Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?


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La mort et le rêve

Chronique parue dans France Catholique − N° 1311 – 28 janvier 1972

Les expériences de l’Américain William Dement montrent que l’on dort surtout pour rêver[1]. Un dormeur que l’on empêche de rêver se sent tout de suite très malheureux. Au bout de trois jours, il commence d’être très fatigué. Au bout de quatre à cinq jours, il est pris d’hallucinations même pendant la veille et trouve l’épreuve insupportable.

À quoi cela aboutirait-il si cependant, on poursuivait cette expérience?

Mais les animaux rêvent-ils?

Quand les hommes ont des idées d’expériences trop cruelles pour avoir le courage de se les imposer à eux-mêmes, cela finit toujours de la même façon: ils font ces expériences sur les animaux. Mais les animaux rêvent-ils?

L’observation banale, quotidienne, nous invite à répondre oui. Qui n’a vu le chien endormi esquisser le jappement, la course, la bataille? Mais l’observation banale ne constitue pas une preuve scientifique. La preuve ne peut venir que d’une expérience donnant un résultat certain.

Cette expérience, c’est encore Dement qui la fit. En 1958, ayant coiffé un chat des électrodes de l’électroencéphalographe, il constata que toutes les ondes électriques détectées dans le cerveau de l’homme existent chez le chat, y compris celles qui caractérisent le rêve. Il constata aussi que ces ondes s’accompagnent de tous les autres phénomènes observés chez l’homme: mouvements rapides des yeux sous les paupières fermées (les yeux suivent le spectacle du rêve), relâchement musculaire total.

Notons au passage, à cette occasion, un fait caractéristique de l’histoire de la pensée depuis trois siècles et que tous voyons se produire là dans toute sa pureté: l’investissement par la science expérimentale d’un problème jusque-là de nature philosophique.

Les animaux sont-ils doués de pensée? Depuis Descartes et Malebranche, on avait beaucoup argumenté là-dessus. On avait en particulier «prouvé» (avec des mots) que les comportements animaux peuvent intégralement s’expliquer par la mécanique: «Cela crie, disait Malebranche en rossant sa chienne, mais cela ne sent pas.»

Survient Dement et son électroencéphalographe. Il ne prouve certes pas la pensée, qui est improuvable même chez l’homme (c’est le paradoxe de Turing et, indirectement, la preuve que la pensée est de nature spirituelle). Mais il prouve que toutes les concomitances physiques de la pensée sont observables dans le cerveau du chat en l’absence de tout comportement extérieur, ce qui ne s’explique pas sans l’hypothèse d’une représentation intérieure. Exit Malebranche, que tout ami des bêtes espère fermement aller rosser un jour dans ce XVIIe siècle où il se croit à l’abri, n’ayant pas prévu la machine à remonter le temps!

Revenons au chat de Dement. L’expérience du jeune savant américain frappa profondément un autre jeune savant, français celui-là, le docteur (depuis professeur) Michel Jouvet, de la Faculté de médecine de Lyon. Au cours d’une célèbre série d’expériences, Jouvet réussit à identifier chez le chat l’emplacement du cerveau responsable du déclenchement du rêve: c’est un petit noyau du pont, c’est-à-dire de la partie de l’encéphale qui rattache l’un à l’autre les deux cerveaux droit et gauche, le nucleus reticularis pontis caudalis (NRPC). Cette identification chez le chat vaut évidemment aussi pour le cerveau de l’homme, qui comporte les mêmes parties affectées aux mêmes fonctions, comme le montre l’observation clinique et l’expérience.

Ayant localisé l’organe déclencheur du rêve, Jouvet, avec son collaborateur le docteur Mounier, procéda à sa mise en panne. L’expérience consiste à trépaner le chat, à implanter deux électrodes dans le NRPC et à y envoyer un courant électrique qui produit une électrocoagulation, autrement dit une lésion irréversible. Le NRPC cesse alors de fonctionner[2], et l’on remet le chat en liberté.

D’abord, on ne remarque rien de particulier. L’animal mange, boit, joue, ronronne, se livre à ses activités de chat. En, particulier, il dort. Mais l’EEG ne montre plus l’activité électrique caractéristique du rêve. Le relâchement total des muscles cesse également de s’observer, de même que les mouvements oculaires. Un jour se passe. Deux-jours, trois jours. Le chat, manifestement, est inquiet. À partir du quatrième jour, il commence d’être sujet à des hallucinations, exactement comme l’homme qui ne rêve pas: sa paupière est dilatée, et, de sa patte, il essaie d’attraper ou de chasser un objet imaginaire. Les hallucinations ne cessent alors de s’aggraver, l’animal dépérit, et, au bout de quelques semaines, irrémédiablement, il meurt.

Il meurt de ne plus rêver! L’expérience a été faite et refaite: l’animal qui cesse de rêver meurt. Il est aussi grave de ne pas rêver que de ne pas boire ou de ne pas manger. On peut être assuré que la même chose se passerait chez l’homme, et il est probable que certaines morts incompréhensibles jusqu’à Jouvet s’expliquent ainsi.

L’autopsie des chats morts de ne pas rêver ne révèle rien de particulier que des lésions des glandes surrénales. Sans entrer dans le détail, rappelons que l’activité des surrénales est liée aux états émotionnels. Il semble donc bien que la mort par privation de rêve survient de troubles organiques provoqués, non par des causes directement organiques (les surrénales ne sont pas sous la dépendance du NRPC), mais de causes psychosomatiques elles-mêmes consécutives à la douleur de ne plus rêver.

Par une expérience d’une géniale simplicité, Jouvet a d’ailleurs magistralement écarté l’hypothèse que la lésion du NRPC serait en tant que telle la cause de la mort.

 Le petit chat est mort

Il a en effet réussi à empêcher un chat de rêver sans la moindre opération. Se souvenant que le chat n’aime pas l’eau et que le rêve entraîne un complet relâchement musculaire, il a tout simplement placé un pavé dans un bac plein d’eau, le pavé dépassant légèrement le niveau du liquide. Puis il a déposé un chat sur le pavé. Sur son île exiguë, la pauvre bête mangeait, buvait, ronronnait, dormait. Elle pouvait tout faire, sauf rêver, ses muscles se relâchaient et elle tombait à l’eau.

Résultat de cette cruelle expérience: la mort avec lésion des surrénales, exactement comme lors de l’électrocoagulation. Pourquoi le rêve est-il aussi indispensable à notre vie que la nourriture et la boisson? Ne nous hâtons pas de répondre à cette extraordinaire question par un facile verbiage; rappelons-nous que la presque totalité de nos rêves nous échappent et que, par conséquent, nous ne savons pas ce qu’est le rêve. Dans mes prochaines chroniques, je rapporterai d’autres expériences sur ce même sujet, avec des résultats tout aussi inattendus.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Voir France Catholique n°1310 du 21 janvier.

(2) M. Jouvet et D. Mounier: Effets des lésions de la formation réticulée pontique sur le sommeil du chat. (Comptes rendus de la Société de biologie, 154, 1960, pp. 2301-2305.)