Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La psychanalyse meurt-elle en Amérique?

Revue Question De. N° 1, 4e trimestre 1973

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La psychanalyse est définie par Freud et ses continuateurs comme la science des comportements humains. «L’obscure connaissance des facteurs et faits psychiques se reflète dans la construction d’une réalité supra-sensible que la science retransforme en psychologie de l’inconscient» (Freud: Psychopathologie de la vie quotidienne [Paris, Payot, 1966], p. 299); ou encore, toujours de Freud: «Notre science n’est pas une illusion… Ce serait au contraire une illusion de croire que nous puissions trouver ailleurs ce qu’elle ne peut nous donner.» Freud, écrit le Pr Philippe Mabrieu, «a voulu donner une explication rationnelle du comportement humain» (Dictionnaire rationaliste [Paris, 1964], p. 396). Et le psychanalyste R. R. Held déclare que cette discipline est «une science de l’homme dont les applications sont multiples: anthropologie, psychologie, sociologie, sexologie, etc.» (Ibidem, p. 397).

Ces définitions sont embarrassantes, car la place d’une telle science est déjà prise par la psychologie.
Pour Freud, il n’y a de psychologie que la psychanalyse. Cependant, la psychologie existe bel et bien à côté de la psychanalyse, et la définition qu’elle donne d’elle-même semble ne laisser aucun champ d’activité particulier à une autre science de même nature. Elle est, dit le psychologue américain N.H. Pronko dans son glossaire Panorama of Psychology (Belmont, 1969, p. 496), «l’étude du comportement des êtres vivants». Aucun type de comportement (tel qu’inconscient, par exemple) n’est exclu par cette définition que les psychologues donnent de leur propre discipline.
Cherchons donc le mot «psychanalyse» dans le glossaire de Pronko: c’est, dit-il «une approche théorique qui, en psychologie, accorde une grande importance aux motivations inconscientes et aux processus dynamiques de la personnalité; c’est aussi un système de psychothérapie basé sur la théorie psychanalytique».
Il semblerait, à lire cette définition, que la psychanalyse puisse être considérée comme un chapitre de la psychologie. Cependant, dans ce même ouvrage, aucun des quatorze chapitres n’est consacré à la psychanalyse. Ce livre serait-il étroitement spécialisé? Voici comment l’auteur en définit l’objectif: il se propose, dit-il au début de sa préface, «d’introduire le lecteur dans le vaste panorama de la psychologie contemporaine en dressant la carte des principaux champs de recherche, des plus importantes controverses et des divisions traditionnelles de cette science».
La psychanalyse n’appartiendrait-elle donc à aucun «champ de recherche» de la science contemporaine appelée psychologie? N’en constituerait-elle même pas l’une des «divisions»? N’y serait-elle pas au moins présente à titre de «controverse»?

Cherchons mieux. Dans cet ouvrage (destiné aux étudiants en psychologie des universités américaines), il y a une table analytique des noms d’auteurs et une table analytique des sujets. La première compte environ cinq cents noms, la deuxième de cinq à six cents mots (pp. -520 à 531). Parmi les noms d’auteurs, Freud est cité une fois à la page 217 à propos d’Ernest Jones: «le fameux disciple de Freud». C’est la seule et unique mention du fondateur de la psychanalyse. Quant à la psychanalyse elle-même, elle n’est pas citée une seule fois dans la table analytique, et il n’en est question nulle part ailleurs que dans le glossaire final du livre.
Cherchons encore. Le livre s’achève par une bibliographie de quinze pages comptant environ trois cent cinquante références. On n’y trouve aucun ouvrage de Freud, dont le nom n’est mentionné nulle part.
Peut-être y a-t-il quelque malentendu? Peut-être ce «panorama» trop «contemporain» n’a-t-il voulu présenter que les progrès les plus récents de la psychologie? Mais même alors comment la psychanalyse pourrait-elle en être absente si elle était la science des comportements humains qu’elle affirme être?

Procédons autrement. La psychologie est enseignée dans les universités. Cet enseignement est dispensé par des psychologues qui, à cet effet, composent des manuels.
Les étudiants ne peuvent pas ne pas se poser des questions sur un système dont ils entendent sans cesse parler. Les manuels traitent donc forcément de la psychanalyse, et nous allons revoir ce qu’en pensent les psychologues. Ouvrons quelques-uns de ces manuels.

Introducing Psychology, ouvrage collectif publié en 1970 en Angleterre par Penguin Books, est signé de six membres du département de psychologie de l’université de Leicester: C.D.S. Wright, A. Taylor, D.R. Daures, W. Sluckin, S.G. Lee et J.T. Reasonk.
Dans la deuxième édition en notre possession (1971), une page et demie (sur 736) est consacrée à l’exposé de la typologie freudienne des trois stades (oral, anal, phallique).
Les auteurs précisent qu’il n’existe pas de vérification expérimentale de cette typologie «basée uniquement sur des données cliniques». Que valent ces données cliniques? Au regard du psychologue, elles ne valent rien: «Dans le système clos de la psychanalyse, les arguments en faveur des notions psychanalytiques sont obligées d’apparaître, puisque c’est à travers ces notions, comme au travers de lunettes, que l’analyste freudien endoctriné par son apprentissage est lui-même obligé de les chercher» (p. 31). Pour être confirmée ou réfutée, la théorie des trois stades «devrait pouvoir être traitée par des observations rigoureuses. Rien de tel n’a été fait jusqu’ici». En tout, Freud est nommé neuf fois dans ce manuel, mais pas une seule à propos d’un fait reconnu exact ou d’une quelconque découverte. En créditant la psychanalyse de l’espace consacré par les auteurs à constater son caractère non scientifique, le volume occupé par la «science» de Freud dans ce manuel de psychologie n’atteint pas un pour cent.

Introduction to Psychology de James O. Whittaker, RK. Sergeant et S.M. Luria (Philadelphie, Saunders, 1970) est un gros volume de 707 pages. Whittaker est professeur à l’université de Pennsylvanie, Luria et Sergeant appartiennent à l’U.S. Medical Research Laboratory. Dans leur ouvrage, le nom de Freud est mentionné huit fois, le mot psychanalyse deux fois. La doctrine de Freud y est exposée en moins de six pages, dont plus de la moitié d’illustrations, et encore les auteurs s’excusent-ils.
«La psychanalyse, écrivent-ils, est maintenant un petit métier («small profession») et ses techniques sont limitées à certains types de problèmes émotionnels. Cependant, malgré son peu d’importance et les limitations de ses méthodes, la théorie psychanalytique, et spécialement la théorie freudienne, imprègne la mentalité de beaucoup de thérapeutes non psychanalystes et, pour cette raison, elle est quand même très importante.»
Nous avons consulté de nombreux autres manuels avec les mêmes résultats. Mais cela ne prouve rien: n’existerait-il pas une raison qui nous échappe, pour laquelle la psychanalyse, quoique constituant un chapitre fondamental de la science psychologique, serait absente de certains manuels?

Prenons cependant les deux manuels suivants: Elements of Psychology (New York, Knopf, 1958), par Krech, Curtchfield et Livson, où l’exposé des théories psychanalytiques occupe les pages 744 à 773, et Scientific PsychoIogy, ouvrage collectif (New York, Basic Books, 1965), où il occupe 68 pages sur 586.
On remarquera que ces deux manuels de psychologie, choisis comme faisant sa place à la psychanalyse, lui consacrent respectivement 4 % et 11 % de leur volume. À supposer que cette place fût entièrement accordée à une démonstration des thèses de Freud, que resterait-il de la définition de la psychanalyse présentant celle-ci comme «la science des comportements humains»? Elle ne serait telle, au maximum, que jusqu’à concurrence de 11 ou 4%.
Mais en réalité, comme dans tous les manuels de psychologie, ces 4 ou 11% sont consacrés à exposer les thèses contradictoires et inconciliables de Freud, Jung, Adler et leurs disciples ou rivaux, et à constater leur totale absence de fondement expérimental.

Alors nous posons la question:
«Depuis quelque soixante-dix ans que l’on glose sur l’anus et le phallus, non seulement aucun commencement d’expérience n’est jamais venu vérifier cette belle conception, mais dans les rares cas où l’on a pu en donner une formulation testable, c’est-à-dire scientifique, on est tombé sur un démenti. Allons! Est-ce vrai, est-ce faux? C’est à cela qu’il faut répondre si l’on veut montrer que la psychanalyse est une science.»
Nous attendons toujours la réponse…
La psychologie ne reconnait donc aucune place à la psychanalyse. Mais enfin, l’exclusion lancée par Freud («chercher ailleurs que dans notre science ce qu’elle ne peut nous donner serait une illusion») semble mettre les choses à égalité puisqu’elle non plus ne reconnait de place à aucune autre «science» que la sienne en matière de psychologie. Comment savoir qui a raison, des psychologues ou des psychanalystes?

Ici, il faut faire son choix. Il faut savoir d’abord ce que l’on entend par «avoir raison» et décider clairement si, pour «parler rationnellement» de la psychanalyse (ou de quoi que ce soit), il faut «s’être fait psychanalyser», ou bien s’il convient de simplement s’en tenir aux critères habituels de la science. Si l’on opte pour le premier choix, c’est la psychanalyse qui a raison et il faut rejeter la psychologie, comme aussi d’ailleurs tout ce qui pourrait éventuellement mettre la psychanalyse en doute.
Si ce sont les critères habituels de la science que l’on retient, alors il n’existe pas d’autre science des comportements humains que la psychologie.

Car celle-ci n’est qu’une science comme une autre. Elle ne se distingue de toute autre science que par son objet. Elle procède exactement de la même façon que, disons, la chimie ou la physique, c’est-à-dire par induction, hypothèse et expérimentation. Si elle est moins rigoureuse que la chimie ou la physique (ce que tout psychologue sait fort bien), cela ne tient en aucune façon à des méthodes particulières, mais à la nature de son objet. Et le psychologue doit se montrer d’autant plus exigeant et rigoureux dans sa démarche que l’objet de sa science est plus complexe et difficile. Il le sait du reste fort bien: rien n’est plus ennuyeux et dénué de fantaisie qu’une publication de psychologie.
Il n’existe, en effet, aucune psychologie théorique et déductive permettant aux psychologues de développer des abstractions, comme font les physiciens théoriciens. Il n’existe qu’une psychologie expérimentale, répertoire de faits vérifiés et de points d’interrogation.
Mais alors, qu’est-ce que la psychanalyse? En soixante-dix ans, elle n’a pu mettre en évidence un seul fait expérimentalement vérifié: c’est la raison de son absence des manuels de psychologie, qui présentent le catalogue de ces faits. Si elle n’a pu le faire, c’est que sa structure même la rend invérifiable. Elle est, par nature, non scientifique. La philosophie ou la religion non plus ne sont pas des sciences, mais elles ne revendiquent pas le statut scientifique. La psychanalyse le fait: elle est donc, comme l’astrologie, une fausse science. Mais peut-être est-elle autre chose qu’une fausse science? Dans ce cas, aux psychanalystes eux-mêmes de nous dire ce qu’elle est véritablement.

Aimé Michel