Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

La querelle de la psychanalyse

Atlas – Air France n°72 – juin 1972

Un demi-siècle après leur apparition, les théories de Freud font l’objet d’appréciations de plus, en plus opposées… D’une part, en effet, elles sont presque universellement acceptées par les intellectuels, les écrivains, les artistes, les cinéastes, les journalistes. Elles ont inspiré et inspirent encore un nombre incalculable de romans, de films, d’essais de toutes sortes, dans tous les domaines, depuis la critique littéraire (par exemple le récent livre de Sartre sur Flaubert) jusqu’à la politique (Herbert Marcuse, Wilhelm Reich). L’atmosphère intellectuelle contemporaine en est imprégnée. Il est pratiquement impossible de lire trois pages de n’importe quelle revue ou de n’importe quel hebdomadaire d’une certaine qualité sans rencontrer une référence à Freud ou à l’une ou l’autre de ses idées, complexe, transfert, refoulement, répression, et d’une façon plus générale à son système d’explication du comportement humain par les métamorphoses du sexe. On peut dire sans exagération que les idées de Freud constituent le fonds de culture populaire le plus généralement admis en Occident en cette fin de siècle.

L’enseignement lui-même, du moins l’enseignement secondaire, confirme cette extraordinaire primauté culturelle de Freud: sa place est éminente dans les manuels des classes terminales de nos lycées. Le candidat bachelier, en 1972, arrive à l’examen convaincu que, à peu de chose près, la psychologie c’est Freud, ou même que hors Freud il n’existe pratiquement aucune science de l’homme. J’ai pu me rendre compte récemment qu’il en est de même dans beaucoup de Facultés françaises où les cours de psychologie sont essentiellement consacrés à l’étude de la psychanalyse.

Or, en face de ce succès presque sans précédent dans l’histoire des idées, on constate que les savants tout en reconnaissant la place historique éminente de Freud, n’accordent à peu près plus aucun crédit à ses théories

Cela va de soi dans les pays socialistes, où l’on n’a jamais admis qu’elles eussent une quelconque valeur scientifique et où la méthode expérimentale de Pavlov fournissait un cadre jugé suffisant à la recherche.

Le fait est plus frappant chez les Anglo-Saxons, auprès de qui la psychanalyse connut, avant et après la dernière guerre, un succès presque aussi grand qu’en France maintenant. Les récentes éditions du Manuel de psychologie de Whittaker, qui est le précis d’enseignement le plus répandu dans les cours de psychologie des universités américaines, ne consacre plus que trois pages et demie à Freud et quatre pages à ses successeurs, sur un total de sept cent sept pages. Et encore, sur ces sept pages et demie, la moitié analysent les raisons de l’échec des idées freudiennes à se constituer en science[1]. L’importance relative de l’école de Freud en psychologie est donc maintenant estimée à 0,5% par les psychologues américains, qui reconnaissent pourtant son rôle historique sans égal.

«Quelles que soient les faiblesses des théories freudiennes de la personnalité, écrit Whittaker, nous ne devons pas oublier qu’elles représentent un des plus grands développements de l’histoire humaine. Leur contribution essentielle fut de stimuler la controverse… et de conduire à l’accumulation de faits concernant la personnalité. Outre la stimulation apportée aux recherches concernant la personnalité, de nombreux aspects de la théorie sont encore largement acceptés.» (C’est moi qui souligne «encore».)

Par «largement acceptées», Whittaker entend (il l’explique ailleurs) que Freud jouit encore d’une vaste audience parmi les analystes ayant cabinet et soignant une clientèle.

Parmi les chercheurs, c’est un tout autre affaire.

La plus célèbre enquête statistique sur le contenu des rêves jamais entreprise jusqu’ici, celle de Calvin Hall et de ses collaborateurs de l’Institut de recherches oniriques de Miami, en Floride, portant sur l’analyse de dix mille rêves d’Américains, s’est révélée très décevante du point de vue des théories freudiennes: la très grande majorité des rêves, loin d’être sexuels, concerne les sports, les jeux, la danse et les autres activités gratuites et inutiles. Ensuite, viennent le travail et les occupations ménagères.

Une enquête semblable menée sur sept mille rêves d’étudiants du Kentucky et du Japon, par un autre Américain, le Dr Richard Griffith, en collaboration avec deux savants japonais, aboutit à peu près aux mêmes résultats. Environ 80% des rêves sont des rêves de chute: dans un peu plus de la moitié des cas, il y a mort ou malheur d’un être aimé.

La plus curieuse de toutes les enquêtes statistiques est peut-être celle d’un Institut de Genève sur l’inconscient des jeunes soldats suisses. Là du moins, chez ces jeunes hommes séquestrés dans la vie de caserne, on pouvait espérer des rêves sexuels. Pas du tout: la plupart rêvent de leur mère!

Bien entendu, le freudien interprète ces rêves maternels à travers le complexe d’Œdipe: si la jeune recrue pense à sa mère, c’est qu’il rêve d’inceste. Mais comment prouver cela? Toujours statistiques en main, Calvin Hall fait le décompte des symboles sexuels énumérés dans les livres de Freud et de ses disciples: il y en a cent deux. Pratiquement, tous les objets familiers sont des symboles sexuels, si bien que, quoi qu’on rêve, la psychanalyse ne sait proposer qu’une seule et unique interprétation.

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Le Jardin des délices (J. Bosch) ou le freudisme débordé.
Earthly Paradise (Jérôme Bosch): when ignorance of freudism is bliss.

Ce qui inspire à un psychologue expérimental comme Franck B Mc-Mahon la réflexion suivante:

— La méthode freudienne est devenue un outil utilisable en toute circonstance, une méthode permettant des diagnostics contradictoires: elle trompe le psychologue en même temps qu’elle  égare le patient[[2].

Ce n’est pas cependant ce que l’on a appelé son «pansexualisme» qui a perdu la psychanalyse dans l’esprit des savants. C’est sa structure essentiellement mythique. Elle est, disent-ils, non une théorie ou un corps de théories, mais une mythologie.

Qu’est-ce, en effet, qu’une théorie? C’est un instrument de prédiction et de calcul. La psychanalyse ne permet rien de tel. En revanche, elle explique. Écoutons sir Karl R. Popper, le plus grand philosophe des sciences de langue anglaise[[3], l’ami d’Einstein, le maître à penser de tant de prix Nobel anglais et américain:

— Ce qu’il y a de plus remarquable dans ces théories…, c’est leur apparent pouvoir d’explication. Ces théories semblent pouvoir expliquer pratiquement tout ce qui se produit dans tous les domaines où on les applique. Leur étude produit l’effet d’une conversion intellectuelle ou d’une révélation. Elle ouvre les yeux à une vérité nouvelle invisible aux non-initiés. Aussitôt que vos yeux sont ouverts, vous trouvez des confirmations partout: l’univers est rempli de vérifications de la théorie. Tout ce qui survient la confirme. Donc, sa vérité est manifeste et ceux qui doutent sont évidemment des aveugles qui refusent de reconnaître l’évidence; ils refusent de voir… à cause des répressions (inconscientes) dont ils souffrent, parce qu’ils n’ont pas encore été psychanalysés.

McMahon donne un exemple amusant, mais inquiétant, de cet infaillible pouvoir d’explication.

Un jour, quand il étudiait la psychanalyse, leur professeur proposa à ses étudiants le cas d’une femme qui s’obstinait à répéter: «Je ne me porte pas si bien qu’avant.» En examinant le dossier psychanalytique de cette patiente, on découvrit en effet des traces d’anxiété anormale et des désordres psychiques expliquant complètement sa croyance qu’elle se portait plus mal qu’avant. Sur quoi, un examen médical montra qu’elle était réellement malade et qu’elle avait parfaitement raison de se sentir mal. Eût-elle fait confiance à la psychanalyse, elle ne se serait jamais soignée.

Dans notre XXe siècle en marche, la querelle de la psychanalyse marquera une étape que l’on peut qualifier d’essentielle, car de son issue dépend le statut que la société future accordera à la science.

Est-il plus important pour une société d’avoir une mythologie ralliant une adhésion populaire presque unanime (c’est le cas de la psychanalyse dans la culture contemporaine), ou bien d’apprendre à ne faire confiance qu’à la science pour déterminer ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans tous les domaines non religieux? Y a-t-il assez de ressources dans l’homme pour qu’il puisse se passer d’un système d’explication scientifiquement illusoire, mais intellectuellement apaisant?

Telle est la question. Et nul ne sait quelle réponse lui sera donnée.

Aimé Michel

Notes:

(1) James O. Whittaker, S. M. Luria et Russel Sergeant: Introduction to Psychology (Saunders, édition 1970, Philadelphie, Londres et Toronto).

(2) F. B. McMahon: «Que valent les tests?» (Psychologie, mars 1972, n°26, p. 44). F. B. McMahon est professeur à l’Université Saint-Louis.

(3) En réalité, sir Karl Popper est d’origine autrichienne. Mais il incarne l’esprit expérimental des savants anglo-saxons, qui ont trouvé en lui une incomparable source d’inspiration et de rigueur. Le passage cité ici est extrait de Conjectures and Réfutations: The Growth of Scientific Knowledge (Londres, 1969, 3e édition, p. 94).