Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La magie et le miracle

Article paru dans la revue Atlas – juin 1970

 

Le malade souffrait de troubles gastriques, d’étouffements, de transpirations profuses, d’insomnies. Il avait consulté tous les médecins de la ville, puis de lointains et coûteux spécialistes, le tout vainement. Ayant donc tout essayé, il pensa qu’un pèlerinage, s’il ne lui faisait aucun bien, ne pourrait lui faire de mal. Il prit le bateau et s’en alla à…

… Et s’en alla à Épidaure, le célèbre pèlerinage d’Esculape, sur le golfe Saronique, en Argolide. Car cette histoire se passe vers l’an 160 de notre ère, en Grèce. Ou plus exactement dans ce qui alors était encore la Grèce, puisque le malade n’était autre que l’orateur Aelius Aristide, célèbre professeur de rhétorique à Smyrne pendant la seconde moitié du IIe siècle.

Rhéteur névrosé guéri par un songe

Aristide fit donc le voyage d’Épidaure. La thérapeutique appliquée là et dans les nombreux autres pèlerinages de guérison réputés de l’Antiquité montre que, derrière l’inévitable cérémonial magique, les Anciens utilisaient avec une grande perspicacité des procédés de psychosomatique, de psychanalyse même, et bien entendu aussi des phénomènes plus mystérieux mis en évidence depuis par la parapsychologie. Le plus souvent, le malade devait d’abord dormir sur le parvis du temple, ou dans le temple même. Si le sommeil ne venait pas, on le provoquait par des onguents, des potions, ou même par des pratiques hypnotiques ou mesmériennes, avec transe, suggestion, passes «magnétiques», etc., où il semble que les prêtres de ces lieux sacrés aient montré une extrême habileté. «Le dénominateur commun de tous ces cultes, écrit Norman MacKenzie, c’est le rôle primordial accordé au rêve et à l’apparition du dieu guérisseur.»

Telle fut en effet la méthode utilisée avec Aristide, qui, au cours de son sommeil, parmi la foule du parvis, «s’entendit donner en songe des ordres bien curieux, comme d’aller nu-pieds en hiver, de faire usage d’émétiques, ou même de se couper un doigt» Pourquoi se couper un doigt? À l’examen des symptômes décrits par Aristide, un médecin moderne diagnostiquerait un état anxieux chronique: ce professeur d’éloquence était un névrosé. Qu’il se soit entendu enjoindre en rêve une automutilation montre très probablement, selon le psychiatre anglais E.R. Dodds, que la névrose dont il souffrait était un complexe de culpabilité. La cure qu’il subit à Épidaure ressemble étrangement à une narco-analyse doublée d’une cure de sommeil.

«On écoutait, rapporte-t-il, on entendait des choses diverses, quelquefois comme dans un rêve, quelquefois comme en état de veille. Les cheveux de l’un se hérissaient. Un autre criait, puis se sentait mieux. Le cœur d’un autre se gonflait. Qui aurait pu traduire en mots ces expériences? Mais quiconque est passé par là partagera ce que je sais et reconnaîtra la vérité de mes dires.»

Aristide ne dit pas s’il se coupa le doigt. Mais, le fait est, il guérit. Un aspect important de cette guérison (et le plus difficile à comprendre pour un esprit moderne, du moins s’il se fait de la «raison» et de la «rationalité» une idée trop étroite), c’est le mélange intime de magie et d’empirisme. Car il n’y avait pas de «médecins» à Épidaure, mais des prêtres, et ceux-ci, cependant, opéraient comme nos modernes psychanalystes.

Pour se faire une idée approximative de cet antique temple de la médecine, il faut imaginer une immense clinique psychiatrique où l’on ne parlerait que tête nue et à voix basse, par respect pour le dieu tutélaire, qui s’appellerait Freud. Un Freud divinisé, adoré par ses disciples et par ses malades dans des hôpitaux sacrés, telle est bien, en effet, semble-t-il, l’aventure d’Esculape, personnage que certains critiques modernes tiennent pour historique, alors que dans ses temples — ou hôpitaux, comme on voudra —, on le disait fils d’Apollon et de Coronis et instruit dans les secrets de la médecine par le centaure Chiron.

Tout cela semble bien vieux et dépassé quand on ne prend pas le temps d’aller au fond des choses. Et cependant, nous vivons maintenant encore dans l’héritage d’Esculape. Passons, bien qu’ils soient frappants, sur les aspects purement formels de cet héritage: le symbole d’Esculape était le serpent, que l’on voit encore enroulé autour du caducée dont nos modernes médecins collent l’image sur la glace de leur voiture dans l’espoir d’attendrir le contractuel et d’éviter la contravention — un espoir de nature magique, puisque, en effet, parfois, cela marche!

Le serpent, symbole multiple

Plus limitée, mais plus précise est la persistance d’une «fête des Serpents», qui se célèbre toujours à Cocullo, en Italie, le premier jeudi de mai, et où les femmes stériles espèrent retrouver la fécondité: on observe là la convergence d’un souvenir antique (le serpent d’Esculape) et d’un archétype élucidé par la psychanalyse moderne, celui du serpent en tant que symbole de la fécondité. Dans l’épopée indienne nord-américaine de Hiawatha, le serpent est un symbole maternel. C’est lui qui défend le rocher, l’eau et l’arbre de la mère du héros, ainsi que le souligne Jung dans son livre les Métamorphoses- de l’âme et ses symboles.

La démonstration de Jung est d’autant plus frappante qu’en Bretagne les menhirs (c’est-à-dire les rochers, les pierres levées) sont aussi considérés comme une source de fécondité. «Une ménagère du village, rapporte Zacharie Le Rouzic à propos du menhir de Saint-Cado, m’a affirmé que, n’ayant pas d’enfant, elle se rendit au menhir, que l’année suivante elle eut un gros garçon, qui a été suivi de plusieurs autres enfants, et que toutes les femmes qui vont au menhir sont dans le même cas.»

Le serpent, la pierre, l’eau: d’Épidaure en Bretagne et jusque dans la Grande Prairie américaine, les mêmes symboles. Mais essayons d’aller encore plus au fond. À Épidaure, avons-nous dit, des prêtres-médecins soignaient leurs malades dans un temple-hôpital en mêlant une liturgie apparemment arbitraire (mais inspirée en réalité par une grande expérience de l’inconscient) avec des pratiques résolument physiques et médicales. Tout cela choque notre manie moderne de la séparation des genres: il ne faut pas plus de magie dans la médecine que de rire dans la tragédie. Voire! Sommes-nous bien sûrs que ce rigorisme cartésien satisfait notre corps autant que notre esprit?

Et la médecine la plus scientifique, celle de nos hôpitaux, est-elle vraiment aussi pure de toute magie qu’il nous plaît de le croire? Pensons, par exemple, à la visite quotidienne du «patron» suivi de sa cour d’internes, avec son rituel si impressionnant pour le malade (je le sais, ayant hanté les hôpitaux quand j’étais enfant, à l’âge où l’on est tout entier dans ses impressions), avec son service d’infirmières vestales considérées de très haut par lui et ses courtisans, maîtres de la Vie et de la Mort, de l’Espoir et de la Douleur, mais à qui le groupe des vestales n’est pas moins indispensable pour représenter auprès du malade souffrant la douceur maternelle absente.

Tout cela ne pourrait-il réellement se passer autrement? Est-on certain qu’un tel cérémonial ne comporte rien de plus que ce qu’exigerait un organigramme strictement rationalisé? Les médecins eux-mêmes — souvent sans s’en rendre compte — admettent dans leur art une part d’irrationalité et de magie. Cette part était prépondérante du temps de Pascal, qui souligne dans ses Pensées combien le rite et le cérémonial sont en raison inverse de la réalité: les rois, dit-il, n’ont pas besoin de se déguiser pour faire paraître leur puissance, car celle-ci est réelle. Il leur suffit de se montrer, au lieu que le juge, au lieu que le médecin ont besoin de la toque, de l’hermine, du bonnet carré, parce que justice et médecine sont incertaines.

La magie derrière le stéthoscope

Le déguisement du médecin, qui nous fait rire dans Molière, était d’autant plus nécessaire que sa science était mince. Il n’a cessé depuis de devenir plus discret à mesure que la médecine progressait, mais n’a pas complètement disparu, loin de là: un médecin en blouse blanche et orné de son stéthoscope a plus d’autorité qu’en complet-veston. Des lunettes et une écriture illisible conviennent aussi à sa magie opératoire. Je veux dire par là qu’il guérit mieux. Ces derniers vestiges de déguisement — et donc de magie — mesurent l’espace que la médecine devra parcourir encore pour s’affranchir complètement d’Esculape.

Un tel affranchissement est-il d’ailleurs souhaitable? Pensons simplement aux bienfaits certains de la lithothérapie de San Venanzio. Les esprits forts ont beau jeu de sourire, de parler de superstition et d’écarter comme un pur délire l’idée que des pratiques aussi grossières puissent guérir quoi que ce soit: mais que les esprits forts nous disent d’abord où s’arrêtent les pouvoirs de la suggestion.

L’infirmière d’une salle de chirurgie nous disait récemment que, quand l’interne, le soir, oubliait de préciser le traitement d’un opéré, elle donnait à celui-ci, en faisant mine de choisir avec grand soin, un ou deux placebos aux couleurs voyantes pour passer la nuit, et que le résultat était presque toujours stupéfiant. Rappelons que le placebo est un pseudo-médicament composé essentiellement de sucre et d’une substance colorante. Si une simple pastille de sucre peut obtenir un tel effet quand le patient y croit, que sera-ce d’un pèlerinage aussi impressionnant que celui de San Venanzio? Si superstition il y a, eh bien! on ne voit pas comment les esprits forts les plus intransigeants peuvent ici s’abstenir d’encourager la superstition et de féliciter ceux qui en étudient les mécanismes, sinon même ceux qui l’entretiennent.

Connaître toutes les lois de la nature

Mais il y a plus. Pour réfuter l’idée de miracle, Diderot posait cette question à laquelle nul jusqu’ici n’a su répondre: «Comment pouvez-vous dire qu’il y a miracle — c’est-à-dire suspension des lois de la nature — tant que vous ne connaissez pas toutes les lois de la nature?» Évidemment. Mais cette question est à double sens: tant que l’on ne connaît pas toutes les lois de la nature, où prend-on le droit de dire que ceci ou cela est impossible et que, par exemple, il est absurde de vouloir guérir une coxalgie en se frottant le dos contre un certain endroit de la caverne de San Venanzio? Tout ce que l’on peut dire, c’est que, si cela se produit, c’est étonnant. Mais qu’est-ce qui ne l’est pas?

Aristide s’en alla à Épidaure après avoir épuisé toutes les thérapeutiques «rationnelles» de son temps, absorba on ne sait quel soporifique, s’endormit sur le parvis du temple, vit en rêve le dieu du lieu, lequel lui conseilla vivement d’aller courir pieds nus dans la neige ou de se couper un doigt, lui promettant que cela irait beaucoup mieux après. Aristide jugea que c’était complètement idiot et contraire à la raison, mais n’en fut pas moins guéri.

Médecine surnaturelle en laboratoire

Deux mille ans plus tard, la psychanalyse explique qu’une autopunition peut guérir la névrose de culpabilité (traduisez: que l’on peut retrouver le sommeil et une digestion normale après s’être proprement coupé un doigt, de préférence en se faisant très mal), et quant aux gambades pieds nus dans la neige, on appelle maintenant cela la cryothérapie, et les disciples du fameux abbé Kneipp, sans parler des hygiénistes scandinaves et finlandais, en disent le plus grand bien. Il faut donc être très prudent avec les objections apparemment rationnelles opposées aux faits apparemment aberrants.

Esculape a déserté Épidaure, où nul dieu n’apparaît plus pour guérir les rhéteurs insomniaques. Mais dans cette même Grèce si féconde en «miracles» existe encore, en plein XXe siècle, un lieu de pèlerinage où l’on vient dormir pour être favorisé d’ordonnances médicales d’origine «surnaturelle»: c’est la ravissante église byzantine de Notre-Dame-de-l’Annonciation, à Tinos. Derrière sa façade blanche à galerie et à colonnes, les chrétiens orthodoxes vénèrent une image supposée de saint Luc, qui, on le sait, pour avoir été le médecin du groupe apostolique, est devenu le saint patron du corps médical. Les malades de Grèce et d’ailleurs y viennent en foule dormir dans l’église même, et la prospérité de celle-ci semble témoigner qu’ils en sont aussi satisfaits que jadis les pèlerins d’Épidaure.

Peut-on enfin s’en tenir là? Non. Dès l’instant qu’on est entré dans la logique de ces faits telle que l’exprime la question de Diderot, on est tenu d’en voir toutes les conséquences, et c’est ce qu’ont fait les savants qui y ont réfléchi.

«Admettons, écrit en substance le professeur Chauvin dans son livre le Dieu des savants[1]
que les guérisons alléguées dans les lieux de pèlerinage se produisent réellement et que ces guérisons, comme c’est le cas à Lourdes par exemple, débordent la simple biologie des effets de suggestion, quelle devrait être l’attitude de la science à leur égard? Loin de n’en tenir aucun compte et, sous prétexte qu’on n’y comprend rien, de feindre qu’elles n’existent pas, il faudrait non seulement les admettre sans aucune gêne, mais les étudier, observer leur production, et ce dans l’intention reconnue de les reproduire en laboratoire, même si elles sont miraculeuses au sens que les religions donnent à ce mot.»

Précisons que le professeur Chauvin est un biologiste éminent, qu’il est aussi d’un catholicisme très orthodoxe, et que ce livre où, entre autres choses, il traite du miracle, porte l’imprimatur d’un archevêque: l’esprit humain a fait quelques progrès depuis Aelius Aristide, et aussi depuis le temps, pas si lointain, où Alexis Carrel voyait sa thèse de médecine sur les guérisons de Lourdes refusée par un jury, s’exilait aux États-Unis et y obtenait le prix Nobel.

Aimé Michel

Note:

(1) Mame, éditeur.

 

(Manquent les photos et leurs légendes – si un visiteur peut nous les procurer, nous sommes preneurs, bien sûr!… – info@aldane.com)