Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La prévision mise en échec par la prévision

Chronique parue dans France Catholique − N° 1514 – 19 décembre 1975

 
L’annonce que le monde va finir bientôt, que l’apocalypse est pour demain et que les temps sont proches, est un des thèmes traditionnels des sectes depuis qu’il y a des sectes.

Jusqu’ici, la science et l’Église se sont toujours trouvées d’accord pour accueillir cette information avec scepticisme. Le monde est vieux, bien vieux, et pourquoi finirait-il précisément maintenant, lui qui se porte bien depuis que le temps existe?

Depuis une dizaine d’années, les prophètes de malheur trouvent d’infinies variations à une conception nouvelle de l’apocalypse, tirée de la pollution universelle par les aliments (qui seraient de moins en moins naturels), par l’atmosphère (qui serait de plus en plus impure), par la radioactivité, que sais-je encore?

J’ai eu l’occasion de parler de ces sujets, notamment à propos du livre de Gordon Rattray Taylor, le Jugement dernier. Quand on extrapole dans le futur les chiffres actuels à partir du taux d’aggravation observé, il est certain que l’on obtient des tableaux extrêmement menaçants.

Dans cinquante ans au plus tard

Ces extrapolations sont-elles justifiées? Ici, les avis diffèrent. Je ne sais si les lecteurs de France Catholique-Ecclesia connaissent celui de Jacques Bergier: «J’ai étudié, dit-il, la pollution de Paris telle qu’on peut l’évaluer d’après les documents municipaux du XIXe siècle jusqu’en 1880, et j’ai fait une découverte effrayante: en les extrapolant selon les méthodes de la prospective moderne, j’ai établi qu’en 1975 Paris est enseveli sous une couche uniforme de 12,75m de crottin de cheval

La seule certitude sur l’avenir est peut-être qu’il est toujours différent de la prévision humaine «Sire, l’avenir est à Dieu.» Qu’auraient pensé les savants du siècle dernier d’un prophète qui aurait annoncé l’asphyxie des villes par l’oxydation d’un liquide fossile?

Et pourtant, deux savants français qui savent tout cela viennent dans une revue savante américaine, d’annoncer - on peut le dire en un sens - l’apocalypse, et même de la dater pour très bientôt: au plus tard dans cinquante ans[1].

Meyer et Vallée fondent leur calcul précisément sur l’échec des extrapolations passées. Ils ont constaté que les erreurs de prédiction passées sont toujours du même type, qu’il y a pour ainsi dire une erreur modèle, reproduite fidèlement à chaque tentative de prédiction.

L’exemple le plus frappant est celui de l’évolution future de la population mondiale. Le même département des Affaires sociales des Nations Unies a publié quatre fois des courbes de telles prévisions, fondées sur les méthodes les plus inattaquables.

En 1951, on prévoyait que la population du globe serait en 1980 d’environ 3 milliards. En 1954, on la prévoyait d’environ 3 milliards et demi. En 1958, de presque 4 milliards.

Vers 1960, on atteignait les 3 milliards prévus pour 1980 en 1951.

En 1966, on prévoyait que les 3 milliards et demi seraient atteints vers 1970. En réalité, le cap était franchi deux ans plus tôt. À la même date, on prévoyait entre 4 milliards et 4 milliards et demi pour 1980. Or les 4 milliards sont bientôt atteints à l’heure qu’il est.

En d’autres termes, la sous-évaluation des résultats est régulière. Meyer et Vallée montrent que cette sous-évaluation est observable dans tous les accroissements de nature biologique et technologique. Ils montrent surtout (et c’est la nouveauté de leur observation) que cette sous-évaluation obéit à une loi et plus précisément que l’évolution des processus de croissance est, non pas exponentielle comme on le croyait et comme on continue de le répéter, mais hyperbolique.

Seulement, il y a une différence essentielle entre ces deux types d’évolution, entre ces deux fonctions mathématiques: c’est que l’hyperbole est discontinue, elle passe par une limite où sa fonction est incommensurable.

Dans le cas qui nous occupe, où la variable (population, surface disponible par habitant, énergie dépensée, etc.) est fonction du temps, la discontinuité se produit en l’an 2026. C’est-à-dire que si tout se passe dans les prochaines décennies comme cela s’est toujours passé jusqu’ici, on arrive en l’an 2026 à des impossibilités physiques: par exemple, on aurait des moteurs d’une puissance infinie, nos véhicules les plus rapides se déplaceraient d’un lieu à un autre instantanément, la surface terrestre disponible par habitant serait égale à un millimètre carré…

Bien entendu, la fonction ne peut pas être réellement hyperbolique jusqu’en 2026 Or, elle a toujours été hyperbolique. Meyer et Vallée montrent qu’elle l’était déjà aux temps préhistoriques. Il faut donc qu’un certain type de processus, qui dure depuis toujours, change de formule au cours des prochaines années.

La crise actuelle est-elle le début de ce changement? Personnellement, je le crois. Il me semble évident que la «reprise» que tout le monde attend ne se produira pas comme un simple redépart. Ce sera, de gré ou de force, un départ dans une autre direction. Et si ce n’est pas cette fois, ce sera la prochaine. Mais quelle direction? L’étude de Meyer et Vallée n’essaie pas de le dire et la seule prophétie reconnue valable jusqu’ici, répétons-le, a été que l’avenir n’est jamais ce qu’on croit. Jamais.

Tout ce qu’on sait, c’est que certaines choses ne peuvent plus arriver. Par exemple, on ne peut plus supprimer l’informatique qui est en train de prendre en charge toutes les tâches serviles de l’intelligence.

On ne peut plus supprimer l’automatique, qui est en train de prendre en charge toutes les tâches serviles du corps.

Après la fusion thermonucléaire contrôlée qui est pour bientôt, il n’y aura plus de révolution énergétique, puisque l’énergie alors disponible deviendra sans limite.

Quant à savoir ce qu’il adviendra d’une humanité libérée de tout effort servile, physique et intellectuel, eh bien, c’est peut-être cela l’apocalypse. Car que fera-t-elle de sa liberté?■

Aimé Michel

Notes:

(1) François Meyer et Jacques Vallée: The Dynamics of Long Term Growth (Technological Forecasting and Social Change, n° 7, 1975, p. 285-300). François Meyer est professeur à l’Université d’Aix-en-Provence. Jacques Vallée est un des responsables de l’Institute for the Future, en Californie.