tête. En fait, le vrai critère est bien connu du villageois, c’est l’éducation. Non pas forcément l’instruction ni les bonnes manières, mais «la classe», c’est-à-dire ce je ne sais quoi de raffinement qui, poussé à sa limite, a dû dans le passé aboutir à la noblesse. Il est conforme aux idées modernes imbues de théories biologiques et économiques de croire que la féodalité est née de l’accaparement de la richesse et de l’épée par les plus forts. Que l’aristocratie naissante ait très vite accaparé l’une et l’autre, nous le savons. Mais quoi de plus obscur que les commencements? Je ne sais pas comment sont nées les premières familles féodales, mais je sais bien, en revanche, comment s’imposent les nouvelles aristocraties sans particule dans nos villages républicains: par un effort d’ascension personnelle, poursuivi pendant des générations sous le regard du voisin à qui rien n’échappe. Cette noblesse héréditaire n’a rien de racial. Elle se crée lentement au prix d’une tension morale encouragée par l’estime extérieure et par une sorte de touchant orgueil enseigné dès l’enfance: «Tu dois donner l’exemple, tu dois être le premier à l’école, un X… (le patronyme) ne fait pas cela, etc.» Et tout le village participe à cette génération spontanée. Le voisin critique, mais il sait aussi, discrètement, admirer. Le dirais-je? Si, quelque jour, je pense avoir décidément raté ma vie, je saurai que ce fut parce que tous les témoins, dont le jugement m’eût importé, ceux dont l’encouragement et l’estime auraient eu pour moi le prix ambitionné dans mon enfance, je les ai vus peu à peu dispersés et éteints. Les familles qui observaient la mienne depuis trois siècles sont mortes et mon village est désert. Où êtes-vous, les Bernard, les Reunaud, les Théus, les Liotard, les Gilly, hommes exterminés par les guerres, familles de veuves, enfants élevés dans le découragement et le désarroi? Personne ne sait plus votre histoire. Les tombes où vous dormez ne sont plus que des tombes. Seules, trois familles subsistent, noyées parmi des vacanciers sans racines qui, peu à peu, rachètent les maisons croulantes, parquent leurs voitures sur les aires et pique-niquent sur l’herbe du monument aux morts.

AURAIS-JE DES SENTIMENTS PÉRIMÉS?

Il se peut que j’étale ici des sentiments périmés et que la mutation humaine que nous appelons de nos vœux exige d’abord une table rase de nos esprits et de nos cœurs. Mais il se peut aussi que le désordre de l’enfantement détruise le moteur de notre ascension en même temps que les chaînes qui l’entravaient. Peut-on contester que les peuples les plus dynamiques du XXe siècle soient aussi ceux qui ont réussi à sortir de leur passé sans le détruire, la Russie, le Japon, la Chine, Israël? Et serait-il totalement aberrant de chercher dans leur absence de passé l’origine de la sclérose dont commencent à se plaindre les États-Unis? Je n’arrive pas à croire que la tension morale secrétée par l’ordre villageois puisse être un obstacle au progrès. La prodigieuse réussite du peuple juif, qui poussa plus loin qu’aucun autre tous les caractères analysés ici, devrait donner à réfléchir. En Israël aussi, le passé fut toujours présent. En Israël aussi, depuis trois ou quatre millénaires, les familles s’observent, se jugent, se respectent et se méprisent. En Israël aussi, l’enfant suce à la mamelle l’orgueil de devoir faire mieux que les autres à cause de son nom.

UNE VAGUE QUI EXCÈDE LES LIMITES TEMPORELLES

Paysan et fils de paysan, je témoigne que c’est parmi mes amis juifs que je me sens le moins dépaysé dans le désert parisien. Il me suffit d’ailleurs de penser à mon enfance pour voir ce qu’il y a de dérisoire dans l’explication raciste du phénomène juif: alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’expliquer par exemple les connaissances d’un savant par l’hérédité, l’homme moderne, qui ne sait plus ce qu’est l’effort poursuivi pendant des siècles par une famille, explique lâchement l’ascension de cette famille par un gène. Je dis lâchement car cela soulage notre lâcheté de croire que la nature s’est chargée d’une ascension qui ne fut due qu’à l’effort. N’est-il pas frappant de constater que les familles nobles avilies à partir du XVIe siècle par la vie de cour aient voulu faire croire que leur noblesse s’expliquait par la race, c’est-à-dire par un caractère somatique indépendant de l’effort moral dont elles n’étaient plus capables? Et l’idée de quartier de noblesse ne contredisait-elle pas l’origine raciale de l’aristocratie? Car si l’on a vingt quartiers de noblesse, cela ne signifie rien d’autre que la roture du vingt et unième ascendant. On ne naît donc pas noble. On le devient. Mais on le devient à travers l’immersion de l’individu dans une vague qui excède ses limites temporelles et qui le porte naturellement à son accomplissement personnel. Tous ceux qui ont un peu pratiqué la vie villageoise savent combien les individualités y étaient vigoureuses et réussies. On trouvait encore il y a quelques années dans le Queyras, la plus haute et la plus fermée des vallées alpines, des paysans qui lisaient le latin dans le texte. Il y a une dizaine d’années est mort aux Baux de Provence un vieux berger qui savait Mistral et Homère par cœur, dans le texte aussi, naturellement. Un matin, on ne l’a pas vu sortir de sa bergerie. Il était couché dans la paille au milieu de ses chèvres, un Théocrite ouvert sur sa houppelande crasseuse.

CERTES, L’ENFANCE DE L’HUMANITÉ EST FINIE…

Le dernier poète de mon village est mort il y a trente ans environ. C’était un vieux garçon maniaque, habitant une maison isolée, qui occupait ses loisirs de paysan à écrire des sortes d’immenses épopées religieuses en vers décasyllabes. Il les lisait une fois l’an en public, pendant la procession de la Saint-Pierre (une procession de quelque douze kilomètres, jusqu’au sommet de la montagne voisine, à 2’300 m d’altitude). Sa maison, maintenant abandonnée, s’appelle toujours la maison du Poète. Ses vers étaient peut-être mauvais, mais certainement pas plus que ceux des chansons de Mme Dalida, qui ont pris le relais dans les mémoires villageoises. Peut-être aussi étaient-ils bons? Je n’en sais rien. Ils sont perdus. Les derniers originaux de village sont maintenant en train de vieillir[5]. Leur espèce s’éteint et fait place à des jeunes gens épris de productivité et de normalisation. Ce type d’homme nouveau saura-t-il affronter les aventures de l’ère spatiale? À quelle source d’énergie puisera-t-il la volonté de dépassement que l’évolution technique, sans cesse accélérée, exigera de lui de plus en plus?

Nous entrons dans un âge de solitude, sans doute provisoire. Le village, c’était l’enfance de l’humanité grandissant sous la garde des morts. L’enfance est finie. Le fantôme tutélaire des morts agonise à son tour. Nous sommes enfin seuls! entre nous, les vivants. Mais je plains ceux qui ne trouvent à leur liberté d’homme mûrs aucun arrière-goût de nostalgie et qui n’ont aucune tombe à chérir.

Aimé Michel

Notes:

[1] François Arnaud: «le Langage de la vallée de Barcelonnette», Paris, Librairie ancienne Honoré Champion, 1920.

[2] Charles Rostaing: «les Noms de Lieux» (P.U.F.)

[3] Jean Cocteau: «le Cordon ombilical» (Plon), page 21.

[4] La chapelle Saint-Pierre de Villefranche, où le poète a peint les fresques que l’on sait.

[5] Le seul monument littéraire qui me semble devoir garder un témoignage authentique de l’ère villageoise est l’œuvre de Henri Bosco. On a parlé à son sujet de «Provence poétique». Mais l’œuvre de Bosco est provençale par hasard et poétique par authenticité. C’est un âge de l’humanité que ce très grand écrivain a connu et aimé. Le seul reproche que je lui ferai est d’avoir su charmer jusqu’à ceux qui ne l’ont pas compris.

 

Aimé Michel

Aimé Michel

Né en 1919 à Saint-Vincent-les-Forts (Basses-Alpes).
Licence de philosophie, puis concours des Ingénieurs du Son de la R.T.F. (1944).

Travaux:

- Étude psychotechnique de l’ingénieur du son (1944).
- À partir de 1948, s’intéresse de plus en plus exclusivement aux faits de psychologie exceptionnelle, et de là aux phénomènes peu ou mal étudiés par la science.

Publie:
- «Lueurs sur les «Soucoupes Volantes» (Mame, 1954).
- «Mystérieux Objets Célestes» (Arthaud, 1958).
- En collaboration avec le professeur de Cayeux: «Trente millions de siècles de vie» (André Bonne).
- Nombreux articles dans la Presse scientifique française, américaine, russe, etc.